HAICA et productions ramadanesques : « Sourde, muette et aveugle… »

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Tunis Hebdo | Chaque Ramadan, le spectateur tunisien découvre avec curiosité et impatience la production audiovisuelle locale. Sitcom, feuilleton, caméra cachée ou émission de divertissement, retour sur les dépassements que la HAICA ignore.

Chaque année, Ramadan lève le voile sur la production télévisuelle tunisienne. Bien que certains produits semblent en apparence correctes, sexisme, discrimination, racisme, normalisation de la violence et bien plus se cachent dans nos téléviseurs et s’invitent à nos tables. La Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA), qui est supposée relever ses dépassements, ferme l’œil.

« Bolice 2.0 », racisme et sexisme sous couvert d’humour

Diffusée sur Attassia TV, « Bolice 2.0 » emploie un dialecte tunisien de rue et reste attachant grâce à son humour, sa légèreté et un casting sans commentaire. Ce sitcom associe l’esthétique des séries policières américaines à l’image caricaturale de l’archétype du policier tunisien.

Par ailleurs, « Bolice 2.0 » a connu un épisode raciste. Lors de l’épisode 14, le Cheikh qui est là pour unir un jeune couple demande au mari s’il a un témoin, et celui-ci lui répond par « oui » en le lui montrant. A ce moment, le Cheikh dit : «Vous n’en avez pas trouvé un d’autre ? Et puis, il fait noir…». Tout ça pour dire que le témoin est de couleur.

Ce même épisode est misogyne. Toujours avec le Cheikh qui, au moment de prendre la dot de l’époux, demande à l’épouse si elle accepte une dot de un dinar. Comme l’épouse accepte, il lui rétorque : «Vous êtes donnée». Cette expression tunisienne, qu’on n’attribue généralement qu’aux femmes, signifie légère, indigne et sans estime de soi.

« Hedhoukom », la webserie qui aurait pu réussir sa conversion au format télé

« Hedhoukom » est une version, moins trash, des « Salauds », une websérie créée en avril 2014 par Abdelhamid Bouchnak et dont les six épisodes diffusés sur Youtube ont connu un grand succès auprès des jeunes. Ce Ramadan, chaque soir, c’est à travers Nessma TV que le sitcom s’invite chez nous. Le principe est simple : schématiser le manque de civisme et de savoir être et vivre en Tunisie d’une manière plaisante et humoristique.

Contrairement à la majorité des productions télévisuelles, « Hedhoukom » prouve qu’il est possible qu’on fasse de l’humour sans avoir à ridiculiser les femmes et les communautés stigmatisées pour leurs différences ethniques, leurs origines, leurs orientations sexuelles, leurs niveaux sociales… «Hedhoukom » joue le rôle d’un miroir social et ses personnages nous ressemblent à plus d’un titre…

Censé sensibiliser, aspirer au changement, instaurer une culture citoyenne et mettre fin aux mauvaises habitudes répandues dans la société, et à cause d’une culture qui exige le châtiment, la sitcom est tombée dans l’apologie de la violence. A chaque fin d’épisode, nous avons droit à une gifle, un coup de poing, un fer à repasser au visage… Si la violence fait partie du concept, la mention « interdit aux moins de 12 » existant dans la version Youtube, devrait l’être aussi dans la version TV.

« Denya Okhra », l’apologie de la violence et de l’agressivité

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« Denya Okhra » est une idée originale de Sami Fehri, une sitcom diffusée sur Al Hiwar Ettounsi, chaque soir de la première quinzaine de Ramadan. Le premier épisode commence par un homme, Prinze, qui gagne au Promosport mais meurt avant de toucher son argent. Il lègue son coupon gagnant au copain de sa sœur, et lui demande de veiller sur sa famille. Pas digne de confiance, après la mort de Prinze, il touche l’argent et ne dit rien à personne.

« Denya Okhra » qui semble vouloir caricaturer une catégorie sociale, est tombé dans une représentation dégradante des quartiers populaires. Les pauvres le sont parce qu’ils échouent, n’ont pas le savoir nécessaire pour évoluer, sont stupides et mauvais entre eux. Les femmes, ici, sont sur deux catégories : elles sont violentées, insultées, soumises et elles n’y voient aucun mal, sinon elles sont de type rapace qui ne cherche que l’argent.

Les personnes de grandes tailles sont ridiculisées. Cette sitcom est une production audiovisuelle sexiste, discriminante et qui normalise avec la violence. Dans son contenu comme dans sa forme, « Denya Okhra » est un concentré de mauvais goût, de grossièreté et d’incitation à la violence.

« Awled Moufida », les femmes-objets et les crimes…

Diffusé sur El Hiwar Ettounsi durant Ramadan 2015, « Awled Moufida » revient cette année dans une seconde partie, un feuilleton qui a plagié le générique de «Sons of Anarchy», une série américaine, ainsi que les traits physiques des protagonistes, à savoir les tatouages et la coupe de cheveux en déconnexion totale avec les tendances en vogue dans les quartiers populaires tunisiens.

Dans le fond, « Awled Moufida », la saison une comme la deux, parle d’adultère, d’enfant hors cadre du mariage, de drogue, de meurtre, de prostitution, de tromperie… Bref, la sexualité est au cœur de la série et ce n’est pas ça le problème.

Si dans la première saison, les enfants de moins de 13 ans ont appris qu’ils peuvent tuer quelqu’un sans aucun souci, dans la seconde partie on a tous appris comment commettre un crime et faire porter le chapeau grâce à une bouteille thermos et un mouchoir tâché de sang. « Awled Moufida » est un feuilleton qui a force de vouloir parler de tout, a démontré qu’il ne sait rien en exposant les nombreux phénomènes sociaux sans aucun encadrement éducatif.

« Ncitbti Laaziza », bien plus que du régionalisme

Dès sa première saison diffusée sur Nessma TV, , la sitcom « Ncibti Laaziza » suscite des polémiques sur sa façon de présenter et de caricaturer l’accent sfaxien. Cette année, « Ncibti Laaziza » revient dans une sixième saison.

Dans son deuxième épisode, on voit un personnage harceler une fille dans la rue. Quand un autre personnage le lui reproche, il lui explique que ce genre de filles/femmes aiment être harcelées. Dans un pays dans lequel une femme sur deux est victime de violence dans l’espace public et que le taux de harcèlement de femmes dans la rue est alarmant, ce genre de propos devient irresponsable. Ceci n’étant qu’un exemple parmi tant d’autres…

… Et pourtant, la HAICA ne lève pas le doigt

La production TV est censée toucher le maximum de téléspectateurs. Peu importe, si c’est médiocre, immoral ou insensé. Peu importe si c’est de la propagande, du matraquage publicitaire, du conditionnement social ou du football, l’essentiel, malheureusement, est de toucher le public cible pour se remplir les poches.

Depuis des années, la production audiovisuelle tunisienne reproduit des schémas de domination de race, de sexe et de classe sociale. Même si nous sommes passés à la discrimination positive de manière assez caricaturale, l’hégémonie de la race blanche est toujours d’actualité sur plusieurs plans.

Pour les classes populaires, une personne issue d’un milieu social démuni, qui arrive à se frayer un chemin, devient un modèle de réussite et la TV vendra ça comme un miracle salvateur. Alors qu’une autre personne d’un milieu favorisé aura, non seulement plus de facilité, mais sera représentée comme une suite naturelle, parce que la réussite est naturelle pour la classe dominante et donc tributaire de celle-ci.

La domination masculine reste la plus remarquable, déjà que pour une même notoriété, un acteur a un cachet plus élevé qu’une actrice. Dans le contenu audiovisuel, les hommes ont des rôles forts, importants alors que les femmes sont réduites à des objets de désirs.

Bien que la HAICA est supposée s’assurer que la dignité humaine, la vie privée, la liberté de culte et les droits de la femme sont respectés, qu’elle est en devoir de sanctionner les discours incitant à la haine, à la discrimination et à la violence, elle ne semble pas avoir la volonté d’appliquer les règles. Tout le monde fait comme bon lui semble, rien n’a de valeur, ni les humaines, ni leurs dignités, ni leurs morales…

Amal AMRAOUI

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