Le billet de Hatem Bourial – Docteur No président

Chacun peut se souvenir sans peine de ce qu’il ou elle faisait le 14 janvier ou le 23 octobre. Je crois que cela sera aussi le cas pour ce 22 novembre. Ces trois dates et celles des sit-in successifs de la Kasbah demeureront comme les moments-clés de la révolution tunisienne et de sa confiscation par une classe politique accourue de partout pour se draper d’une légitimité révolutionnaire acquise par d’autres sous les balles de la répression et dans l’effervescence des réseaux sociaux.

Je comprends la formidable frustration de la jeunesse en cette journée durant laquelle les dés ont été jetés pour au moins une nouvelle année. Je comprends la peur qui s’est peu à peu emparée de nombreux citoyens face aux prémisses d’une nouvelle dictature aux relents théocratiques. Je comprends la désillusion de beaucoup de Tunisiens qui pensaient que rien ne serait plus comme avant et qui se voient entrer dans l’avenir à reculons.

Comme tout le monde,j’ai appris hier soir que la question des « trois présidences » était enfin réglée. Ce fut laborieux,acharne, probablement sans concessions, la méfiance réciproque en éveil. Au bout, la nouvelle Sainte Alliance se partage le cadavre du printemps tunisien.

Marzouki peut enfin réaliser son obsession. Il entre enfin dans ce qu’il conçoit comme étant le paradis sur terre: ce malheureux Palais de Carthage qui n’est plus « le saint des saints » des symboles de la Republique depuis que Bourguiba a prétendu s’y installer à vie. On connait la suite avec un Sauveur suprême qui poignarde dans le dos un Combattant suprême sénile et ubuesque. On connait la suite avec son cortège mafieux, ses dérives familiales, sa Regente avide et arrogante et tout le reste.

On connait la suite jusqu’à ce jour qui aurait pu être l’entrée dans un nouvel état de grâce, mais qui consacre un divorce reel entre la majorité des Tunisiens et les manoeuvres des politiciens qui se sont emparées de la Révolution.

Alors que Marzouki réalise son revers, n’oublions-pas qu’il n’a fait que jouer le jeu des islamistes dont il a de tout temps été l’allié. D’ailleurs,son envie de Carthage n’a pu s’accomplir que grâce à la sagesse de Ghannouchi qui demeure en retrait, mais montre bien au niveau international que c’est lui le véritable patron.

Tout président qu’il est, Marzouki est flanqué d’un Guide qui attend que le fruit soit tout à fait mûr. Tout président qu’il est, Marzouki ne doit pas oublier que le peuple ne l’a pas élu à ce poste et que son passage promet d’être bref, une année tout au plus. À moins qu’il ne fasse une nouvelle fois preuve de ruse.

Intelligent, subtil, fin tacticien, Marzouki l’a souvent été dans le passé. Alors que Taoufik Ben Brik faisait preuve de courage et croisait le fer avec Ben Ali, Marzouki laissait croire à qui voulait bien l’entendre qu’il roulait pour lui. Alors que les militants de gauche mobilisaient le bassin minier et mettaient en échec la dictature, Marzouki ne cessait de répéter son principal leitmotiv: « c’est moi, c’est moi, c’est moi ».

Alors que les balles fusaient encore sur les enfants du peuple, tel une Castafiore, Marzouki se pavanait sur les plateaux des télévisions européennes affirmant qu’il serait le prochain président. Alors que la Tunisie enterrait encore ses martyrs, Marzouki n’hésitait pas a se faire porter en triomphe à son arrivée à Tunis. Comme si nous l’attendions pour qu’il accomplisse notre destin.

Aujourd’hui, Docteur No à Ben Ali se prépare a investir Carthage. Souhaitons qu’il puisse dire non quand il le faudra à ses puissants alliés dont il est désormais le débiteur. Aux militants du CPR aussi de montrer la capacité de leur parti à évoluer en dehors de la sphère d’influence d’Ennahdha. Aux élus de la Constituante également de démontrer qu’ils méritent de la République en mettant la Tunisie au-dessus de leur appartenance politique lorsqu’il le faudra.

Pour ma part, je tiens à souligner que mes propos ne signifient pas une quelconque opposition de principe, mais une inquiétude et un malaise grandissant. Comme moi, beaucoup de citoyens ordinaires, de simples individus, se sentent, désemparés par cette théocratie soft qui se profile alors qu’ils pensaient faire leurs premiers pas dans une démocratie naissante. Et il faut absolument que les nouveaux gouvernants lèvent clairement cette hypothèque pour que la confiance soit.

Souvent trahie, la République tunisienne tourne aujourd’hui une nouvelle page de son histoire. En gage de rupture avec le passé, Marzouki devrait démissionner aussitôt que possible de la présidence du CPR. J’attends ce geste symbolique du nouveau président qui ce matin encore affirmait qu’il restait « un fils du peuple au service du peuple ».

Reste à savoir si cette boutade exprime un credo actif ou bien s’il ne s’agit que d’une fleur de rhétorique dans la bouche d’un politicien parvenu a ses fins…

Un dernier mot. En écrivant cette adresse au nouveau président,toutes mes pensées vont aux martyrs de la Révolution qui par leur sacrifice ont rendu possible pareille interpellation. Nous leur devons cette liberté d’expression dont nous fumes longtemps prives comme nous la devons a plusieurs générations de militants destouriens,de gauche ou islamistes qui ont lutté contre l’oppression.

Ne les oublions pas. Ils nous ont montré le chemin de la dignité. Ne les trahissons pas par nos silences coupables, nos ambitions démesurées ou nos projets inavoués…

Commentaires:

Commentez...