Sarra Lajnef, championne de natation: « Je suis la seule nageuse tunisienne capable d’aller aux JO de Rio »

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Sarra Lajnef, 26 ans, a remporté quatre médailles aux FINA World Masters Championships à Kazan en Russie. La nageuse tunisienne, pensionnaire du Club Africain, a réussi à décrocher une médaille d’or lors de l’épreuve des 200m 4 nages ainsi que trois médailles d’argent lors des 100m et 200m brasse et en 200m nage libre. Outre cette performance, elle reste actuellement la seule nageuse qui pourra représenter la Tunisie lors des Jeux Olympiques de Rio 2016. En effet, Sarra Lajnef, en conflit avec la Fédération Nationale de Natation, dresse un tableau peu reluisant de la situation de ce sport en Tunisie dont le niveau ne cesse de baisser. Elle veut lancer un cri d’alerte pour que la natation soit sauvée. Dans une interview qu’elle nous a accordée, Sarra Lajnef insiste sur ce point, mais elle parle aussi des JO, de son avenir et de ses projets.
Avant de parler de votre performance de Kazan lors des FINA World Masters Championships, Sarra Lajnef peut-elle se présenter à ceux qui ne la connaissent pas encore ?

J’ai bientôt 26 ans (le 5 septembre prochain). J’ai débuté dans la natation suite à un concours de circonstances. Mon frère plus âgé étant asthmatique, les médecins lui avaient conseillé de pratiquer la natation. Mes parents nous ont alors inscrits, mon frère et moi au centre culturel d’El Menzah VI. Après quelques mois, un entraîneur nous a conseillés d’aller nous entraîner à la cité sportive d’El Menzah.

De là, j’ai décidé d’opter pour le Club Africain. C’était en 1994 ! Cela fait 21 ans que je suis au CA et je suis fière d’être l’une des rares nageuses sinon la seule à être restée fidèle à mon club contrairement aux autres nageurs qui vont de club en club. Moi, je n’ai jamais cherché à nager pour de l’argent. D’ailleurs, mon père étant un Clubiste pur et dur, il m’a appris à aimer ce club et n’aurait jamais toléré que je puisse quitter le CA.

« Sacrée championne
de France Juniors »

En 2000-2001, j’ai intégré l’Equipe Nationale en remportant tous mes minimas. En 2001, j’ai intégré le Lycée sportif et j’y suis restée 3 ans. En 2004, je suis allé poursuivre mes études en France et là-bas j’ai décroché mon bac avec mention bien en 2008 à Brest.

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En parallèle, je m’entraînais et participais aux compétitions. Dans le même temps, je restais à la disposition du CA et participais aux championnats de Tunisie d’hiver et d’été. En 2008, j’ai été sacrée championne de France Juniors en 200m 4 nages, 200m brasse et vice-championne de France au 100m brasse. En Tunisie, sur 20 records du pays, je détiens 10 records en 4 nages, en brasse, en nage libre.

L’étape d’après a été les Etats-Unis. J’y suis restée de 2009 à 2013. J’y ai été championne universitaire NCAA avec l’université de Floride. En 2013, j’ai obtenu mon diplôme en Sciences politiques, spécialité Relations internationales (Bachelor of Arts in Political Sciences / Undergraduate Certificate in International Relations).

Pourquoi la France puis les Etats-Unis ?

J’étais boursière de l’Etat tunisien qui m’a envoyé étudier en France puis suivre un cursus universitaire aux Etats-Unis. Mais le problème est que les bourses arrivaient toujours en retard. C’est bien grâce à l’Etat tunisien que je suis arrivé là où je suis maintenant, mais j’ai beaucoup enduré. Mes parents, également ! Ils passaient beaucoup de temps à régler des formalités administratives. Aux Etats-Unis, j’ai même fais deux dépressions en 2013

« Je suis la seule nageuse tunisienne
capable d’aller à Rio »
Certains ont voulu rabaisser votre performance de Kazan en désignant les FINA World Masters Championships comme une compétition de moindre importance que les championnats du monde. Comment expliquer qu’en ayant décroché 4 médailles, qu’en ayant fait les JO de 2012 et qu’en ayant de grandes chances d’aller à Rio en 2016, on puisse minimiser vos performances sachant que vous êtes quasiment la seule nageuse qui ait des chances de participer aux prochains JO ?

Les FINA World Masters Championships sont une compétition qui se déroule en parallèle aux championnats du monde, mais cela ne veut pas dire que c’est une compétition de seconde zone. J’ai concouru avec des nageurs de mon âge.

Installée à Dubai, j’ai eu la possibilité de m’entrainer comme il se doit et préparer les FINA World Masters Championships, chose que je n’aurais pas pu faire en Tunisie. C’est malheureux de dire ça mais si j’étais en Tunisie, il m’aurait été impossible de gagner à Kazan.

Sarra Lajnef (2)Sarra Lajnef (13)Mais indépendamment de cela je suis vraiment la seule nageuse tunisienne qui a des chances de se qualifier aux Jeux Olympiques de Rio. C’est malheureux à dire mais c’est la réalité de notre natation aujourd’hui, en 2015.

« Ils ont cherché
à me discréditer et à me détruire »

Logiquement, étant la seule chance pour la Tunisie d’être représentée chez les dames, les instances sportives auraient du me soutenir moralement et financièrement. Elles ne l’ont pas fait. Elles ont même cherché à me discréditer et à me détruire.

En 2014, j’ai arrêté la natation pendant une année entière. Puis j’ai décidé de revenir à la compétition. Je me suis entraînée pendant deux mois seulement et seule, sans entraîneur. J’ai gagné 4 médailles à Kazan. On pensait qu’avec mon arrêt c’était la fin de Sarra Lajnef, le baisser de rideau. J’ai décidé de revenir par mes propres moyens et j’ai pris part à la compétition de Kazan sans le soutien des instances de la natation tunisienne.

 

[quote_box_right]En 2016, Sarra Lajnef passe au triathlon

Après les JO de 2016, Sarra Lajnef va se mettre au triathlon (natation – cyclisme – course). La fédération de triathlon a fait appel à elle, nous a indiqué la championne de Kazan.

« En 2016, je passe au triathlon. Le président de la fédération de triathlon, Lotfi Labaid m’a contacté et m’a dis texto : « On serait ravis de te voir intégrer l’Equipe nationale de triathlon. C’est malheureux de constater que ta valeur n’a pas été reconnue en natation… Nous, on connais ta valeur ».

Sarra Lajnef comptait d’ailleurs se mettre au triathlon et veut même devenir la première femme arabe à participer aux Jeux Olympiques en natation et en triathlon… en 2020.[/quote_box_right]

Un arrêt d’une année puis un retour à la compétition de haut niveau après seulement deux mois de préparation sans entraîneur, et au final quatre médailles glanées. Que vous a appris cette épreuve ?

Sarra Lajnef (10)La morale de l’histoire, c’est que j’ai voulu montrer que le sport n’a pas d’âge et qu’on peut s’arrêter et revenir encore plus fort. Ce n’est pas facile d’interrompre une discipline qu’on aime. Je suis passé par des moments très difficiles au point d’avoir la phobie du bassin. Il n’était pas question de revenir jusqu’au moment où la natation a commencé à me manquer. Il m’a fallu beaucoup de volonté pour revenir. J’en ai eu énormément. D’ailleurs les FINA World Masters Championships étaient pour moi un défi.

Je devais y participer pour jauger mon niveau. De mes résultats à ces masters, dépendait mon avenir. C’est selon mes performances que j’allais décidé si j’étais prête ou non à revenir dans le giron de la compétition. Mes médailles prouvent que je suis capable de nager encore et je suis décidé à aller aux JO de Rio. Je vais faire mon maximum pour me qualifier.

« Ayant pris part aux JO de Londres,
on aurait du miser sur moi pour 2016″
Une année de préparation est-elle suffisante pour se qualifier et participer aux jeux Olympiques ?

En temps normal, un cycle olympique c’est quatre ans de préparation. Ayant pris part aux JO de Londres en 2012, on aurait du miser sur moi pour 2016 et me concocter une préparation étalée sur quatre années afin de prendre part à des compétitions. Cela n’a pas eu lieu… Je suis passé par une période difficile surtout en 2013. Maintenant, il me reste une année de préparation. C’est court d’où la difficulté, mais rien n’est impossible. En 2016, j’y serais, je suis confiante !

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Quand ont commencé vos problèmes avec la fédération et où en êtes-vous dans votre conflit avec elle ?

Mes problèmes ont débuté en 2011. Jusqu’à aujourd’hui, il n’y a rien à signaler de nouveau dans mes relations avec la fédération. Ils ont discrédité mes performances aux FINA World Masters Championships ; ils ont déclaré ne pas être au courant de ma participation et ne m’ont pas soutenue.

Mais il faut savoir que pour prendre part à ces masters on doit avoir sa licence fédérale. J’ai reçu les documents pour ma participation le 22 mai 2015 et on m’a délivré ma licence nécessaire pour participer aux masters de Kazan. Comment pouvaient-ils alors ignorer ma participation. Mes victoires ont mis les dirigeants de la fédération dans l’embarras…

Comme je l’ai dis, ils essayent de tout faire pour me discréditer. Ils ont été injustes avec moi et aujourd’hui, mes médailles leurs posent problème parce qu’ils ne veulent pas paraitre comme ceux qui m’ont mis des bâtons dans les roues. Mais je n’attend rien d’eux aujourd’hui !

« Avec quelque économies de côté,
j’ai pu m’entraîner et payer mon voyage à Kazan »
Sarra Lajnef (8)Visez-vous quelqu’un en particulier ?

Je ne vise personne en particulier et je ne cite personne. D’ailleurs, il n’y a pas que la fédération de natation qui est concernée. Les instances sportives, en général, sont également concernées. Tout le sport doit être restructuré et notamment les sports individuels qui manquent de soutien.

J’ai beaucoup d’anecdotes en ce qui me concerne comme la fois où j’ai fais une chute et que le médecin de l’Equipe nationale s’est contenté de m’adresser des encouragements au lieu de me soigner alors que j’avais mal… Comme la fois où j’ai eu un poumon perforé…

La fédération de natation a été aussi injuste à mon égard lorsqu’on a décidé de me retirer d’une compétition simplement parce que je n’avais que 15 ans… C’était à Abuja, en 2003. On avait décidé de se passer de toutes les jeunes. En 2004, on m’a empêcher de participer à un relais parce que j’étais jugée trop jeune également, etc…

Comment vous assumez-vous financièrement sans le soutien des instances sportives ?

J’ai travaillé pour pouvoir financer mes entraînements. Mais durant mes entraînements j’ai du arrêter de travailler. Avec quelque économies de côté j’ai pu m’entraîner et payer mon voyage à Kazan, mon engagement aux masters, etc. J’espère toutefois que désormais, les instances sportives ont compris et vont me soutenir. De toutes les manières, je vais préparer les JO de Rio avec ou sans le soutien des instances.

« Je lance un appel aux sponsors »

J’ai une idée sur le soutien financier dont a besoin un athlète de haut niveau pour préparer les JO et on a des athlètes qui en bénéficient. Mon message est clair : que les instances sportives soient plus justes entre les athlètes… parce que ce n’est vraiment pas normal.

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Avez-vous un sponsor ?

Un sponsor ? Je n’en ai pas et d’ailleurs je lance un appel aux sponsors. L’idéal serait d’en avoir un avant les Jeux Olympiques.

Dans quelle situation se trouve aujourd’hui la natation tunisienne ?

Notre natation a régressé. Aucune nageuse tunisienne ne peut réaliser de performances. On a un problème avec la catégorie féminine qui est délaissée du moins en natation. La preuve, je suis la seule qui a des chances d’aller aux Jeux Olympiques. Mes temps parlent en ma faveur. Les autres nageuses sont loin derrière moi et c’est vraiment malheureux parce que beaucoup de nageuses sont talentueuses mais le manque de soutien, de moyens, etc. font qu’elles restent dans l’anonymat.

C’est triste de constater que je suis la seule nageuse tunisienne à avoir participé aux Jeux Olympiques (lors des JO de Séoul en 1988, Senda Gharbi avait été invitée selon un système d’universalité pour avoir tous les pays représentés) et la seule qui peut espérer aller à Rio.

« Où sont nos nageuses qui s’entraînent
deux fois par jour ? Elles sont très loin… »

Mais pour bénéficier de cette opportunité de la part de la FINA, on doit avoir des participantes aux Championnats du monde et aux masters. La Tunisie n’avait aucune nageuse représentée aux Championnats du monde. Donc l’universalité ne s’applique pas sur la Tunisie.

Cette médaille d’or m’a permis de lancer un cri d’alarme. Par le passé, les nageuses tunisiennes ont subi des injustices… La situation des nageuses de demain, celles qui viendront après moi, sont encore dans ce cas de figure. J’insiste sur le fait que j’ai arrêté la natation pendant une année, puis je suis revenue et me suis entraînée seulement deux mois et j’ai fait les meilleurs temps. C’est qu’il y a un problème ! Où est notre Equipe nationale ? Où sont nos nageuses qui s’entraînent deux fois par jour ? Elles sont très loin…

Où est la relève d’Oussama Mellouli et Sarra Lajnef ? Il n’y en a pas parce que le travail de base n’existe plus. Comment veut-on former des championnes dans ces conditions ? La natation est en crise et je suis triste pour ce sport que j’aime. Chez les hommes, ce n’est pas le même cas de figure, ils sont mieux lotis !

« En 2016, je passe au triathlon »

Que comptez-vous faire après les JO de Rio ?

Après les JO de 2016, je vais me mettre au triathlon (natation – cyclisme – course). La fédération de triathlon a fait appel à moi. En 2016, je passe donc au triathlon. Le président Lotfi Labaid m’a contacté et m’a dis texto : « On serait ravis de te voir intégrer l’Equipe nationale de triathlon. C’est malheureux de constater que ta valeur n’a pas été reconnue en natation… Nous, on connais ta valeur ».

Il m’a dit que j’étais faite pour le triathlon avec cette volonté de fer que je possède et qu’il voulait compter sur moi pour venir renforcer ce sport et l’Equipe nationale de triathlon. D’ailleurs, je pensais me mettre au triathlon à Dubai où ce sport est à la mode.

Je veux devenir la première femme arabe à participer aux Jeux Olympiques en natation et en triathlon. J’espère que ce sera possible en 2020.

 

[quote_box_center]Sarra Lajnef empêchée d’accéder à la piscine d’El-Menzah

Sarra Lajnef, qui vient de remporter une médaille d’or et trois médailles d’argent au 16ème Championnat du Monde de Natation des Masters 2015 à Kazan en Russie n’a pas eu droit à une réception officielle. On ne l’a même pas accueillie à l’aéroport.

Mais il y a encore plus surprenant. Cela s’est passé lundi 31 août et mardi 1er septembre. Sarra Lajnef devait se rendre à la piscine olympique d’El Menzah pour un tournage, mais elle a été empêchée d’y accéder par deux fois.

Motif : Sarra Lajnef a des problèmes avec la fédération tunisienne de natation (FTN) car elle a osé critiquer cette même fédération qui se distingue depuis des années par son soutien quasi-nul à la nageuse.[/quote_box_center]

Sarra Lajnef (7)Un message ?

Je remercie beaucoup tous ceux qui m’ont soutenue et félicitée après ma médaille d’or remportée le 13 août, une date symbolique qui coïncide avec la fête de la Femme tunisienne. Donc c’est un message à la femme tunisienne, elle est là, présente… Avec du travail on y arrive. Il faut avoir des objectifs et croire en soi-même.

« Je remercie mes détracteurs »

J’adresse un message à mes parents qui ont fait beaucoup de sacrifices. Mon père a tout laissé tomber. Il a fermé sa boîte depuis 2008 pour s’occuper de moi.

J’adresse également un message aux médias qui ne se préoccupent pas assez de la natation et du sport individuel en général… Je suis consciente du fait que l’information est difficile à obtenir auprès de la fédération de natation qui est blâmable car elle ne cherche pas à médiatiser ce sport, mais je demande à ce qu’on essaye de comprendre ce sport, de publier les résultats des compétitions, etc. Il n’y a pas que le football en Tunisie !

Je remercie également mes détracteurs. Grâce à eux, je suis à chaque fois encore plus motivée et je veux vous montrer que je peux hisser le drapeau tunisien… Et enfin, vive le Club Africain.

Propos recueillis par Maher Chaabane

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