Abderrahman Hedhili (président du FTDES) : « Des mouvements sociaux spontanés sont attendus à partir d’octobre »

Abderrahman Hedhili (président du FTDES)Abderrahman Hedhili, président du Forum Tunisien des Droits Economiques et Sociaux (FTDES) tire la sonnette d’alarme sur la situation socio-économique actuelle, notamment dans les régions défavorisées, et annonce des mouvements de protestation non encadrés à partir d’octobre.
Dans l’une de vos dernières sorties médiatiques, vous avez affirmé que la situation sociale actuelle était très tendue. Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer cela ?

Pour bien comprendre la tension sociale actuelle, il faut revenir aux dix dernières années du règne de Ben Ali (2000-2010). Durant cette période-là, 20.000 jeunes tunisiens ont opté pour l’immigration clandestine, plusieurs mouvements de protestation dans plusieurs secteurs, notamment celui du textile, ont eu lieu entre 2002 et 2004, sans oublier, bien évidemment, le grand tournant, les événements du bassin minier de Gafsa en 2008.

Cela montrait déjà que le modèle de développement de Ben Ali était en fin de cycle. Et cela s’est confirmé lors des semaines de la Révolution (17 décembre 2010 – 14 janvier 2011). En effet, en étudiant de plus près les villes dans lesquelles la Révolution s’est propagée au départ, à savoir Sidi Bouzid, Gafsa, Gabès et Kasserine (des régions défavorisées) et le profil socio-économique des martyrs et des blessées de la Révolution (des personnes marginalisés), on devait, quand même, comprendre qu’un changement –notamment au niveau du modèle de développement- devait avoir lieu.

« Je croyais qu’après la Révolution,
la question économique et sociale
allait être mise au centre d’un débat national »

Personnellement, je croyais qu’après la Révolution, la question économique et sociale allait être mise au centre d’un débat national. Mais malheureusement, on s’est trouvé dans d’autres pistes (Chariâa, Constitution, etc.). Pendant ce temps-là, des dizaines de milliers de Tunisiens continuaient à immigrer clandestinement, vers Lampedusa principalement, et la pauvreté continuait à gagner du terrain.

Mais le gouvernement a-t-il vraiment les moyens pour régler les problèmes économiques et sociaux accumulés depuis des décennies ?

Le Tunisien est intelligent et il sait que la situation est difficile et qu’elle ne pourra pas être métamorphosée d’un coup de baguette magique. Mais, le Tunisien veut –et il a raison– que le gouvernement, lui, donne au moins les traits d’un nouveau programme ou d’un modèle de développement alternatif, que le gouvernement communique avec lui et lui donne de l’espoir avec du concret, et non pas avec de simples promesses générales. S’il sent que le gouvernement est sérieux et sincère dans sa démarche, il pourra patienter.

« Le gouvernement n’a rien fait
pour gagner la confiance des catégories défavorisées
qui attendent depuis quatre années, en vain »

Mais malheureusement, ce qu’on voit aujourd’hui, c’est que le gouvernement n’a rien fait pour gagner la confiance des catégories défavorisées qui attendent depuis quatre années, en vain. Il n’a pris aucune mesure préventive durant l’été pour traiter les dossiers délicats tel que le dossier du développement régional dans plusieurs gouvernorats, le dossier des ouvriers de chantiers, le dossier des demandeurs d’emploi, etc.

De ce fait, nous estimons que des mouvements sociaux spontanés auront lieu, juste après la rentrée scolaire et universitaire, soit à partir d’octobre. Vous savez, les personnes marginalisées qui se sentent exclues de la société, de la politique, de l’économie, tout leur devient égal, et elles sont prêtes à tout, puisqu’elles n’ont plus rien à perdre.

« Des mouvements sociaux spontanés auront lieu,
juste après la rentrée scolaire et universitaire »

Et le plus grand danger dans cette situation est que la précarité et l’exclusion sociale mettent la main dans la main avec le terrorisme. Car on le sait tous, le terrorisme trouve aussi un terrain favorable dans la pauvreté.
L’approche sécuritaire contre le terrorisme est fondamentale, certes, mais pour lutter contre le terrorisme il faut aussi s’intéresser au social et à l’économique. Mais cela est un autre débat.

Quelle est votre position vis-à-vis du projet de loi relatif à la réconciliation économique ?
« Le pouvoir politique a rouvert le dossier de la justice transitionnelle
pour ménager et gracier les hommes d’affaires
et les personnes aisées impliquées
dans des crimes financiers pendant des décennies »

Nous estimons que le pouvoir politique a rouvert le dossier de la justice transitionnelle, non pas dans le but de combler les lacunes de la loi organique n°2013-53 relative à l’attribution et l’organisation de la justice transitionnelle –comme nous l’aurions souhaité–, mais plutôt pour ménager et gracier les hommes d’affaires et les personnes aisées impliquées dans des crimes financiers pendant des décennies.

[quote_box_right]Le FTDES, c’est quoi ?

Le Forum Tunsien pour les Droits Economiques et Sociaux (FTDES) est une organisation tunisienne déclarée au journal officiel en 2011. Le FTDES est une organisation non gouvernementale, neutre, indépendante de tout parti politique et de toute institution religieuse. Elle a été créée en 2011 dans le but de défendre les droits économiques et sociaux des populations sur le plan national et international. Le FTDES travaille sur les thématiques suivantes : droit du travail, droit des femmes, droits environnementaux et droits des migrants. Le FTDES fait partie de différents réseaux internationaux dont la Fédération internationale des Ligues des droits de l’Homme (FIDH), Migreurop, Loujna Tounkaranké, Boats 4 People. Le FTDES fonctionne avec un bureau central situé à Tunis, sous la direction d’un comité directeur. Il compte plusieurs dizaines de membres dans toute la Tunisie, et plus de vingt salariés. Le FTDES dispose de sections locales dans les villes de Kairouan, Kasserine, Monastir et Gafsa.[/quote_box_right]

 

En effet, à travers cette manœuvre législative, le pouvoir politique veut distinguer entre deux types de coupables : le premier regroupant les hommes d’affaires (coupables), qu’il faut aider en fermant définitivement leurs dossiers. Et le deuxième regroupant les pauvres (coupables), mais que l’on peut, bien sûr, questionner et punir.

De ce fait, le processus de la transition démocratique est devenu, lui aussi, divisé en deux, et ce, entre deux commissions. La première est, bien évidemment, l’Instance vérité et dignité (IVD) dédiée aux «commun des mortels», ceux qu’on peut emprisonner et faire assumer toutes les défaillances et tous les crimes de l’ancien régime.

Et la deuxième, c’est la commission créée au sein de la présidence du gouvernement, réservée aux «nobles» (hommes d’affaires, grands responsables de l’ancien régime, etc…). Une commission qui n’incrimine ni impute personne. Il suffit juste de lui payer une somme d’argent pour recevoir un «certificat d’innocence» de la part du procureur général.

« La loi des finances complémentaire
n’a reflété aucune volonté de changement
dans l’économique et le social »
Que pensez-vous de la loi des finances complémentaire adoptée récemment ?

Cette loi a été vraiment une très grosse déception, dans le sens où elle n’a reflété aucune volonté de changement dans l’économique et le social. Elle n’a fait que maintenir le modèle de développement actuel, qui a montré ses limites.

C’est une loi qui avance des mesures d’austérité, sans tenir compte des problématiques majeures du moment, et sans même donner un aperçu du modèle de développement alternatif, annoncé par le Chef du gouvernement devant l’Assemblée des Représentants du Peuple.

Vous avez publié, il y a quelques semaines, un communiqué dans lequel vous critiquez les mesures exceptionnelles prises par l’Etat pour secourir le tourisme, notamment après l’attentat de Sousse. Pourquoi une telle position ?

Si nous avons pris cette position c’est parce qu’on a vu que les mesures prises ne distinguaient pas entre les hôteliers sérieux, soucieux du développement du secteur, et qui ont été vraiment touché par la conjoncture actuelle, et ceux qui ne font qu’attendre les dons et les privilèges accordés par l’État pour en bénéficier à titre personnel.

C’est pour cela que nous avons proposé –dans le même communiqué, d’ailleurs– de faire une étude approfondie sur l’état actuel du secteur touristique et de mettre en place une stratégie nationale à long terme, dans laquelle les professionnels du secteur assumeront leur responsabilité.

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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