Encres vives : La mémoire d’Aboulkacem Chebbi

Chaque 9 octobre, c’est le souvenir d’Aboulkacem Chebbi qui revient. La Tunisie littéraire commémore la disparition de notre poète national en 1934.

Ce texte rend hommage à Chebbi et souligne la dette profonde de la littérature tunisienne à ce météore véritable.

Est-ce ce moment d’extrême solitude qui me lie insécablement à Aboul Kacem Chebbi ? C’était en cette journée du 13 janvier 1930, lorsque se présentant à la medersa Slimania pour y donner une conférence, Chebbi se retrouva face à une salle vide.

Ce jour-là, il composa son fameux poème «Le Prophète méconnu»…

Est-ce plutôt cette incroyable bataille d’Hernani qui suscite mon admiration pour Chebbi? C’était le 1er février 1929, en plein mois de Ramadan.

La Khaldounia réunissait ce jour—là un public nombreux venu écouter le jeune Aboul Kacem—il n’avait pas encore vingt ans!—plaider la cause du renouveau poétique. Il restera de cette journée une mémorable conférence sur le thème de l’imaginaire poétique chez les Arabes qui, en son temps, bouscula les conformismes et les certitudes confortables.

J’aurais beaucoup de mal à dire ce qui, véritablement, me lie à Chebbi. Car, dans sa vie, tout fut placé sous le sceau de tous les mystères, à l’aune de la poésie. Ainsi est-il véritablement né un 24 février ?

Nul ne le sait vraiment: seule certitude, l’année 1909 fut celle de sa naissance et, de son vivant, il n’apporta aucun démenti à cette date du 24 février.

Cette naissance, nimbée d’incertitude, donne dès l’abord une aura de fragilité à ce grand poète.

Cette fragilité, je la retrouve dans ses vaines tentatives d’éditer le livre dont il était si fier. En ce tournant des années trente, «Aghani el hayat» sera proposé en souscription pour la modique somme de quinze francs de l’époque. Pourtant, ils ne seront pas nombreux ceux qui s’en porteront acquéreurs par anticipation.

En conséquence, le livre ne vit pas le jour. Pire, il ne faillit jamais paraître. Et ce ne sera qu’en 1955 que cet ouvrage, cardinal dans l’œuvre de Chelbi, verra le jour. Plus de vingt ans après la mort du poète…

Comment retrouver véritablement Aboul Kacem ?

Faudrait-il revenir à ses premiers pas dans l’enceinte de l’austère Zitouna ? Il n’avait qu’à peine douze ans lorsqu’il franchit ce seuil, ce qui, symboliquement, signifiait tourner le dos à la modernité et se plonger dans la transmission d’un enseignement menacé de sclérose.

Et pourtant, Chebbi saura transcender les rigueurs et pesanteurs de sa formation zeitounienne. Au point de participer activement quelques années plus tard au conseil des réformes de la scolastique ambiante, parmi les étudiants de sa génération les plus imprégnés de l’esprit de progrès.

De fait, le jeune Aboul Kacem saura se libérer de tous les carcans rigides qui enserraient le parcours scolaire de son temps. Il saura en effet mettre à profit ses amitiés pour découvrir l’atmosphère frémissante du cercle de la Khaldounia et les idées nouvelles échangées dans le cadre du club des anciens sadikiens. C’est à cette fertile confluence qu’il renaîtra au monde et commencera, dès quatorze ans, à composer ses premières poésies.

Ecrire ne suffit jamais ! Engagé dans une bataille formelle contre le classicisme, Chebbi multiplie les initiatives et les combats. Sa nouvelle assurance venait du fait que ses poèmes étaient désormais publiés dans le journal «Ennahdha». Elle provenait également du compagnonnage avec plusieurs écrivains, artistes et militants de ces années vingt.

Chebbi était de toutes les novations: militant associatif, président de l’amicale estudiantine et aussi animateur actif, avec Zinelabidine Snoussi, du cercle littéraire de l’imprimerie «Al Arab» à la rue Saïda Ajoula, dans la médina de Tunis. Il n’avait que dix-huit ans mais figurait déjà en bonne place dans l’anthologie littéraire publiée par Snoussi pour célébrer les écrivains contemporains.

Impressionnant labyrinthe d’une époque où les nouvelles idées fusaient de toute part pour questionner l’immobilisme. Parfois, en recherchant ce lieu que je cultive avec Aboul Kacem, il m’arrive de retracer la topographie d’une ville idéale que j’arpente à la recherche des rêves d’une génération.

Peu de traces subsistent, mais elles sont suffisamment nombreuses pour susciter la rêverie d’un promeneur nécessairement solitaire. Ainsi, me suffit-il d’emprunter l’étroite rue des libraires pour replonger dans cet univers d’où allait émerger notre littérature moderne.

Et, à chaque fois, c’est cette impression de solitude qui prédomine: celle de ceux qui choisissent de ramer à contre-courant, le cœur toujours gonflé d’espoir, l’esprit toujours occupé par des desseins sublimes et une méditation profonde.
Souvent, je me suis posé la question suivante:

Aboul Kacem redoutait-il les conséquences de ce courage ? Car, à chaque étape de sa courte vie, il s’était affirmé dans la liberté singulière du créateur mais aussi dans celle, plus politique, de l’individu en rupture avec la longue et lourde tradition.

Une interrogation me taraude parfois: quels étaient véritablement ses rapports avec le père? Ce dernier comprenait-il, approuvait-il, reprochait-il ses engagements au fils iconoclaste ?

Nous le savons tous, Aboul Kacem est né dans une famille de lettrés dont la lignée intellectuelle remonte fort loin dans le temps. Zeitounien, son père a également fréquenté El Azhar au Caire avant de devenir magistrat. C’est lui qui décida, un jour, de ce que serait l’avenir de son fils: Aboul Kacem, l’aîné de la fratrie, mettra ses pas dans ceux de son père et maintiendra la tradition. Ce ne sera pas le cas…

Parfois, j’imagine le dialogue de Chelbi au chevet de son père mourant. Je ne sais ce qu’ils ont pu se dire. Parfois, je pense à la mère d’Aboul Kacem, à sa lumineuse absence, à ce vide et ce silence qui l’entourent…

Tant de choses qui restent de Chebbi: des photographies où on le voit poser, sans chéchia, comme pour marquer une certaine irrévérence quant aux canons de l’époque; un journal, commencé au seuil des années trente, probablement parce qu’il considérait la décennie à venir lui appartenant; des articles parus ça et là dans des revues égyptiennes synonymes de notoriété mais aussi d’isolement…

Et puis, tant d’amis qui contribuèrent à combler cette césure de Chebbi avec la culture occidentale. Aujourd’hui que nous savons comment ce poète s’imprégnait du dix-neuvième siècle poétique français ou anglais, l’homme n’en devient que plus admirable.

Tant de fois, j’ai suivi par la pensée le chemin de Chebbi vers le bureau de poste où il recevait probablement ses revues littéraires. Je l’ai souvent imaginé décachetant le précieux courrier, y découvrant les textes grossièrement imprimés, y communiant avec poètes arabes du Mahjar et traductions d’auteurs européens.

Peut-être s’asseyait-il alors au café, seul sans être solitaire, pour se plonger dans la lecture, fier de figurer sur les mêmes pages que ceux qu’il avait appris à admirer…
Et puis vint le temps de l’incompréhension, celui où il dût, au fond, payer pour ses audaces. Isolé, irrémédiablement incompris ou considéré trop sulfureux, il connaîtra cette terrible désillusion du 13 janvier 1930.

En pensée, je recrée un Chebbi enthousiaste qui croyait ancrer davantage les idées développées dans sa première conférence; un Chebbi libéré qui, après la mort du père, avait choisi de rédiger son Journal; un Chebbi qui pensait certainement à une seconde souscription pour faire naître à la postérité son Diwan.

Cette seconde conférence fut un échec. Le Journal ne tarda pas à faire long feu. Et même cette seconde souscription ne portera pas ses fruits lorsqu’il finit par la mettre en œuvre. Miné par la maladie et la désaffection de son époque, le poète finira par se retrancher dans sa ville natale.

Sa santé, malgré ses séjours dans des villes d’eau comme El Hamma ou Aïn Draham, ira en se dégradant. Jusqu’à la date fatidique de son admission à l’hôpital italien de Tunis. Chebbi n’avait que 25 ans. Il s’éteindra à l’aube du 9 octobre…

Chaque jour, je passe devant le seuil de cet hôpital. A la recherche de réminiscences, sur mon parcours quotidien. J’y retrouve, désincarné, absurde et libre, l’écho de Chebbi dans la solitude des villes. J’y retrouve aussi les longues pérégrinations du poète à travers la Tunisie.

Car, qui mieux que Chebbi a dit le romantisme qui émane des forêts de Zaghouan ou des ruisseaux de Khroumirie? Qui a su aussi bien chanter le bruissement les palmeraies et les plaines de Siliana? La subtilité andalouse de Ras Jebel et l’air pur de la steppe entre Thala et Kasserine…

Ses multiples traversées du pays ont bel et bien nourri sa poésie, contribué au grand accord qui existe entre nous et ses mots. Nul, autant que lui, n’a su dire l’essence divine qui émane de toute chose, la beauté fugace que seuls savent capturer les authentiques poètes, guetteurs d’instants d’éternité.

Cent ans après, Chebbi demeure intact, sublimant nos vies de ses mots. Mais bien plus que cela, Chebbi nous aura appris à devenir des individus, des êtres de courage et d’émotion, animés par une cardinale volonté de vivre. Chebbi nous aura appris à aller au bout de nos passions même si les vents sont contraires ou que la maladie instille le doute. A nous, un siècle après sa naissance, de savoir le relire, le comprendre, l’expliquer sans grandiloquence.

Pour ma part, l’ombre et l’écho d’Aboul Kacem n’ont jamais cessé de me hanter. Il me suffit de traverser ce passage invisible qu’est Bab Bhar, remontant la grande rue de la médina, pour être assailli par des milliers de voix et de visages qui me disent les espoirs et les polémiques d’hier tout en me faisant rêver à la puissance rétroactive de toute poésie. Et à toutes ces paroles de Chebbi qui continuent à vivre dans nos cœurs…

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