Une dépression en prêt-à-porter – par Hazar Abidi

TRIBUNE – « Je suis sous anti-D, anxiolytiques… je ne dors pas sans mes somnifères.. »

C’est tellement classe ! Tellement bourgeois ! Tellement « haute société », qu’on a presque envie de choper une dépression ou un dysfonctionnement du genre… Ce serait comme un code d’accès à la classe sociale supérieure, une reconnaissance de supériorité…

Le lever du soleil, un coucher sur deux, certains visages qui croisent mon chemin, quelques notes de musique… surtout les premières. Le souvenir d’un premier baiser. Un nouveau premier baiser mais pas entièrement, juste les secondes qui précèdent les lèvres qui se touchent réellement… Le souvenir de mes rêves d’enfant, de mes ambitions enterrées, celles de redécouvrir le monde, de nommer un sixième continent en mon nom.

Parfois certaines choses me redonnent espoir et me font croire que je peux être heureuse, mais rien ne dure réellement plus de quelques instants. Les plus belles musiques m’indiffèrent au bout de quelques « la » et « sol », les plus beaux films me barbent une fois le prologue terminé. J’ai même essayé les pornos, une fois finissent ce qu’on peut appeler la séduction et les préliminaires, cela devient dégoutant et me pousse à fermer la fenêtre de navigation privée.

Je suis juste malheureuse chronique, insatisfaite, dépressive sur les borts.
Confortablement assises sur une terrasse donnant sur la méditerranée, la jolie fausse blonde disait à ses copines: « Ma maman pense que je suis juste un peu trop chochotte, mais moi je crois que je suis condamnée, les filles comme moi ont une sorte de destin… celui de ne jamais être heureuse! »

« Je suis sous anti-D, anxiolytiques… je dors pas sans mes somnifères.. » Pourtant, je n’en ai jamais la certitude d’en avoir besoin, mais cette illusion donne comme un alibi, celui d’être en colère. Le bon dieu m’a mal fait, ma mère m’a mal conçue. C’est de sa faute en quelque sorte. D’autres héritent de villas, de grandes fermes avec piscines chauffées, mon frère hérite d’un ulcère, moi d’un dysfonctionnement psychologique. Dieu que c’est barbant d’être pauvre. Que c’est barbant d’être pauvre et d’avoir la possibilité de le changer. Le désespoir… c’est cela qui me manque pour arrêter de déprimer. La dépression et les maux de l’être vont de pair avec l’espoir et le rêve. L’ambition et le talent.

Un nouvel amour, un nouveau rêve, une musique inédite, une rencontre mystérieuse. Être sur le point de réaliser quelque chose de grand, être sur le point de recevoir une distinction, être sur le point d’achever un projet. Ce sont là les quelques instant de bonheur. Une fois prononcés ces mots, ces gratitudes, ces remerciements, tout redevient néant. Tout redevient insensé.

Se retournant une dernière fois vers sa colloc, elle disait : « Je suis juste comme ça, j’ai payé ma part de loyer, je ne peux plus rester un jour de plus. Tu ne me rajoutes rien, en plus tu ronfles et tu ne sais rien de la politique! »

En cette nuit glaciale de février, un bout d’homme ramassait la énième bouteille en plastique en fredonnant une chanson. D’un moment à l’autre, passait une voiture de flic, ralentissait à sa vue, puis accélérait.
« Je ne suis même pas bon à un contrôle papier… Les gens comme moi ne dérangent pas. Les gens comme moi ne vivent pas, ils survivent la tête baissée dans les ordures. Les gens comme moi, on croit qu’ils n’ont rien à dire, et pourtant j’en ai… Plus que ces chochottes à l’air faussement intelligent! Que savent-ils de la vie ? Du froid ? Du mal ? De l’indifférence ? mais je crois bien que je peux être plus heureux… en quelque sorte je ne m’attends à rien… Eux
si. »

Ceux qui ne s’attendent à rien, les vrais misérables, sont les heureux. La vie ne leur vend pas d’illusions, de prêts à penser, de rêves prêts à porter…

« Je suis sous anti-D, anxiolytiques… je ne dors pas sans mes somnifères…
C’est tellement classe ! Tellement bourgeois ! Tellement « haute société », qu’on a presque envie de choper une dépression ou un dysfonctionnement du genre… Ce serait comme un code d’accès à la classe sociale supérieure, une reconnaissance de supériorité…
Les pauvres ne dépriment pas, voyez-vous, ils sont trop occupés à gagner de quoi manger… et pourtant je suis pauvre. », se disait tout le monde.

Hazar Abidi

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