Les Etats-Unis ont-ils vraiment besoin d’une base militaire en Tunisie pour combattre Daech ou déstabiliser l’Algérie ?

TRIBUNE | Par Lassaâd Bouazzi, officier retraité de la marine nationale

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« En politique, rien n’arrive par hasard. Chaque fois qu’il se produit un événement, on peut être certain qu’il a été prévu pour qu’il se déroule ainsi ». Le mémorandum d’entente qui fait de la Tunisie un allié majeur non-membre de l’OTAN n’échappe pas à cette vérité exprimée par Franklin Roosevelt. Et lorsque l’événement qui se produit intéresse deux Etats dont l’un est une puissance planétaire, il fait la une des journaux et peut même devenir objet de controverse.

En effet, depuis la signature de ce mémorandum à Washington le 20 mai 2015, de nombreux médias ne cessent de poser la question sur la contrepartie recherchée par l’Oncle Sam en octroyant à la Tunisie ce statut privilégié qui fait d’elle un partenaire stratégique des Etats-Unis. Certains vont même jusqu’à affirmer que cette contrepartie est une base militaire qui serait implantée au sud du pays pour permettre aux Américains de lutter contre Daech. D’autres vont encore plus loin en disant que la base en question serait destinée à déstabiliser l’Algérie voisine.

La question est devenue à l’ordre du jour de tous les débats politiques et ne cesse de prendre de l’ampleur. L’Algérie, notre seul partenaire stratégique (du moment) dans la lutte contre le terrorisme, commence à s’inquiéter allant même jusqu’à dépêcher son ministre des Affaires étrangères pour demander des clarifications à ce sujet.

Les autorités tunisiennes ont toujours expliqué que le mémorandum signé avec les Etats Unis n’a aucun caractère contraignant et se limite à la coopération militaire pour renforcer les capacités de l’armée nationale à lutter contre le terrorisme. Ce statut « privilégié », selon Jean-Pierre Elkabach, « attribuera à la Tunisie certains droits pour la défense, pour la coopération ainsi que pour la croissance ».

En réalité, la polémique sur cette base présumée remonte à 2004 lorsque le magazine Jeune Afrique fait état pour la première fois d’une étude élaborée au profit de la Heritage Fundation, un think-tank proche du parti républicain qui « préconise la création de deux bases militaires américaines au Maroc et en Tunisie, où seraient prépositionnés des troupes et des équipements. Ce qui permettrait aux forces américaines d’intervenir rapidement, en cas de besoin, en n’importe quel point du continent ».

Entre 2013 et 2014, le site en ligne « Tunisie secret » a publié plusieurs articles qui parlent de l’existence d’une base américaine déjà opérationnelle à Remada. Selon le même site, cette base qui est plus grande que celle construite par les Américains en Arabie Saoudite, serait destinée à accueillir le Commandement Unifié des Etats Unis en Afrique AFRICACOM.

L’information qui a été relayée par plusieurs médias tunisiens et algériens, a été officiellement démentie par l’ambassadeur américain à Tunis et le porte parole du ministère de la Défense nationale. Côté algérien, le quotidien Al Fajr (selon Tunisie numérique) a rapporté que « le président Abdelaziz Bouteflika a farouchement refusé le projet d’installation d’une base américaine sur les frontières tuniso-algériennes pour la lutte contre le terrorisme ».

Aujourd’hui, rien ne confirme l’existence de cette base car quiconque peut la repérer sur google earth sans parler de la vérification sur place. Cependant, quelques questions restent toujours à se poser :

1. Les Etas Unis ont-ils vraiment besoin d’une base militaire sur notre frontière sud pour lutter contre Daech ?

En termes militaires, lutter contre un ennemi signifie : se renseigner sur lui, le détecter, s’assurer de son identification et tenir un comportement envers lui qui se traduit très souvent par sa destruction ou sa neutralisation. Toutes ces tâches qui nécessitaient, autrefois, la synergie des capacités militaires de plusieurs acteurs, sont confiées aujourd’hui à un seul système d’armes : le drone ou l’avion.

Les Etats Unis disposent des drones les plus performants qui ont donné la plus grande satisfaction en Afghanistan, en Irak, en Somalie, au Kosovo, au Mali et au Yémen. Durant toutes les opérations effectuées dans les pays précités, l’emploi de ces vecteurs aériens n’a jamais montré la nécessité de disposer de bases militaires sur les frontières.

En effet, dans la base de l’OTAN à Sigonella (Italie), les Américains disposent de la plus grande installation aéronavale pour les interventions en Europe de l’Est, en Afrique, au Moyen-Orient et dans le Sud-Est asiatique. Il est prévu que d’ici 2017, la base sicilienne deviendra la capitale mondiale des drones les plus performants et les plus coûteux (35 millions de dollars US l’unité).

Les drones de type RQ-4 Global Hawk seront disponibles en nombre suffisant pour aller détecter et identifier les objectifs à frapper dans une zone qui couvre toute la Méditerranée et l’ensemble du continent africain.

Sur le plan « capacité de cinématique », ces drones peuvent voler à une altitude de 60.000 pieds (difficile à détecter et abattre) pour rallier la zone des opérations à une vitesse de 650 km/h. leur autonomie est de 36 heures de vol, c’est-à-dire qu’ils peuvent décoller de la Sicile pour aller surveiller le territoire libyen durant 30 heures avant de regagner leur base. Une durée de 30 heures est largement suffisante pour surveiller une zone grande comme celle qui couvre les montagnes tunisiennes du Djébel Ouirgha au mont Chambi.

Sur le plan « capacité de d’information », ces drones disposent de radars, de moyens de détection optronique et optique, des antennes à ultra-hautes fréquences et des liaisons par satellite pour disposer d’une situation en temps réel et permettre l’intervention immédiate.

Sur le plan « capacité d’action », ces engins peuvent emporter plusieurs types d’armes (bombes intelligentes et missiles), leur autonomie varie donc en fonction des armes emportées.
Lors de l’opération Serval (2013), ces drones ont opéré à partir de la Sicile pour donner main forte au contingent français déployé au Mali. C’est grâce à ces performances que l’armée de l’air américaine USAF compte de se débarrasser des avions Lockheed U-2 (autrefois utilisés dans des missions de reconnaissance dans le territoire de l’URSS) pour se contenter de ces drones devenus plus compétitifs selon le critère « coût/efficacité). Leur capacité de désignation d’objectifs et de guidage des raids aériens font deux de vrais concurrents potentiels aux avions AWACS.

Ainsi, nous pouvons donc déduire que les Etats-Unis n’ont nullement le besoin de disposer d’une base sur notre frontière sud pour lutter contre Daech dans n’importe quelle région du continent africain.

2. Les Etats-Unis ont-ils besoin de cette base pour déstabiliser l’Algérie ?

Après l’implosion de l’Union Soviétique, les Etats-Unis sont devenus la seule superpuissance sur terre. Ils sont les maitres des océans et monopolisent la suprématie aérienne sur tous les théâtres aéromaritimes. Ils disposent de plusieurs porte-avions qui sillonnent les mers donnant ainsi au gouvernement américain un pouvoir dissuasif et coercitif partout dans le monde. Mieux encore, ils lui garantissent une liberté d’action lui permettant de s’affranchir de toutes les contraintes politiques et juridiques en raison de la liberté de navigation dans les eaux internationales.

En mer Méditerranée, les Américains disposent de toutes les bases militaires de l’OTAN implantées dans tous les pays de la rive nord pour intervenir en Afrique du nord et en Afrique subsaharienne. Ils disposent surtout de la sixième flotte pour avoir plus de flexibilité sur les deux plans politique et juridique.

Lorsque le porte-avions rentre dans le bassin occidental, tout le nord Afrique rentre dans son cercle de surveillance, il dispose donc d’une situation complète dans cette espace. Lorsqu’il traverse le canal de Sicile, toute la moitié nord de la Tunisie et le nord est de l’Algérie rentrent dans sa zone vitale et il peut intercepter et détruire tout élément classé hostile en dehors des eaux territoriales des pays riverains. La sixième flotte dispose aussi de tous les moyens d’écoute et d’interception électronique pour avoir la situation militaire sur le théâtre des opérations. Cette situation est complétée par des photos satellite pour la sélection des cibles et la désignation des objectifs.

Lorsqu’on parle de ces données opérationnelles et techniques, c’est pour montrer que les Etats-Unis ne sont pas tributaires d’une base terrestre implantée en Tunisie pour intervenir en Algérie. D’ailleurs, l’histoire nous montre que leurs interventions militaires partout dans le monde ont été effectuées à partir de la mer ; les guerres du Pacifique, le débarquement en Normandie et l’opération Torche (effectuée en Algérie même) ne sont que quelques exemples.

La déstabilisation d’un pays ne nécessite ni le déploiement d’une armée ni la présence d’une flotte sur ses frontières. Elle fait généralement appel à quelques procédés utilisés séparément ou en combinaison. Ils sont d’ordre politique (résolutions de l’ONU), économique (sanctions ou blocus) et militaire qui se résume essentiellement dans les opérations suivantes :

  • Les opérations spéciales et subversives qui ciblent les centres vitaux de l’Etat,
  • La propagande et la guerre des ondes (intrusion électromagnétique) qui vise à briser la cohésion nationale et fragiliser le moral du peuple,
  • La guerre cybernétique destinée à paralyser le pays.

Sachant que toutes ces opérations pourraient être effectuées à partir de la mer (commandos et moyens techniques), de l’intérieur (agents de renseignement locaux) et de l’espace (satellites), prétendre que la déstabilisation de l’Algérie nécessite des infrastructures implantées sur notre territoire n’a aucun fondement.

3. Les Etats-Unis ont-ils besoin d’une base en Tunisie pour installer le commandement unifié de l’Afrique AFRICACOM ?

En gestation depuis plusieurs années, le Commandement de l’Afrique a été décidé par l’administration Bush en 2006. Son quartier général a été placé provisoirement à Stuttgart (Allemagne) après le refus de tous les pays africains de l’accueillir. Les infrastructures militaires de base sont installées à Djibouti. Aujourd’hui, les Etats Unis restent à la recherche d’une base dont le pays d’implantation obéirait aux critères suivants :

  • Des infrastructures portuaires capables d’accueillir un flux logistique énorme pour soutenir les opérations,
  • Un emplacement stratégique par rapport aux foyers de menaces les plus importantes qui pèsent sur les intérêts de l’Amérique et l’Europe : le Nord Afrique et le Sahel,
  • Des relations traditionnelles avec l’Occident et une Coopération ancienne avec l’OTAN.

Seulement deux pays sont en mesure de remplir ces conditions : le Maroc et la Tunisie.
Ainsi, s’il existait une contrepartie pour le mémorandum d’entente signé entre la Tunisie et les Etats-Unis d’Amérique ça serait bel et bien une base pour le commandement unifié des forces américaine pour l’Afrique.

En politique, il n’y a pas de privilège gratuit, tout est calculé en fonction des intérêts supérieurs des nations. Et lorsque le privilège est accordé par le plus fort au plus faible, généralement les enjeux recherchés sont grands.

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