Emna M’nif : «l’avenir se conçoit dans la recomposition de la famille progressiste»

Le verdict rendu par les urnes a été, comme chacun sait, un traumatisme pour les forces progressistes. Après le temps du choc, est venu le temps des explications. Dans beaucoup de formations politiques, l’échec a provoqué des dissensions. Peut-être Afek Tounès en administre-t-il la preuve à travers, d’abord, la démission d’Emna M’nif, figure charismatique du parti, ensuite celle de seize membres importants. Cette implosion du jeune parti qui a vu le jour en mars dernier a focalisé l’attention. Immanquablement, les yeux se sont tournés vers Emna M’nif pour tenter de comprendre sa décision qui a surpris plus d’un. Nous avons voulu à notre tour en savoir plus en lui soumettant quelques questions auxquelles la fondatrice d’Afek a répondu avec clarté et courtoisie, mais non sans la passion de la chose politique qui l’anime, ostensiblement.

Webdo : Vous avez déjà invoqué à plusieurs reprises les raisons de votre démission d’Afek Tounès, peut-on dire que la misogynie a été un facteur déterminant dans votre décision ?

Emna M’nif : « Honnêtement, la misogynie qui est un fait avéré dans la classe politique, n’a pas du tout été une motivation dans ma démission. Il s’agit plutôt de divergences d’opinions avec les responsables du parti, de lecture des événements récents et d’une conception de la démocratie. C’est une décision qui a été mûrement réfléchie. Pour aller dans le sens de votre question, je dois rappeler que ma démission a été précédée par celle du coordinateur du parti. Il n’en demeure pas moins que la présence des femmes dans les prises de décision dans les formations politiques, n’est pas aussi naturelle. Les portes ne leur sont pas toujours ouvertes facilement. De ce point de vue il y a long chemin à faire. Le combat prendra du temps. »

Webdo : Comment expliquez-vous que dans le parti Ennahdha, celui-là même qui représenterait une menace des droits de la femme, on enregistre 42 sièges pour les femmes sur les 91 élus ? Y a-t-il lieu de parler de paradoxe ?

Emna M’nif : « Il n’y a rien de paradoxal. Le mérite revient tout simplement à la loi électorale qui explique ce score. Si l’on procède à une lecture en termes de tête de liste, on trouvera que ce parti, si je ne m’abuse, n’a présenté que deux femmes seulement en tête de liste. Ce qui me semble important par conséquent ce ne sont pas les 24°/° qu’elles représentent, car à vrai dire les femmes à Ennahdha, sous cet angle, enregistrent un taux assez faible de l’ordre de 5°/°. On est très loin de la parité. Afek peut se targuer d’avoir eu 30°/°. Mais incontestablement c’est le Pôle Démocratique Moderniste (PDM) qui a honoré la parité. »

Webdo : « Quel est l’avenir politique d’Emna M’nif ? Sous quelles formes entendez-vous poursuivre votre militantisme ? Peut-on vous voir intégrer une autre formation politique ?

Emna M’nif : « Je voudrais d’abord préciser qu’avant le 14 janvier 2011 je faisais de mon mieux en participant à la vie publique à travers le syndicalisme. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais me dérober de l’engagement. Au moment où le pays connaît une extraordinaire ébullition. Alors sous quelles formes je continue l’engagement?

D’abord, il est nécessaire de prendre du recul, d’analyser le parcours qui était le mien, tirer des leçons. Mon parcours n’est pas sans faute, cela va sans dire, et un regard lucide et critique s’impose. Cela ne peut se faire sans la distance. Ensuite, il va falloir évaluer l’expérience qui est la mienne, mais aussi celle de la grande famille progressiste qui représente à peu près 60°/° du paysage politique.

Ce qui est important c’est d’être aussi observateur, mais observateur vigilant, participant aux débats, et non pas d’être dans la réaction.

J’ai tendance à considérer la politique comme un mouvement unificateur autour d’un programme, de valeurs en commun et de projet. La Tunisie a besoin d’équilibre démocratique et il n’est pas bon qu’il y ait une force, une majorité qui domine et écrase une minorité. Il faut par conséquent qu’il y ait des forces politiques plus ou moins équilibrées.

Webdo : Comment envisagez-vous le devenir des forces du progrès ?

Emna M’nif : « J’ai la conviction profonde que l’avenir se conçoit dans une recomposition de la famille progressiste. La démarche pour laquelle je penche et que je considère intéressante est une démarche constructive qui consiste à s’inscrire dans une dynamique de rassemblement. Et ce, dans le cadre d’une remobilisation large de la famille progressiste. »

Webdo : Depuis quelques jours on entend ici et là la formation d’un gouvernement d’union nationale, pour les uns, d’intérêt national pour les autres. Qu’en pensez-vous ?

Emna M’nif : « La terminologie est à mes yeux un leurre. C’est une manière de culpabiliser qui n’est pas sans rappeler un discours pas si lointain. L’intérêt national est une œuvre de tous. Que je sache, ceux qui refusent d’entrer dans le gouvernement de coalition, qui choisissent l’opposition, eux aussi ouvrent aussi pour l’intérêt national.

Deux alternatives se présentent : soit, on va vers un gouvernement de coalition en face duquel on a une opposition, comme le suppose le jeu démocratique ; soit, on opte pour des délégués qui s’occupent l’établissement de la constitution, et on nommera un gouvernement une fois que le fonctionnement interne de l’assemblée est mis en place. À cet égard je dois dire qu’il est choquant de voir que l’on procède à la distribution des fonctions alors que les règles de fonctionnement de l’assemblée ne sont pas encore instaurées.

Ne nous trompons pas : les délégués du peuple qui siègeront à l’assemblée ont pour principale tâche de doter le pays d’une constitution, tout en songeant à la meilleure façon de gérer les affaires. Et cette constitution ne peut se faire sans le recours à un référendum national. Je m’appuie sur deux arguments : 1) 51°/° de l’électorat potentiel a participé au vote, un tiers des voix ne s’est pas transformé en sièges. L’assemblée n’a pas par conséquent une représentation suffisante. 2) Nous devons prendre en considération la sanction du peuple. Il est souverain, et j’ajoute qu’il a besoin d’appropriation, autrement dit c’est le peuple qui adopte la Constitution. C’est lui qui décide en définitive.

Propos recueillis par Abbès Ben Mahjouba

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