Le billet de Hatem Bourial – La révolution falsifiée

Dans l’histoire, il y a eu de nombreuses révolutions ayant mal tourné. Certaines ont été détournées de leurs objectifs, d’autres ont été confisquées, trahies, récupérées, vidées de leur sens.
Le destin de la révolution tunisienne est encore plus étrange. Comme si elle devait devenir la première révolution falsifiée dans l’histoire de l’humanité.
Deux ans après le fatidique 14 janvier 2011, plus rien ne demeure de l’élan qui avait porté tout un peuple en quête de dignité et de justice sociale.

Les faussaires islamistes sont passés par là et sont parvenus à transformer la première élection libre en « piège à cons » monumental.

Encore faut-il souligner que cette élection du 23 octobre 2011 était marquée par deux tares : une abstention importante et une exclusive condamnant la famille destourienne.

De toutes les manières, tout cela relève aujourd’hui de l’anecdote et l’essentiel est bien ailleurs… En effet, la révolution tunisienne souffre de nombreuses falsifications :

Menée par la jeunesse, relayée par les réseaux sociaux, soutenue par la centrale syndicale et – à un degré différent – par l’armée nationale, la révolution tunisienne avait tout pour enthousiasmer.

Sa forte demande de justice sociale et d’équilibre entre les régions a toutefois vite été délaissée par une incroyable manipulation politicienne, menée de concert mais avec des objectifs différents, par les islamistes et la gauche radicale.

Au lieu de soutenir les déshérités et offrir de nouveaux horizons à la jeunesse, la révolution, dont les contours sociaux étaient évidents, a été vite dirigée vers une voie de garage : la rédaction d’une nouvelle constitution (qui soit dit en passant continue de traîner).

Telle fut la première falsification. Et, aujourd’hui, nous sommes les témoins des dérives politiciennes et des palabres stériles qui noient le poisson révolutionnaire dans une eau douteuse.

La deuxième falsification n’allait pas tarder. Après avoir esquivé la forte demande de justice sociale et donné un objectif politique à la révolution, les islamistes ont commencé à déployer leur projet de révolution culturelle.

En d’autres termes, Ennahdha (et ses alliés) a commencé à s’attaquer de front à l’héritage bourguibien de la Tunisie. Il s’agit désormais d’une révolution révisionniste qui est à l’œuvre, d’une tentative de restauration islamique dans un champ où le politique et le religieux sont intimement mêlés.

Les islamistes rêvent tout haut d’une Tunisie telle qu’elle était avant l’époque d’Ahmed Bey, premier souverain moderniste dans notre pays. Ils s’attellent en tout cas à démolir consciencieusement tous les acquis de la génération Bourguiba.

A ce titre, le tournant pris actuellement par la révolution tunisienne est celui d’une contre-révolution qui vise à liquider la modernité instituée par Bourguiba et ses compagnons.

Nous vivons au creux d’une autre falsification. Il existe bel et bien en Tunisie une révolution qui est en cours : celle culturelle, menée tambour battant par les islamistes dont l’agenda concerne aussi bien le court que le long terme.

A l’ombre de la rédaction de la constitution, grâce à la compromission des alliés politiques d’Ennahdha (CPR et Ettakatol) qui laissent faire sans sourciller et au bien opportun activisme salafiste, le parti islamiste veut changer la société et les modes de vie, tout en se désintéressant des problèmes de l’emploi et des déséquilibres globaux.

Ce que nous vivons aujourd’hui s’apparente bel et bien à une révolution islamique qui reste invisible pour ceux qui ne s’intéressent qu’aux péripéties politiciennes.
Et sur ce terrain, nul ne s’oppose à Ennahdha qui évolue en terrain conquis et s’apprête à consolider ses acquis.

Devant ces falsifications évidentes, le réveil de la société civile sera déterminant. Les Tunisiennes et les Tunisiens doivent apprendre à sauvegarder leurs acquis dans le champ social et culturel. Nous devons cesser d’être obnubilés par la politique politicienne ou le romantisme révolutionnaire pour nous investir dans les grands chantiers qui nous attendent.

Pour cela, il est fondamental de se décomplexer face à l’Islam militant. Pour cela, il est nécessaire pour toutes celles et ceux qui ne veulent par entrer dans le XXIe siècle à reculons d’assumer clairement leur choix moderniste. Pour cela, il devient urgent de dénoncer la confusion qui règne entre religion et politique.

La révolution voulue par la jeunesse tunisienne piétine face à toutes ces forces contraires qui veulent l’engoncer dans les oripeaux de l’islamisme.

Chacune et chacun d’entre nous devrait se sentir plus légitime qu’un Ghannouchi ou un Marzouki. Après tout, ces derniers et leurs troupes n’ont fait que s’emparer du pouvoir au nom d’une révolution faite par d’autres.

Puissent tous les anonymes débusquer les faussaires qui nous mènent sur les chemins de la bigoterie.
Et puisse la révolution tunisienne retrouver son sens, sa logique et ses priorités. La falsification n’a que trop duré et ces parades salafistes commémorant le 14 janvier ont un goût d’indécence.

La Tunisie mérite mieux. Et chacune et chacun d’entre nous doit mériter de la Tunisie.

Commentaires:

Commentez...