Marwene, l’informaticien qu’on a « suicidé » en 89 !


Crimes, exactions et éliminations physiques. C’était des mots-clés dans le lexique de l’ancien régime. Rien n’arrêtait les sbires exerçant à la solde du président déchu, au point d’enlever, torturer, puis assassiner froidement les gens encombrants.

Ce fut le cas, en 1989, du jeune Marwene Ben Zineb. Brillant étudiant en Informatique à 24 ans à l’INRIA, ce génie allait accéder par inadvertance au système informatique de la présidence et découvrir fortuitement la liste des agents du Mossad exerçant dans le pays.

Il ne savait pas, qu’en ce faisant, il signait tout simplement son arrêt de mort. Mais d’autres le savaient. Ils ont fait en sorte de le liquider « proprement », ce qui veut dire dans le jargon des tueurs, un crime maquillé…

Tout le monde sait ce qu’il y a derrière un décès énigmatique. Il y a, bien entendu, des vérités cachées, camouflées ou maquillées pendant de longues années. Jusqu’au moment où on parvient, enfin, à se libérer d’une peur qui n’a fait que paralyser et tétaniser tout un peuple.

Aussi, ce qui ne constituait, au départ, que de simples présomptions et de banales idées douteuses frappant l’esprit, n’a-t-il pas tardé à se révéler d’autant plus véridique et palpable que plusieurs indices troublants sont venus s’immiscer dans les contours de la présente affaire.

Une affaire de plus, à cocher sur la longue liste des crimes et autres exactions à porter dans l’escarcelle de l’ancien régime. S’agissant, malheureusement, d’un crime qui a coûté la vie à un jeune et brillant étudiant à l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (INRIA), s’apprêtant à l’époque à quitter le territoire national, pour s’installer sous d’autres cieux, du côté du pays de l’Oncle Sam précisément, après avoir bénéficié d’une bourse d’une grande Université.

Mais voyons, toutefois, l’enchaînement chronologique d’une histoire pas du tout ordinaire d’un crime maquillé, dont on n’a pu révéler les dessous, les proches de la victime étant contraints à la lugubre et légendaire muerta de notre proche voisine Sicile italienne. De longues et oppressantes années de silence qui ont pesé lourdement sur le moral de toute une famille, dont le père a fini par succomber à la suite d’une maladie qui l’a cloué au lit pendant plusieurs mois.

Nous sommes en 1989, au mois de juillet pour être exact, le jeune Marwene avait contracté une blessure en jouant au tennis, quelques semaines plus tôt.  » Le jour de sa disparition, se rappelle son frère Adnene Ben Zineb, il est allé rencontrer son kiné pour l’habituel massage, étant en période de rééducation « . Il était à bord de la vieille R12 de son paternel, mais ce soir-là, il ne rentrera pas, plongeant les siens dans un tourbillon d’interrogations et d’hypothèses.

En proie au désarroi, d’autant que le jeune Marwene, 26 ans, n’était pas du genre à s’absenter sans aviser au préalable, toute la famille s’est mobilisée dès lors pour entreprendre des recherches. Auprès des proches, des amis, des voisins et des connaissances, tout d’abord, avant d’élargir le cercle et s’adresser aux postes de police, puis en visitant les hôpitaux. On craignait désormais le pire au fil des jours. Des journées qui filaient, d’ailleurs, lourdes et oppressantes.

 » J’ai dû abandonner mon boulot, continuera le frère Adnene, pour me consacrer corps et âme pendant une dizaine de jours aux recherches. Corps et âme, oui, mais c’est cette âme qui en a tant souffert. Heureusement, cependant, que j’avais quelques relations qui m’ont permis de franchir certaines embûches et forcer même des portes des plus hermétiques , parvenant en fin de compte à percer le secret, sinon la magouille.

Je me suis, en effet, retrouvé au terme de dix jours de pénibles recherches, dans la morgue de l’hôpital Charles Nicolle où une odeur fade de mort imprégnait les lieux. Malgré le malaise qui n’a pas manqué de m’étreindre, je n’ai pu m’empêcher de regarder dans les casiers, l’un après l’autre. Finalement, je suis tombé sur le bon, celui qui a accueilli la dépouille de mon frère. Mon malaise s’est accentué à la vue du cadavre qui était dans un piteux état, d’un corps démembré.

Or, je n’étais pourtant pas au bout de mes surprises, celles-ci ne faisant, au contraire, que commencer. J’allais effectivement découvrir, sidéré, que mon frère portait un autre nom, celui de Mourad El Garci. Un nom qui m’était complètement inconnu. Il est vrai que je n’avais pas remarqué le trouble du préposé à la morgue sur le moment, mais force est d’avouer que cela m’était revenu plus tard, surtout lorsque j’y étais allé une seconde fois, quelques jours plus tard, pour découvrir que l’homme de la morgue, ainsi que le registre des entrées et sorties se sont littéralement volatilisés  » !

Ce fut au tour de la sœur, Fadwa, de prendre par la suite le relais et continuer à nous gaver de surprises, faites essentiellement de contre vérités, mais surtout de faits et récits énigmatiques. On s’est trouvé, de ce fait, impuissamment collé à ses lèvres, absorbant ses paroles sans pouvoir l’interrompre que rarement. Etonnant, comme récit, par ailleurs.

 » Première anomalie à constater, le crâne du défunt était défoncé, preuve irréfutable qu’il a subi des tortures pour lui soutirer sans doute une quelconque révélation, celle dont ses tortionnaires avaient besoin. C’est sûrement au moment où on est venu à constater le décès du supplicié, qu’on a pensé à maquiller le meurtre, car c’en était vraiment un. Or, quelques indices leur ont échappés, du moment qu’ils ne pouvaient être au courant de certaines pratiques, habitudes et autres tics du disparu « .

Mais que cherchait-on au juste de si précieux chez ce brave et doué étudiant en informatique ? Tout bonnement un secret de prime importance pour eux, ou plutôt leur commanditaire. Car le jeune étudiant aurait accédé par inadvertance dans le système informatique de la présidence, pour y découvrir la liste des agents du Mossad exerçant dans le pays. Et quel secret, sachant que deux ans plus tard trois des principaux responsables de l’OLP, à savoir Abou Jihad, Abou Yad et Abou El Houl vont être assassinés à Sidi Bou Saïd, non loin du palais de Carthage.

Fermons cependant cette petite parenthèse pour permettre à la sœur de poursuivre son récit.  » Commençons, d’abord, par les lunettes, dont Marwene ne s’en séparait généralement jamais ; il les gardait même en allant au lit. Eh bien, ces lunettes étaient soigneusement rangées sur le tableau de bord de la voiture, au même titre que ses pièces d’identité. Et d’un !

Ensuite, cette même voiture était garée, quant à elle, dans une ruelle, proche certes de la voie ferrée où Marwene aurait décidé de se donner la mort, à Hammam-Lif, mais elle n’était pas loin, non plus, du poste de police du coin, distant d’à peine d’une centaine de mètres. Autre constat troublant, une jeune femme des environs nous a certifié qu’elle fut témoin oculaire, le soir des faits, d’une scène pour le moins hilarante, affirmant que deux types tenaient le  » suicidé  » à l’instant où le train arrivait en trombe, avant de le pousser sadiquement sur les rails. Et de deux !

Inutile de vous dire que la jeune femme, dont l’époux allait soutenir plus tard qu’elle était souffrante, donc sujette à des hallucinations, allait disparaître à son tour quelque temps après. Et ce n’est pas tout, dans la mesure où des agents n’ont pas hésité à menacer les membres de la famille, sans compter également qu’un nombre impressionnant d’agents ont été présents aux funérailles de Marwene. Mieux, on a affecté d’autres agents pour garder sa tombe, pour un bon bout de temps « .
Remarquons, pour terminer, que l’enquête réclamée par la famille de la victime aboutira, au mois d’octobre de cette même année 1989, se prononçant pour un suicide, purement et simplement…

 » Tunis-Hebdo « , le premier à en parler
Juillet 1989, notre chroniqueur judiciaire, se fiant aux dossiers de la police, relatait déjà l’affaire Marwene, qui n’était encore qu’une simple affaire de suicide. Ce fut cependant le déclic pour la famille de la victime.
Aussi, sa sœur Fadwa s’est-elle empressée de contacter notre journal pour étaler ses soupçons, tenant par ailleurs à connaitre les personnes accompagnant son frère sur un cliché paru dans nos colonnes. Cliché que nous avons puisé dans nos archives, puisque pris lors d’un séminaire auquel avait assisté la victime…

La taupe !
La sœur de la victime, Fadwa, nous a rapporté qu’elle avait rencontré, juste avant le drame, des collègues de son frère, dont notamment Noureddine Ellouze et Montasser Ouali. C’était au cours d’un séminaire organisé dans un établissement hôtelier de la capitale.
Aussi, n’a-t-elle pu s’empêcher de les mettre au courant du prochain voyage de Marwene aux Etats-Unis pour poursuivre ses études. Curieuse coïncidence, c’est à partir de ce moment que les problèmes du malheureux Marwene ont commencé. A noter, par ailleurs, qu’à la suite de la disparition de Marwene, c’est Montasser Ouali qui était parti prendre part à un stage dans le pays de l’Oncle Sam…

Menacé, il se tait à jamais !
Juge au Tribunal administratif, Feu Mohamed Habib Ben Zineb, le paternel de Marwene, venait tout juste de partir en retraite, au moment des faits, ou plutôt du drame qui a secoué sa famille. Il a beau tenter de faire la lumière sur la mort de son fils, mais il a été menacé des pires exactions.
Ce sentiment d’impuissance lui aurait été fatal, dans ce sens que le malheureux en fut paralysé, pour décéder un an et demi plus tard…

Mansour AMARA

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