#indiceKeftaji : une méthode facétieuse et simple pour parler d’économie

Tribune – « La vie devient chère ! » est un constat simple, pour ne pas dire un lieu commun simpliste. Mais combien coûte un plat populaire et accessible à une famille tunisienne ? Quelle est l’ampleur de l’inflation telle que ressentie et vécue par les ménages ? Y a-t-il vraiment paupérisation de la population ? Comment expliquer des problématiques aussi complexes et savantes à ma grand-mère ? Comment montrer à mon ami (troïkiste) vivant en France l’évolution réelle et objective de la situation ?

Prenons un plat simple, populaire – dans le sens de très consommé, mais aussi dans le sens de consommé par les classes populaires – et calculons méthodiquement toutes les semaines son coût. Oublions le couscous au mérou donc, les macaronis à l’agneau et même la ojja aux merguez, devenus trop « select » (sic!) et prenons un keftaji, une tastira « kadhaba » même, sans foie, sans merguez.

Prenons un livre de recette, un best-seller très conservateur sans innovation, sans créativité aux recettes immuables, intemporelles. Additionnons les coûts des différents ingrédients et on obtient l’ »Indice Keftaji » que l’on pourra suivre d’une semaine à l’autre.

Il nous faut donc un kilo de pommes de terre, 500 g. de tomates, autant de piment doux ou de poivron, autant de potiron ou de citrouille, une demi livre de piment piquant, une autre de courgette, 6 œufs, un litre d’huile de friture, trois baguettes, nous sommes, ce week-end du 30 décembre 2012 à 9 dinars 175. A comparer avec 8 dinars 432 le 4 mars, 10 dinars 712 le 22 avril ou 6 dinars 648 le 15 juillet.

« Oui mais » : quelques arguments (fallacieux) opposables
et un peu d’économie « du comptoir »

Oui, mais le keftaji est un plat estival avec des ingrédients « de saison ».

En parti, c’est vrai. Mais d’abord, c’est un argument qui date d’une vingtaine d’années. En effet, depuis plus qu’une décennie, la généralisation des serres de production et des chambres froides de conservations ont banalisé la tomate et le piment toute l’année. Bien-sûr, il y avait un effet de saison sur le prix du piment de l’ordre de quelques centaines de millimes, mais cet effet n’explique pas le piment à 4 dinars le kilo.

Ensuite, comme l’ »Indice Keftaji » a quasiment un an, on commence à vérifier que l’inflation en une année glissante est bien là, significative et que la fièvre des prix démarre deux mois en avance cette saison.

Oui, mais t’aurais pu faire des courses dans un marché moins cher – Oui mais la tomate, j’en ai vu à 980 millimes à Boukornine.

Effectivement, on pourrait gratter quelques centaines de millimes sur la valeur de l’indice (le prix d’un keftaji pour 6) en faisant les courses à Kallaline, Zahrouni ou Ettadhamen, réputés pour avoir des prix bas, ou amplifier cette valeur en s’approvisionnant dans un quartier huppé ou une grande surface. Mais le constat selon lequel un repas coûte à une famille dans les 9 dinars voire plus reste sans appel et la mère de famille n’a pas le temps et les moyens de courir cinq marchés à chercher une tomate à 100 millimes de moins. Le panier calculé à Borj Louzir, à Ariana, au Bardo, au marché central, dans un hyper marché donne des valeurs dans un mouchoir (à 200 millimes près) vue que des produits moins chers compensent d’autres plus chers d’un marché à l’autre.

D’un autre point de vue, la variation de l’indice montre l’inflation, qui est une plaie de l’économie, mais aussi une forte saisonnalité, et pire encore une volatilité des prix. Des fluctuations brusques, des « éclatement de bulles » soudaine qui font passer un légume de 4dt/kg à 650millimes/kg en quelques jours, etc.

Allons plus loin…

Il ne faut pas être un docteur ès d’économie pour comprendre que si le pouvoir d’achat diminue, la consommation diminue. Ainsi vont aussi les échanges commerciaux, les flux monétaires, la valeur ajoutée… Un suicide pour une économie souffrante et en convalescence.

Si les prix des produits de grandes consommations se maintiennent si haut, les foyers les moins riches renoncent à notre keftaji au profit d’un plat de pâtes pour dépenser moins. Ils consomment ainsi un produit subventionné et sollicite davantage la caisse de compensation et donc aux finances publiques. Les foyers les plus chanceux ont d’autres variables d’ajustement : réduire la voilure du côté des loisirs, des voyages… Ce n’est pas rassurant non plus…

Mais au-delà de ses analyses, ma grand-mère comprend bien qu’il lui faut 9 dinars pour faire un repas sans chichis, sans dessert, sans salades. Et elle comprend aussi bien qu’il lui faudra 2 dinars de plus en avril, «ken ichna et Inchallah»!

Hédi Zaher

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