«Free Klay !» – Des corps immobiles, silencieux, parfois souriants, sarcastiques voire cyniques…

Klay BBJ (Credit photo - aljazeera.com)
Free Klay BBJ (photo d’archive – aljazeera.com)

C’est suite à un appel lancé sur Facebook par un certain «Zied», un jeune du quartier dont est originaire «Klay BBJ», Bab Jedid, que le message se formule et se fait clair : Rassemblement, samedi (dernier) à 16 heure, devant le théâtre municipal, pour dénoncer l’injustice que subit le rappeur, mis derrière les barreaux.

Le verdict de la 1ère instance de Hammamet ne s’est pas fait attendre, 6 mois de prison ferme avec effet immédiat pour propos injurieux et diffamatoires à l’égard des forces de sécurité.
Au delà de l’esprit communautaire qu’inspire cet appel au rassemblement, l’idée que ce soit initié par les «gars du quartier», «ouled el houma», le message circule sur les réseaux sociaux : rendez vous pour crier «Free Klay !»

16H00
«Moi je dis y en a marre ! Non à l’application des lois au nom de la morale, des bonnes mœurs ! Non aux lois liberticides. On ne se taira pas, et de tels procès ne font que de nous rendre plus déterminés à combattre ces lois arbitraires. On ne se taira pas et notre voix ne sera pas étouffée, elle se fera entendre, de plus en plus forte, de plus en plus dénonciatrice. On est dénonciateurs. On est jeunes. On est chiants !» (Thameur Mekki, journaliste indépendant et membre du comité de soutien).

16H15
Finalement, peu de personnes sont sur place. Quelques dizaines entre «ouled Bab Jedid», amis du rappeur, artistes, activistes pour la liberté d’expression et les droits de l’Homme.
«C’est pas si mal au final, ça m’a permis de revoir des amis perdus de vue à cause de mon train de vie et mes engagements professionnels», me lance amèrement un des présents.
«Ceci est sûrement dû au manque de coopération entre les lanceurs de l’appel et ceux «habitués» à ce genre de rassemblement», dit un autre.

Tout en apparence ça nous rappelait les sorties de concerts underground. Une jeunesse au look étrange et différent des passants de l’avenue Habib Bourguiba ; des dreadlocks, des visages percés, des corps tatoués, des T-shirts qui portent des messages d’engagement, de rage, parfois de haine.
Chose que ne manque pas de remarquer un éboueur qui passait devant le théâtre. S’acharnant dans son travail et murmurant sans cacher sa rage «Hrédess mta3 wedhni ! Dieu leur pardonne !»

17H00
Une vieille femme s’approche lentement d’un jeune pour s’informer : «Pourquoi vous êtes là ?»
Il lui explique brièvement : «un chanteur est en prison pour avoir chanté !»
«Ne vous découragez pas mes enfants. On a faim, c’est vrai, la situation du pays est misère. Qu’on puisse au moins le dire. Ne vous taisez surtout pas, c’est ce qu’ils veulent !»
Ne jamais se taire, ne jamais baisser les bras, mais au final, aucun slogan, aucune pancarte. Des corps immobiles, mais là, silencieux, parfois souriants, sarcastiques voire cyniques.

17H15
La pluie vient empirer les choses suffisamment gâtées, mais les corps restent immobiles dans l’espoir peut-être d’un évènement déclencheur. Mais rien. Absolument rien.
Rien, à part l’apparition de deux agents de police en uniforme et trois en civile. «Circulez, y’a rien à voir». «Afraq el hadhba» (que la foule se disperse !)
«La foule… je n’en ai entendu parler que dans la chanson d’Edith Piaf», dit amèrement une jeune fille avant de disparaitre.
«Si vous avez des choses à vous dire, dit l’agent avec un sourire moqueur, allez dans un café et servez l’économie nationale en dépensant un peu d’argent !»

17H30
Plus personne.
«Les rassemblements sont peut-être juste inefficaces, du moins avec cette manière de faire».
De l’autre côté de la rue, on parle d’alternative, d’autres plans d’action, d’autres projets. Le comité de soutien de -entre autre, Klay- se définit comme un groupement de jeunes qui ont des idées, des propositions. Tout le monde y est le bienvenu, avocats, artistes, experts en communication, toute personne qui a des relations avec les médias, les ONG, toute personne ayant des connaissances utiles à toute cause juste. Des projets de courts métrages sont en cours, des spots de sensibilisation, des actions dans les régions. «On fera ce qu’il faudra tant qu’on y croit et tant que c’est efficace».

Pour finir, le désintérêt ou le boycott des jeunes pour le rassemblement, ne vient pas forcément d’un non engagement, mais plutôt d’une perte de foi en la façon d’agir. On est en «démocratie», souvenez-vous, et se rassembler pour crier des slogans «n’est pas puni par la lois». (Rire méchant rythmé !)
C’est peut-être de là que vient le problème. Il faut déranger. Provoquer. En l’absence totale de ce genre d’engagement du dialogue national, de la scène politique et des médias de masse. Chose qui nous pousse à penser «Pourquoi ?».

Hazar ABIDI

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