Quand les réseaux s’engagent, les dictateurs dégagent

En dépit de la censure et des nombreuses tentations poussant à l’abrutissement, la jeunesse tunisienne a pu prouver au monde entier qu’elle avait son mot à dire et qu’elle pouvait encore être à la tête d’une singulière révolution: celle de la paix, de l’expression et de la technologie.

Jusque-là, dans le monde entier, Facebook a toujours été synonyme de contre-productivité et d’oisiveté. Et voilà que la Tunisie en a fait la plate forme de la liberté.

Jusque-là, dans le monde entier, les parents blâmaient leurs enfants pour passer trop de temps sur les réseaux sociaux. Et voilà qu’après le 14 Janvier, une famille égyptienne choisit d’appeler sa fille Facebook en hommage à cette arme redoutable qui a fait fuir des dictateurs qu’on croyait indéboulonnables. Phénomène nord-africain ? Pas certain…

Une plate forme mondiale de la vérité
De la Libye à Bahreïn, de l’Algérie à l’Iran, en passant par le Maroc, le Yémen, la Jordanie et même la lointaine Chine, la contestation via les médias sociaux semble toucher même le continent américain. Citons l’exemple du Wisconsin qui s’organise entre autres grâce au réseau, pour riposter contre la loi limitant les droits syndicaux ou celui de l’Illinois où la page de la coalition contre la peine de mort a fait avancer un projet de loi portant sur l’abolition jusqu’au bureau du gouverneur : une page sur laquelle la volonté tunisienne de se débarrasser de ce châtiment d’un autre âge a été évoquée.

Et si les manifestants ont troqué bâtons et pierres contre connexion et clavier, c’est qu’il y a une bonne raison. En effet, les arguments et les images frappent plus que les coups de poings, sans pour autant inciter à la violence physique. Et les réseaux sociaux donnent justement les conditions idéales pour le combat d’idées. Ils déclenchent des mouvements pour la paix, la démocratie et la liberté dans une région du monde où toute alternative au pouvoir en place était assimilée à un groupe de terroristes. Ce qui, paradoxalement, a rendu service à ces derniers. Ce n’est que dans le débat ouvert sur les réseaux sociaux qu’on a pu distinguer la bonne graine de l’ivraie. C’est grâce aux réseaux sociaux que des citoyens ordinaires n’ayant d’autre parti que celui de la Vérité ont pu diffuser les événements directement dans le monde entier.

En Libye, la presse étrangère se fonde presque exclusivement sur les journalistes citoyens pour leurs témoignages.

A Bahreïn, les vidéos de YouTube montrent la conséquence de la tentative de l’armée pour réprimer les manifestations en ouvrant le feu.

En Chine… ah, oui, il reste la Chine. Parmi les prochains candidats à la retraite anticipée en Arabie Saoudite, les autorités de ce pays devraient vraiment s’inquiéter. Les timides débuts d’une révolution du jasmin en Chine ont suscité une vague de répression sans précédent. Les mots «révolution du jasmin » ont été bloqués sur les services de Twitter en Chine, mais certains utilisateurs ont trouvé le moyen de parler de protestations en utilisant des mots de code.

Cependant, n’oublions pas que la Chine s’est révélée particulièrement habile à décapiter les mouvements de protestation et à faire de la répression sur Internet quand le gouvernement perçoit une menace. C’est peut-être la raison pour laquelle les protestations ont été si faibles jusqu’à présent. Mais jusqu’à quand?… Car il suffit de quelques sbires, ça et là, pour disperser une manifestation et dissuader les gens à se rassembler et à s’exprimer : deux activités qui donnent du fil à retordre aux adeptes de l’opinion unique. Or, comment faire quand l’espace dépasse ce que les malabars peuvent quadriller ? Il faut, alors, s’adapter… ou dégager.

Pourquoi les dictateurs ne se sont-ils pas adaptés ?
Mais alors pourquoi les dictateurs n’ont-ils rien fait pour mettre leur pouvoir à l’abri du Net ?
Cette question est assez complexe, dans la mesure où, à ce stade, nous avons peu d’informations sur la maîtrise réelle du réseau par ces autocrates qui se croyaient éternels.

Peut-être, s’étant progressivement éloignés de leurs peuples, ils ne percevaient pas l’impact que le Net pouvait avoir sur l’ensemble de la population.

Peut-être que, issus d’une génération qui se rappelle du monde sans télévision, ils n’ont pas su s’adapter pleinement à l’interactivité qu’offre Internet: en effet, aussi bien la présidence tunisienne que le RCD avaient des sites hauts en couleur mais ressemblant plus à de beaux dépliants qu’à un espace de débat.

Censurer ? Pourquoi pas… Seulement, il est facile de mettre un écran bleu, quand une chaîne de télévision diffuse sur le réseau hertzien quelque chose qui ne plait pas aux autorités. Il est beaucoup plus difficile de limiter l’accès à une chaîne diffusée par satellite. Mais comment faire quand il s’agit d’Internet distribué sur les réseaux téléphoniques ? Et quand avec chaque site censuré apparaissent les proxys qui permettent de contourner l’interdiction ?

Ce qui est sûr, c’est qu’ils ont compris que couper les communications n’est pas une solution à long terme. La brève expérience de Moubarak n’a fait qu’accélérer son départ. Et il en sera de même pour tous ceux qui essaieront de contrôler les sources d’information ou l’expression des gens. En ce sens, nous pouvons dire que les réseaux sociaux, en particulier, et Internet, en général, ont réalisé un vieux rêve de l’humanité : celui de pouvoir voir, entendre et dire tout, sans censure et sans tabous.

Sur le Net, il n’y a pas de matraques, pas de snipers, pas de geôles. Il n’y a que la force de l’information, des arguments et de la logique, bref, bien peu de choses dont pourrait profiter un régime dictatorial.

La seconde décennie du vingt-et-unième siècle restera certainement dans l’histoire comme le plus grand moment des médias sociaux qui ont montré que quand les réseaux s’engagent, les dictateurs dégagent. Alors, pourquoi ne pas songer au Prix Nobel de la Paix pour Internet, cette année ?

Commentaires: