Slim Riahi (Président de l’UPL) : «La Tunisie présente aujourd’hui le même paysage politique mais sans Ben Ali »

Slim RiahiSlim Riahi, président de l’Union patriotique Libre ne s’exprime pas souvent. Se décrivant comme quelqu’un de pragmatique, le businessman dont l’arrivée sur la scène politique a fait grand bruit, fait le point sur le Dialogue national, sur les solutions à adopter pour sortir de la crise actuelle. Il fait également le bilan de trois ans et explique pourquoi la stratégie de l’UPL a changé dans sa manière d’aborder la politique. Ennahdha, la Troïka, l’opposition, le Dialogue national, l’économie, Borhene Bessaies, tout y passe…

En guise de prélude, comment avez-vous eu l’idée d’entrer en politique et surtout de fonder un parti ?
Il est évident que mon démarrage politique, reste lié à la révolution tunisienne, véritable rupture avec les méthodes des anciens régimes qui ont tenu le pouvoir en main. Le pragmatisme dont je me nourris continuellement m’interdisait, par le passé, de faire de la politique dans un milieu biaisé par la dictature. Sous Ben Ali, faire de la politique signifiait selon moi une perte de temps, d’abord. Mais ce n’est pas la seule raison. Ma présence à l’étranger et donc en dehors du pays en est une autre.
Toutefois, je ne suis pas un novice en politique comme on pourrait le prétendre. J’ai vécu dans une famille nourrie à la politique et depuis mon enfance je vis au rythme des événements politiques à travers mon père, opposant au pouvoir depuis 1980. Nous vivions en Libye mais restions totalement connectés à la Tunisie.

Vous avez donc vécu dans un milieu composé d’opposants ?
Mon père était nationaliste, Nassérien et secrétaire général des Unionistes libres, mouvement d’opposants tunisiens basé en Libye. C’était un mouvement d’opposition à l’étranger et auquel je suis attaché, l’opposition qui ne pouvait pas lutter contre le régime de l’intérieur et qui a choisi de s’exiler pour bâtir et organiser cette lutte.
Je vivais dans ce milieu d’opposants et j’étais entouré d’opposants tunisiens depuis ma plus tendre enfance. Les opposants tunisiens qui débarquaient en Libye étaient tout de suite accueillis par les opposants déjà sur place et avaient le choix entre deux mouvements dont celui des Unionistes libres.

«Ceux qui font de la surenchère ne comprennent pas
ce que signifie le mot «politique» au 21e siècle»

Pour entrer directement dans le vif du sujet et sans revenir en arrière, comment jugez-vous l’étape actuelle que traverse le pays ?
Tout le monde s’accorde à dire que c’est une étape très difficile, mais il serait utile de préciser, dans ce sens que les responsabilités «confiées» aux politiques varient. Il y a ceux à qui le peuple a confié le pouvoir et ceux qui tentent de s’imposer et attendent la prochaine étape, celle qui leur permettra d’être à la hauteur des attentes populaires, des responsabilités futures et de faire réellement partie du paysage politique. Mais il y a aussi ceux qui font de la surenchère et qui ne comprennent pas la définition du mot «politique» au 21e siècle. Ils n’ont toujours pas compris qu’aujourd’hui, politique rime avec création, renouvellement, et surtout réalisation.
Aujourd’hui, je considère que nous sommes dans une étape qui aurait du être marquée par le consensus dès le lendemain des élections du 23 octobre 2011. Là, je me pose la question de savoir si la décision qu’ont pris les partis d’opposition de s’afficher et s’affirmer en tant qu’opposition à la Troïka était bonne ou pas !

Voulez-vous dire que ce qui se passe actuellement est en partie de la faute à l’opposition ?
Ce que je dis c’est que l’opposition qui s’est affichée en tant qu’entité opposante à la Troïka provisoire a peut-être eu le tort de s’affirmer en tant que telle alors qu’elle aurait du, à mon avis s’afficher au sein d’un consensus rassemblant un large panel de partis au sein d’une même idée directrice dans cette phase transitoire même si les composantes politiques qui n’appartiennent pas au pouvoir ont des idéologies différentes. Et je pense que cette manière de faire a donné encore plus de légitimité à la Troïka alors que cette dernière n’est que provisoire et ne peut être considérée aujourd’hui comme étant le pouvoir tel qu’on le définit. Chaque partie manque encore de légitimité et c’est pour cette raison que tout le monde est condamné à se mettre d’accord et surtout à s’entendre pour repartir dans cette étape de transition.

«L’opposition a réussi à acculer
Ennahdha à négocier»

Comment repartir sur de nouvelles bases ?
Aujourd’hui, la fuite en avant est inutile et j’estime qu’il est de notre devoir de repartir sur de nouvelles bases en prenant en compte les revendications de l’opposition qui a réussi, dans un sens, à acculer Ennahdha et la Troïka dans son ensemble à négocier. Qu’Ennahdha soit disposée à lâcher le pouvoir avant les élections pour le remettre à une personnalité indépendante est déjà significatif.

Vu de cette manière, considérez-vous donc que le gouvernement a échoué ?
Ce gouvernement a échoué dans sa gestion du pays mais il ne faut jamais perdre de vue la situation dans laquelle nous nous trouvons. L’important aujourd’hui, est de changer le chef du gouvernement et d’avoir un gouvernement indépendant qui n’aura aucune influence sur les prochaines élections et qui revoie minutieusement les nominations faites jusqu’à présent. Ce gouvernement a également échoué dans sa manière de traiter la question du terrorisme.
Entre ce qui est important comme changer le gouvernement et essentiel comme se protéger, la Troïka opte, bien-sûr pour la deuxième option.

«Aujourd’hui, le principal souci
de la Troïka reste de se protéger»

Que voulez-vous dire par «se protéger» ?
Aujourd’hui, le principal souci de la Troïka reste de se prémunir et se protéger. Elle est confrontée à deux problèmes et a choisi de «sauver sa peau» comme on dit. La Troïka a peur ! Ennahdha dont la situation est fragile craint de lâcher le pouvoir et de devenir un bouc-émissaire. Elle craint que sa légitimité populaire soit atteinte et qu’elle soit renversée. Elle craint d’être «jugée» pour des fautes commises par certains et qui lui seront attribués.
C’est pour cette raison que j’estime que la Troïka a besoin de garanties sur ces points. J’en ai discuté avec le Quartette dans le cadre du redémarrage du Dialogue national.

Est-ce seulement une question de garanties ?
Il faut éviter la surenchère et se regrouper autour du futur chef du gouvernement qui aura pour principale mission de colmater les brèches, d’assurer la transparence des prochaines élections, de combattre le terrorisme et de redresser l’économie.
Il faut une bonne volonté de part et d’autre et surtout du côté de l’opposition qui devrait accepter le candidat d’Ennahdha (Ahmed Mestiri) mais en obtenant au préalable des garanties, elle aussi. Des garanties de part et d’autre mèneront obligatoirement vers le consensus. Ce consensus ouvrira les horizons et pourquoi ne pas l’étendre à chaque nomination concernant notamment les ministères régaliens et ensuite aux conseillers, secrétaires d’Etat, gouverneurs, etc…

«Ennahdha sait que Ahmed Mestiri ne la trahira pas»

Que pensez-vous d’Ahmed Mestiri, le candidat d’Ennahdha ?
Si aujourd’hui Ennahdha a confiance en Ahmed Mestiri c’est parce qu’il a une solide carapace et rien ne peut le déstabiliser, ni manifestations ni la situation actuelle de crise. De plus, Ennahdha sait que Mr Mestiri ne la trahira pas. Est-ce logique qu’Ennahdha n’ait qu’un seul candidat ? C’est très logique vu que dans le contexte actuel, il est difficile de trouver un candidat qu’il ne soit pas appâté par le pouvoir.
Je le répète, tout est question de garanties de part et d’autre et c’est à Ennahdha de jouer le jeu en lançant la balle la première afin de former ce consensus, but recherché du Dialogue national.

L’UPL a-t-il proposé des solutions radicales face à cette situation où partie reste sur la défensive ?
Pour l’UPL, il faut accepter le candidat qui sera proposé par Ennahdha à condition que celle-ci donne des garanties réelles. En parallèle, Ennahdha devrait accepter de nommer un candidat proposé par l’opposition parmi une liste de personnalités. Ces personnalités proposées par l’opposition et choisies par Ennahdha occuperont des postes régaliens.

«Les jeunes n’ont pas encore le poids nécessaire
pour faire peser la balance»

Qui aurait été votre candidat idéal ?
Je ne peux pas me prononcer dans les conditions actuelles que traverse le pays. La politique est basée sur des relations et je suis encore un nouveau venu dans ce monde politique. C’est pour cette raison qu’il ne faut pas s’étonner qu’on choisisse un candidat comme Ahmed Mestiri. Ils ont confiance dans des gens de leur génération. Les jeunes n’ont pas encore le poids nécessaire pour faire peser la balance. Et même si ce n’était pas Ahmed Mestiri on aurait choisi un candidat de la même génération. Vous ne verrez pas un candidat qui a la cinquantaine. C’est une opération de relations et de confiance.

L’UPL pense-t-il à des alliances dans le futur proche ?
Après le Dialogue national et lors de la prochaine étape beaucoup de partis vont entrer dans des alliances. L’UPL peut être concerné par des alliances avec d’autres partis centristes pour former un grand parti ou front de centre-droit. Dans le cas où cela ne se fait pas, nous irons vers une autre optique, celle de s’allier avec des partis dans le cadre des prochaines élections.

«La Tunisie présente, aujourd’hui,
le même paysage politique mais sans Ben Ali»

Qu’attendent Slim Riahi et l’UPL des prochaines élections ?
Le calcul est encore impossible à faire, la situation est trop floue. Je me suis remis en question depuis les dernières élections et mon approche d’aujourd’hui diffère de celle d’il y a deux ans. J’avais abordé les élections du 23 octobre 2011 d’une manière moderne avec une campagne électorale qui a fait grand bruit. J’étais convaincu que beaucoup de choses avaient et allaient changer dans la Tunisie post-révolutionnaire avec les nouvelles générations sur le devant de la scène et un nouveau paysage politique. Mais, je me rends compte aujourd’hui que rien n’a changé. C’est le même paysage politique sans Ben Ali. La stratégie de l’UPL a donc changé.
Le jour où les Tunisiens deviendront pragmatiques, réagiront selon des programmes politiques, s’intègreront dans la notion de donnant-donnant ; ce jour-là, je pourrais parler en termes de chiffres, de pourcentages et de résultats. Mais à l’heure actuelle, la politique en Tunisie repose toujours sur des personnes, sur le militantisme de certains qui sert de base à une idée politique. Cela demande beaucoup de temps et les mentalités doivent changer. Je prends pour exemple mon arrivée en Tunisie qui a fait parler beaucoup de mauvaises langues. Mais je suis là et je suis déterminé à aller au bout de mes projets politiques.

Comment l’économie tunisienne peut-elle se relever aujourd’hui ?
L’économie est tributaire de la situation politique. Nous n’avons pas besoins d’experts. Les experts sont utiles pour mettre en place des programmes de développement et non pour diriger un Etat. Une situation politique stable améliorera la situation sécuritaire et donc économique. L’économie tunisienne a plus de 50 ans et ne peut s’écrouler du jour au lendemain.

Un mot sur votre séparation avec Borhene Bessaies ?
A mon arrivée, je me suis rendu compte que rien n’avait changé, comme je l’ai dis plus haut. Les mêmes visages, les mêmes personnalités au devant de la scène, etc… Avec beaucoup de pragmatisme, j’ai donc décidé de m’enticher de Borhene Bessaies afin d’être mis au parfum sur des personnes que je ne connaissais pas. Ces opposants à Bourguiba et Ben Ali, j’avais besoin de les connaître un peu plus. Borhene Bessaies a été engagé en tant que consultant. Il avait pour mission de me faire connaitre en un temps record les dessous de ce paysage politique dominé par ces anciennes figures politiques. Aujourd’hui, au bout de presque trois ans, j’estime que sa mission est achevée tout en précisant que Borhene Bessaies n’a jamais eu à intervenir ou conseiller dans un programme ou une stratégie relevant de l’UPL.

Propos recueillis par Maher CHAABANE

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