Tarek Kahlaoui : « Comment expliquer que la commission nationale de lutte contre le terrorisme n’ait pas d’experts ? »

P8 Interview TarekTUNIS HEBDO | Tarek Kahlaoui, membre du Congrès pour la République (CPR), et ancien directeur de l’Institut Tunisien des Etudes Stratégiques, revient sur l’affaire de l’extradition Baghdadi Mahmoudi, le prochain congrès de lutte contre le terrorisme, et la Mouvance du Peule des Citoyens.
Vous avez déclaré, la semaine dernière, que l’extradition de Baghdadi Mahmoudi n’honorait pas la Tunisie. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

En effet, cette décision n’honore pas la Tunisie, et ce, pour deux raisons. La première raison est qu’il ait été livré dans un moment où la situation en Libye était très critique, et les garanties d’un procès équitable absentes. Et ceci s’est confirmé, la semaine dernière, avec la condamnation à mort de Baghdadi Mhamoudi.

La deuxième raison est que c’est des prérogatives du président de la République, non pas du Chef du gouvernement, d’extrader Baghdadi Mahmoudi. D’ailleurs, le Tribunal administratif a confirmé cela, en octobre 2012.

« L’affaire Baghdadi Mahmoudi pourrait créer des problèmes
au niveau de la réparation des tâches entre
la présidence de la République et la présidence du Gouvernement »

Mais à l’époque, le Chef du gouvernent Béji Caïd Essebsi, puis son successeur Hamadi Jebali, ont décidé d’extrader, eux-mêmes, Baghdadi Mahmoudi.

Cet incident institutionnel, qui représente d’ailleurs une première, pourrait, en effet, créer des problèmes dans l’avenir au niveau de la réparation des tâches entre la présidence de la République et la présidence du Gouvernement.

Pourquoi le président de la République à l’époque, Moncef Marzouki, n’a-t-il pas démissionné, en voyant qu’on a extradé Mahmoudi, contre son avis ?

On y a pensé. Mais nous avons estimé que l’intérêt du pays ne le permettait pas. Une telle démission aurait, en effet, enlisé le pays dans une crise politique. Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, les partis de la Troïka se dirigeaient vers un consensus autour de la Constitution.

« Si Moncef Marzouki avait démissionné, tout le processus
de la transition démocratique aurait été mis en péril »

Si Moncef Marzouki avait démissionné, tout le processus de la transition démocratique aurait été mis en péril. Est-ce que ce que l’extradition de Mahmoudi vaut-elle vraiment la peine de mettre en danger tout ce processus ?

Est-ce vrai que des personnalités de la Troïka, telles Noureddine Bhiri, ancien ministre de la Justice, ont reçu des sommes d’argent pour extrader Baghdadi Mahmoudi ?

Je ne peux pas répondre à cette question, car il n’y aucune preuve à ce sujet.

Passons, maintenant, à la loi antiterroriste. Pourquoi les députés du CPR ont-ils refusé de voter pour cette loi ?

Tout d’abord, je tiens à préciser que nous n’avons pas voté contre cette loi, mais nous sommes plutôt abstenus lors du vote. C’est différent. Car quand on dit qu’on a voté contre la loi, cela suppose que nous sommes en total désaccord avec cette loi, ce qui n’est pas le cas.

Il y a, bien sûr, des points avec lesquels nous sommes d’accord, mais il y a d’autres points qui, selon nous, posent problème, dont, par exemple, l’article concernant «l’incitation au terrorisme». En effet, comment la nouvelle loi antiterroriste peut-elle condamner une personne pour «incitation au terrorisme», alors qu’elle n’a même pas définit le «crime terroriste» ?

« Comment expliquer que la commission nationale
de lutte contre le terrorisme n’ait pas d’experts ? »

Un tel vide est susceptible, en effet, d’amener certains à lancer des accusations de «terrorisme» à tort et à travers, comme c’était le cas avant le 14 janvier.

De plus, comment expliquer que la commission nationale de lutte contre le terrorisme, qui est supposée être l’administration la plus concernée par l’élaboration des stratégies antiterroristes, n’ait pas d’experts ? En effet, selon la nouvelle loi antiterroriste, cette Commission ne comprend que des responsables de l’Etat, et elle ne comprend même pas un représentant du président de la République, qui est le chef suprême des forces armées.

Le tout, sans oublier la précipitation avec laquelle cette loi a été adoptée. On était, bien sûr, pour une adoption rapide de cette loi, mais pas au point de marginaliser toutes les organisations de la société civile.

D’ailleurs, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, et d’autres organisations, avaient publié un communiqué, dans lequel ils ont exprimé leurs réserves par rapport à cette loi.

Certaines voix ont appelé à ce que vos députés, et ceux des autres partis qui n’ont pas voté pour cette loi, soient jugés. Comment avez-vous accueilli cet appel ?

Nous étions, en effet, étonnés de lire de tels propos dans un journal public, tel La Presse. La loi offre à chaque représentant du Peule le droit de s’abstenir ou de refuser de voter, quand il estime que cela est nécessaire. Ceci est un droit que personne ne peut lui contester.

Sinon, nous sommes, bien sûr, en faveur d’une union nationale contre le terrorisme, mais cette union ne doit pas être un prétexte pour tout accepter, y compris les choses qui n’aident justement pas à lutter contre le terrorisme.

Selon les dernières informations, Abdelkrim Zbidi serait le président du congrès de lutte contre le terrorisme. Un commentaire concernant cette nomination ?

Nous n’avons pas problème avec la personne de M. Zbidi. Mais ce qui nous dérange un peu c’est la méthodologie avec laquelle M. Zbidi a été désigné. En effet, celui qui a appelé à la tenue de ce congrès c’est le Chef du gouvernement, mais celui qui a désigné le président du congrès c’est le quartet au pouvoir. Donc, on sent qu’il y a une tentative de mainmise des partis au pouvoir sur ce Congrès, ce qui est négatif.

« Il n’est pas acceptable de régler ses comptes politiques
aux dépens de la sécurité de l’Etat »

On est aussi étonné de voir qu’on n’ait pas encore mis en place une commission préparatoire pour ce Congrès. On n’a même pas pris en considération la stratégie de lutte contre le terrorisme réalisée par l’Institut Tunisien des Etudes Stratégiques, et les experts indépendants qui ont réalisé cette stratégie.

Je pense qu’il n’est pas acceptable de régler ses comptes politiques aux dépens de la sécurité de l’Etat.

Allez-vous participez à ce congrès, malgré vos réserves ?

Bien sûr. Nous avons, nous-mêmes, appelé à la tenue de ce congrès, à plusieurs reprises. Mais de toute façon, nous allons présenter nos propositions. Et en fin de compte, c’est les partis au pouvoir qui sont responsables leurs choix. S’ils veulent travailler avec une méthodologie non participative, ils devront en assumer les conséquences.

Où en êtes-vous dans les préparatifs de la Mouvance du Peuple des Citoyens, le mouvement politique initié par Moncef Marzouki ?

Après la tenue du congrès préparatoire de la «Mouvance», le 25 avril dernier, on a mis en place un comité de travail et de coordination ayant pour but de mettre au point, avec les partis adhérents à la Mouvance, le timing de sa création et sa méthode de travail.

« La Mouvance du Peuple des Citoyens a
plus que jamais sa place dans la scène politique »

En attendant, nous estimons que ces partis doivent travailler ensemble, sinon on restera sous l’hégémonie du pouvoir actuel.

La Mouvance du Peuple des Citoyens a, en effet, plus que jamais sa place dans la scène politique, et ce, contenu tenu l’hégémonie du pouvoir actuel, et le manque d’équilibre au sein de l’ARP.

Enfin, vous qui êtes un farouche opposant à Nidaa Tounès, avez-vous des amis au sein de ce parti ?

A vrai dire, non. Mais, contrairement à ce que tout le monde pense, il existe une relation de respect mutuel entre moi et les cadres de Nidaa Tounès. J’estime, en effet, que l’agressivité qu’on peut retrouver dans la scène politique, ne doit pas se refléter sur les relations personnelles.

D’un autre côté, et malgré les différences que j’ai avec lui, et malgré le fait que j’estime toujours qu’il n’est pas l’homme de la situation (et les Tunisiens vont bientôt s’en rendre compte), j’ai défendu Béji Caïd Essebsi, lorsqu’il a été attaqué par un responsable libyen.

« Slim Chaker est la personne
que je respecte le plus chez Nidaa Tounès »

J’ai critiqué ce responsable, au nom du CPR, et défendu le président de la République. Car en fin de compte, Béji Caïd Essebsi est le président de la Tunisie, et on doit respecter son statut.

Qui est la personne que vous respectez le plus chez Nidaa Tounès ?

Malgré le fait je ne suis pas d’accord avec lui, et malgré le fait qu’il n’a pas réalisé les résultats attendus, j’estime que, sur le plan personnel, Slim Chaker, ministre des Finances, est la personne que je respecte le plus chez Nidaa Tounès. C’est un homme respectable, qui est toujours loin des affrontements verbaux et des conflits, et c’est tout à son honneur.

Propos recueillis par Slim Mestiri

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