Néji Bghouri (président du SNJT) : « Les médias ne doivent plus être gérés par le pouvoir exécutif »

TT - FTDJ - SNJT 11-06-2015 (1)
Néji Bghouri | Photo Webdo | Khaled Nasraoui
Néji Bghouri, président du syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), revient sur la consultation élargie pour la création du Conseil de la presse, la campagne diffamatoire le visant, et le retard dans l’attribution de la carte professionnelle des journalistes.
La semaine dernière, le SNJT a lancé une consultation élargie pour la création du Conseil de la presse. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet ?

En effet, dans un contexte marqué par la liberté comme le contexte actuel, nous estimons que les médias ne doivent plus être gérés par le pouvoir exécutif. Ils doivent, au contraire, être indépendants. Et quand on dit indépendants, cela ne veut pas dire anarchiques. Mais plutôt, qu’ils soient régis par des normes et des lois.

C’est à partir de cette logique, donc, que l’idée d’un Conseil de la presse a vu le jour.
De plus, on a remarqué que contrairement au secteur de l’audiovisuel, qui est régi par la Haute autorité indépendante de la Communication audiovisuelle (HAICA) -l’instance de référence du secteur-, la presse écrite et électronique, elle, n’a pas de structure de référence qui la gère.

L’un des principaux rôles de ce Conseil de la presse sera de s’assurer du respect des règles de déontologie, aider les journaux à produire un journalisme de qualité et les aider financièrement à travers la publicité publique, les abonnements, etc.

À noter que cette initiative a été lancée par deux parties : le syndicat national des journalistes tunisiens et l’Association tunisienne des directeurs de journaux. Et vu qu’on n’a pas vraiment une organisation qui représente le public (les lecteurs), nous avons choisi de collaborer avec la Ligue tunisienne des droits de l’Homme, qui a déjà travaillé dans le domaine des libertés, et notamment celle de la presse.

Sinon, si on a lancé cette consultation, c’est principalement pour avoir un Conseil de la presse vraiment représentatif du métier, et non pas parachuté.

A quoi ressemblera ce Conseil ?

Nous avons préparé une première conception de ce Conseil de la presse (structuration, rôle, etc.), une conception qui sera débattue, pendant un mois, par les professionnels du secteur.
Au terme de cette consultation, on dévoilera la conception finale et on lancera le Conseil de la presse, qui sera mentionné d’ailleurs dans le décret-loi 115 et financé à 50% par l’Etat.

L’Etat doit, en effet, intervenir pour éviter «l’extinction» de la presse écrite, et ce, en l’approvisionnant de papier, d’encre, etc. Mais cette aide doit être conditionnée, et c’est le Conseil de presse qui fixera ces conditions et non le gouvernement, comme c’était le cas auparavant. Fini les subventions destinées, exclusivement, aux sympathisants et aux alliés du régime.

À notre avis, la principale condition pour prétendre à la subvention, c’est la qualité et la diversité. Et quand on dit diversité, cela suppose l’existence d’une presse arabophone et une autre francophone, et pourquoi pas une autre langue. Cela suppose, aussi, l’existence d’une presse centrale et une autre régionale ; une presse quotidienne, et une autre hebdomadaire, une presse spécialisée et une autre d’opinion.

De plus, la subvention de l’Etat, qui est en fin de compte l’argent des contribuables, doit être accordée en toute transparence, et viser essentiellement les médias qui en ont vraiment besoin, et non pas les médias qui insultent et qui blanchissent le terrorisme.

La semaine dernière, un article portant atteinte à votre personne a été publié dans un hebdomadaire. Comptez-vous porter plainte contre le journal en question ?

Cet article diffamatoire auquel vous faites allusion est venu dans un contexte bien précis. En effet, c’était une réaction contre le communiqué que le syndicat des journalistes a publié, le 26 juin dernier, pour dénoncer la rencontre qui a eu lieu entre un homme d’affaires tunisien soupçonné de corruption [NDLR : M. Chafik Jarraya] et des groupes libyens soupçonnés de terrorisme, ces groupes ayant insulté l’Etat tunisien, kidnappé nos diplomates et mis la pression sur l’Etat pour rapatrier l’un de leurs compagnon, détenu en Tunisie.

L’homme d’affaires en question a également insulté des journalistes tunisiens, lors de son déplacement en Libye, et a mis en péril la vie de journalistes tunisiens.

Mais sinon, pour revenir à l’article diffamatoire qui a été publié dans l’un des journaux que cet homme d’affaires finance, il convient de souligner que la loi va être appliquée et que notre combat contre les médias qui se nourrissent d’un financement suspect va se poursuivre.

Et nous ne serons pas seuls dans ce combat, mais soutenus par d’autres parties telle l’Association tunisienne des directeurs de journaux. Et en ce qui me concerne, je vais porter plainte contre ce journal.

Le SNJT a publié, le 2 juillet dernier, une lettre ouverte, adressée au ministre de la Justice, dénonçant le silence du ministère public face aux «multiples menaces proférées par l’homme d’affaires Chafik Jarraya contre les journalistes». Quelle a été la réaction du ministère de la Justice après cette lettre ouverte ?

La réaction était plutôt positive. Le ministre de la Justice, M. Mohamed Salah Ben Issa, a accueilli, samedi dernier, une délégation du SNJT, avec laquelle il a discuté des différents points soulevés dans la lettre. Il a, dans ce même cadre, exprimé sa valorisation de la position du syndicat et s’est engagé à porter tout l’intérêt nécessaire à ce sujet.

Dernièrement, un groupe de journalistes a fondé l’Observatoire national des journalistes tunisiens, dont l’objectif principal est la défense des droits et des intérêts des journalistes. Cela n’affaiblit-il pas votre syndicat ?

Après la Révolution, plusieurs organisations, associations et observatoires liés aux médias ont vu le jour. Ils sont, aujourd’hui, au nombre de six ou sept, je crois. Ceci ne nous dérange pas du tout.

D’abord, parce que le droit de s’organiser est garanti pour tout le monde, et ensuite parce que nous sommes sûrs que ces associations n’ont pas d’avenir, surtout pour ce qui est de cet observatoire qui est composé de 8 journalistes appartenant au même journal, qui, à son tour, a des problèmes de financement.

Comment évaluez-vous le traitement médiatique de l’attentat de Sousse ?

Il y a eu des dépassements, notamment au niveau de la précipitation dans la transmission des informations. Je sais très bien que c’est dans les gènes des journalistes de courir derrière le scoop -c’est leur droit le plus absolu-, mais dans une affaire aussi délicate que celle de l’attentat de Sousse et celle du terrorisme en général, le scoop ne doit pas passer avant la véracité de l’information. C’est pour cette raison que nous attirons toujours l’attention de nos collègues journalistes à être vigilants et à vérifier les informations.

Comment expliquez-vous ce retard dans l’attribution de la carte professionnelle des journalistes 2015 ?

La carte professionnelle représente, en effet, un grand problème. On est déjà en juillet 2015 et, jusqu’à maintenant, la commission nationale d’octroi de la carte professionnelle des journalistes ne s’est pas réunie.

La raison ? Le président de cette commission a été nommé conseiller auprès de M. le ministre de la Justice. Et donc, vu que la loi indique que la commission nationale d’octroi de la carte professionnelle des journalistes doit être indépendante, et que son président qui était un juge administratif indépendant ne l’est plus aujourd’hui vu son nouveau statut (proche du gouvernement), nous refusons que ce dernier continue à présider la commission.

En effet, si on accepte, aujourd’hui, qu’un conseiller du ministre de la Justice soit le président de la commission nationale d’octroi de la carte professionnelle des journalistes, qu’est-ce qui empêcherait, demain, le conseiller du Chef du gouvernement ou du président de la République de l’être ?

Propos recueillis par Slim MESTIRI

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