Ali Tnani à la recherche de la Trace dans « L’intervalle entre monument et document »

CP : Thierry Fournier

Du 15 décembre au 27 janvier 2018 la galerie El Marsa accueille l’exposition « Dans l’intervalle entre Monument et Document » de l artiste Ali Tnani. Un parcours initiatique, à travers 11 œuvres : dessins, installations connectées, photographies et vidéos.

Un constant dialogue entre manuel et mécanique, abstraction et réalisme, entre mémoire et devenir. Un univers autre, où les questions du « reste » de la trace, de l’être, des solitudes hyper-connectées et des mémoires collectives peuplées d’archives fantômes, s’imposent comme des nécessités.

Inutile d’essayer de le catégoriser ou de le caser dans une quelconque discipline. Ali est un nomade, de l’outil, de l’expression et du geste. Hybride entre philosophe, informaticien codeur, plasticien artist , magicien du « do It Your self » et par dessus tout poète.

CP : Thierry Fournier

Il explore l’angoisse d’un monde, sur-connecté et fragile, où seul le « Data » est « Big », où la grandeur ne tient qu’à un câble, où la mort est une absence de flux de statuts facebook et où la perte des êtres chers est un monument enfin retrouvé, une » Torba », qui reconnecte le vivant.

Suivre Ali, parlant de chacune de ses œuvre est un chemin de pelerin. Quelque chose de mystique relie ce jeune plasticien à chaque époque de son itinéraire artistique, à chaque geste et chaque coup de gris et chaque aspiration de pigments. Une quête de sens parmi les intervalles, les « contre-espaces » et les lieux autres, là où se cache un possible, là où l’absence est une promesse d’un devenir.

A l’origine, il y a « Le reste » où à travers une série de photographies nommés « It has never been to survive » l’artiste explore la notion du reste, ce qui ne devrait plus être et qui pourtant est le seul témoin de ce qui a été. Une réflexion sur la fragilité et les infinies possibilités qu’offre une matière. Des photographies où un reste de nourriture prend la forme d’une construction d’une architecture presque parfaite, un territoire autre, un lieu de rêve et d’utopies.

Une utopie, tout comme dans cette série « Others spaces » de 8 photographies d’espaces vides, isolés, des lieux du « reste ». Ce sont ces espaces résiduels d’apparence inutiles que l’artiste explore comme une forme de refuge, un lieu d’utopie, où tout est encore à faire. Des creux dans l’espace qui appellent à créer une charpente et à peupler ces territoires du « possible ».

CP : Amélie Labourdette

Une question fait surface dans cette exposition, présente dans plusieurs séries de dessins et installations, menant Ali Tnani d’un univers abstrait, conceptuel, vers l’humain, le contextuel, et l’absolument concret. Comment écrire l’histoire ? quelle place donner à la « donnée » numérique, à l information ? Comment résister à l’immédiateté, et aux flux d hyper connectivité ?

Début de réponse avec Data Trails (installation connectée) qui retrace la saga de l’apparition d’un lac à Gafsa. Un miracle, relayé par des milliers d’articles de témoignages publiés par les médias sur Internet. Fascination, révélations de grâce miraculeuse puis désillusion : le lac n’était rien de plus qu’un phénomène physique dû à l’arrêt du pompage de l’eau par l’industrie du phosphate, une simple conséquence de la pollution de la nappe phréatique du bassin minier.

C’est un poème vivant qui défile sur un écran blanc retraçant l’angoissante solitude face au tsunami d’informations, qui soudainement s arrêtent : Fin du miracle hyper informatif.

Prochain refuge, autre utopie, son œuvre « No Post to Show » est une vidéo diffusée sur un écran posé au sol, dans une pièce sombre. Les images obtenus par un codage à distance, de flux transmis par un logiciel d’écoute, utilisé initialement par le FBI. Ici la machine permet à Ali de transcrire le douloureux flux de nos existences sur-connectées, un témoignage sur l’impossible liberté. La question de la trace de ce qui resterait après soi, après « Internet » y est posée avec pour seule réponse, un écran refuge, érigée comme un monument de finitude, une tombe.

CP : Ali Tnani

Autre monument, autre tombe. La série de dessin « Torba » ou « la Nécessité d’un monument » une tentative de dire l’absence, le deuil par un « contre-espace » absolu, celui de la tombe du Père, retrouvé. Dessin, retrait de lignes, effacement de pigments, ici l’indicible est une forme de construction.

Eriger une tombe, dessiner, soustraire des pigments, effacer, non pas pour se souvenir mais « pour combattre le déchirement de l’oubli en tant qu’il s’annonce absolu. Le – bientôt – « plus aucune trace, nulle part, en personne ». *(Roland Barthes )

Les médiums et les techniques employés par Ali, convergent comme pour créer une chair vivante autour du vide absolu et nécessaire. De « Blancs Documentaires » à « Crackling The Machine », on arrive à son œuvre la plus, récente, et peut être celle qui ouvre d’autres champs du possibles, d’autres Hétérotopies. « Even The Sun Has Rumors » est une lecture de l’échec des états post coloniaux où des fantômes d’un paradis perdu peuplent un « lieu autre » entre souvenirs d’enfance, parfums de Noël, sous le soleil de Gafsa, et amertume face à la décrépitude du présent.

Une vidéo qui alterne des plans fixes tournée dans « l’Économat de Redeyef » un magasin abandonné, un paradis perdu de la Compagnie des phosphates et des chemins de fer de Gafsa. Un lieu peuplé de fantômes bercés par le soleil et par la voix de Taïeb , témoin d’une époque, d’une histoire intime et de mémoire collective modifiée pour faire face à l’échec de l’état post colonial.

CP : Firas Ben Khelifa

Une réécriture de l’histoire, où l’artiste s’efface, en observateur pudique, laissant les souvenirs choisis peupler un espace de l’infiniment perdu, et de l’infiniment possible. Un espace qui pourrait se transformer en un centre culturel à l’initiative des jeunes de la région.

Les rumeurs se prolongent, la route du plasticien se poursuit, il semble s’orienter dans un chemin vers « l autre ». L’intervalle qu’offre son exposition, reste ouverte, pour explorer une écriture possible de l’histoire. Une exposition nécessaire, comme le serait les monuments poétiques érigés aux absences…

L’exposition se poursuivra jusqu’au 27 Janvier à la Galerie El Marsa, courez la voir, avant « L’effacement, des traces de l’effacement ».

ADD

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