Parfum de révolution au Soudan

Les informations en provenance du Soudan ne sont guère rassurantes. Depuis le 16 juin, date à laquelle le gouvernement a annoncé des mesures d’austérité draconiennes, une atmosphère insurrectionnelle règne dans la capitale et est en train de s’étendre à d’autres villes.

Le syndrome du «Printemps arabe» aurait-il atteint le territoire soudanais ? — «Non», répond le général Omar al-Béchir, «au Soudan, il n’y a qu’un été brûlant pour rôtir les os de ses ennemis».

Homme à poigne, qui se maintient au pouvoir depuis des lustres par la ruse et des moyens peu amènes, l’homme fort de Khartoum a réagi à la syrienne en «coffrant» les contestataires qui se recrutent notamment parmi les étudiants et les opposants politiques. En moins d’un mois, près de 2.500 activistes ont été enfermés à double tour dans les geôles et autres centres de détention à travers le pays. De nombreux journalistes figurent parmi les internés. Leur crime est d’avoir rapporté les faits de ce grand désordre à la connaissance de l’opinion nationale et mondiale. Image vieillotte de ce monde arabe où les dirigeants s’emparent du pouvoir au nom de la démocratie et de la liberté d’expression, mais qui font tout pour annihiler l’une et museler l’autre.

«Gouverner, c’est prévoir», disait Bourguiba; Omar Hassan Al-Béchir semble surpris par cette explosion sociale et ses incidences dramatiques. L’électricité de la conflagration était pourtant dans l’air depuis longtemps, notamment depuis la partition du Soudan, il y a une année. Amputé de sa partie la plus riche, profondément affectée par la sécheresse et la disette financière, le pays sombre de plus en plus dans la pauvreté, avec tout ce que cela peut engendrer en matière d’agitation et d’instabilité politique.

Dans son dernier rapport sur le Soudan, la Banque mondiale a qualifié d’«alarmants» les 28% d’inflation annuelle atteints en avril dernier et largement dépassés depuis. En juin, elle a atteint 37% par rapport à l’année précédente. La livre soudanaise, sérieusement «clochardisée», a chuté sur le marché noir de quatre livres contre… un dollar, et pourrait atteindre bientôt le creux de la vague si les désordres sociaux venaient à prendre une tournure grave. Cette brutale chute de la monnaie soudanaise s’explique par la perte de 75% de la production de pétrole au profit du nouvel État du Sud. La perte des revenus pétroliers a conduit à de «graves déficits intérieur et extérieur, une forte inflation et des difficultés économiques», affirme la Banque mondiale.

Coincé dans son terroir, Al-Béchir chercherait à briser le carcan qui commence à l’étouffer. Les violents bombardements frappants des positions stratégiques du Soudan-Sud feraient partie de son stratagème. Al-Bachir n’est pas un homme à envier, en effet, dans les circonstances actuelles. Ses soucis sont multiples et se situent presque sur tous les fronts : le mandat d’arrêt, toujours en vigueur, de la Cour Pénale internationale, soutenue par les grandes puissances, qu’il traîne comme un boulet; le spectre de la sécession d’autres parties du pays, les revendications identitaires qui s’expriment désormais ouvertement dans d’autres régions du Soudan, les visées géostratégiques de certaines puissances qui cherchent à morceler davantage le territoire, dans le cadre du «remodelage» de la région du Proche-Orient… tout cela le hante comme un esprit maléfique et perturbe sa sérénité.

Salva Kiir qui, contrairement au grand leader John Garang, a œuvré avec acharnement pour obtenir l’indépendance du Sud, n’est pas, aujourd’hui, mieux loti que Omar Hassan al-Béchir. Il a prouvé jusqu’ici qu’il n’était pas à la hauteur des énormes défis que lui pose la gestion du nouvel État, dans un contexte de tension permanente avec le Nord, de manque de cadres, d’une administration chaotique et d’une élite enivrée par les recettes pétrolières qui tardent à venir. L’homme au sempiternel chapeau noir s’est également montré incapable d’apaiser les dissensions au sein de son mouvement, majoritaire mais divisé en plusieurs groupes ou clans, marqués par les clivages ethniques et des intérêts fort divergents. Des membres du SPLM n’hésitent pas, d’ores et déjà, à l’accuser de corruption et de népotisme, voire d’alcoolisme, comme le rapportent des ONG exerçant sur place.

Tahar Selmi

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