Miser sur l’empathie pour l’école de demain

Tribune | Par Samia Sehili

Myriam Ghoul Balma

La dernière rencontre estivale du Think Tank « Quelle école pour demain » a eu lieu le 19 août dernier à la station d’art B7L9 à Bhar Lazreg.

Cette rencontre a porté sur l’enseignement de l’empathie à l’école avec une communication de Myriam Ghoul Balma, enseignante et coach en développement personnel. Les travaux du think tank devraient prochainement reprendre prochainement avec un cycle d’automne. Le texte suivant revient sur les propositions de Myriam Ghoul Balma tout en les insérant dans la dynamique générale des travaux entamés en juin dernier et concrétisés par un ensemble de cinq communications.

« Parce que nous rêvons d’une réforme de l’école, parce que nous entendons agir d’une manière ou d’une autre sur notre société, que la Tunisie post-ladite révolution nous inquiète au plus haut point et que nous sommes, avant tout, des éducateurs, nous continuons à nous réunir deux mercredis par mois, à réfléchir ensemble sur le naufrage Éducation, école publique, absence d’innovation, à proposer des issues pédagogiques possibles en attendant que le pays soit saisi d’une main volontaire et déterminée par des faiseurs sociaux réels, agissants et prompts.

Oui, notre pays coule. Disons-le sans langue de bois et agissons tous ensemble afin que le Tunisien puisse espérer, avancer et s’inscrire dans le savoir et le modernisme.

Cinq communications jusque-là, de qualité, objectivement : l’urgence d’aller vers les innovations pédagogiques diverses en lesquelles je crois dur comme fer et qu’il me tarde de voir appliquées, celle de réformer l’école profondément et de donner à l’apprenant la possibilité de croire que seule l’école le sauvera de tout et lui permettra de vivre dans la liberté et la dignité.

La nécessité d’appliquer des pédagogies différenciées avec Mme Saloua Guiga – professeur, conseillère d’orientation, militante et femme démocrate – de repenser les objectifs de l’enseignement en général, celui des langues en particulier, de remettre le plurilinguisme à l’ordre du jour…

L’urgence d’une réforme systémique avec M. Slim Kacem – professeur, expert auprès d’organismes internationaux – d’un pronostic, en amont, de notre système éducatif qui rendra aisé un changement du tout au tout. L’école est un corps malade, lent, peu réactif, hermétique au changement, peu lucide, vieux et vulnérable …

M. Slim Kacem n’a pas mâché ses mots, parce que nous sommes tous adeptes de vérité et férus de changements, dans un pays largué.

Mme Mounira Youssef – professeur, ancien proviseur, conseillère pédagogique – a prouvé, dans sa communication, l’intérêt d’un enseignement de la philosophie adaptée aux enfants, enseignement apte à traiter la violence et à la réduire, entre autres … Tout l’intérêt d’institutionnaliser la réflexion très tôt, parce que l’enfant sait problématiser, argumenter, s’auto-questionner, questionner …

« Non, je ne suis pas d’accord parce que … », dira un enfant et c’est, là, que nous serions dans l’acquis déjà parce que l’argumentation est une réflexion appuyée.

Mme Myriam Ghoul Balma – professeur mais aussi coach en développement personnel et consultante en relations humaines – s’est nichée le 19 août dernier, au cœur des émotions pour nous signifier l’intérêt d’envisager l’enseignement de la dimension empathique à l’école et l’urgence, aussi, de donner cette formation aux enseignants.

L’empathie c’est fondamentalement l’humain, rappela-t-elle.

Quelle place, donc, accorder à l’émotionnel et à l’humain dans le contexte scolaire ? Qu’est-ce que l’empathie ? Est-ce un synonyme de sympathie ? Comment fonctionnent les émotions ? L’empathie à l’école, est-elle un luxe ou une nécessité ?

Autant de questions auxquelles va répondre Mme M. Ghoul Balma en nous démontrant l’intérêt de la mise en pratique de cette dimension au sein de l’école et en nous donnant des exemples concrets de pratiques empathiques.

L’empathie n’est pas du tout la sympathie. Elle permet de s’identifier à un individu, de ressentir ses émotions et de le comprendre. Il ne s’agit pas de tisser des liens affectifs comme en sympathie mais plutôt de veiller à la nécessité de poser une distance affective et de la maintenir, de conserver une certaine objectivité.

Paul Ekman, psychologue américain, premier à avoir étudié les émotions, distingue six émotions primaires desquelles découlent des émotions secondaires : la joie, la tristesse, la peur, la colère, la surprise et le dégoût, leurs déclinaisons et les expressions faciales, musculaires et même corporelles qui permettent de décrypter l’humeur de l’autre.

Relever ces micros-expressions et c’est déjà tard parce que l’objectif est de les prévenir, de les gérer, de les détecter. Parce qu’une colère au stade 3 est déjà, fort potentiellement, de la violence.

De la tristesse poussée : du désintérêt, du retrait et même un recroquevillement.

Un travail est à entreprendre, continua Mme M. Ghoul Balma, afin de désengrener tout cela par, d’abord et avant tout, l’identification des signes avant-coureurs. L’enseignement de l’empathie sera d’autant plus signifiant chez nous parce que nous sommes une société de tabous, de silences, d’enfouissement de ses émotions. Disons-le.

Comment apprendre à dire des émotions tues jusque-là par l’enfant et même par l’adulte ? Chose peu aisée sans formations et sans formateurs mais un rendement fort intéressant puisque le tabac, l’alcool, la drogue, le viol ne seront plus des recours pour faire taire son tumulte intérieur ; et les attitudes borderline
seront bien plus comprises et maitrisées, déjà par soi-même.

Oui autoriser un enfant à respirer, à crier, à courir, à écrire sa colère, à arracher symboliquement cette page de son journal, exorcisera la colère et la frustration. Et cet exercice est applicable à toutes les autres émotions. On peut espérer avec ces soupapes émotionnelles, un drainage productif des excès négatifs de l’humeur.

Envisager et mettre, au sein du contexte scolaire, un espace de décryptage des émotions est extrêmement important. Il s’agira d’un espace d’expressions multiples, d’intelligence émotionnelle exercée, d’un travail sur soi et de meilleures relations avec autrui. Les stratégies de l’empathie permettent de désamorcer la nervosité, l’agressivité, l’irritabilité, le stress émotionnel, garantissent l’oxygénation du cerveau … C’est énorme.

L’enseignant formé devient un catalyseur dans les cours dédiés à ces exercices. La formation est très possible, il s’agit de modules d’apprentissage. Ainsi au Danemark, un cours d’empathie d’une heure est dispensé hebdomadairement aux apprenants de 6 à 16 ans.

Notre pays gagne sans aucun doute à institutionnaliser ces pratiques hautement humaines, émotionnelles et pédagogiques qui préviennent toutes sortes de violences décidées sur soi et sur les autres. C’est un travail sur le conscient fort productif.

Mme M. Ghoul Balma finit sa communication sur des exemples de pratiques empathiques concrètes applicables en cours : l’exercice du baromètre des émotions, l’exercice du jeu de mimes, celui de la douche chaude ( bander les yeux d’un apprenant, faire passer ses camarades à tour de rôle afin qu’ils lui expriment à l’oreille des messages positifs sur lui, ce qu’il est etc … ) et à Mme Ghoul Balma de noter dans son expérimentation personnelle de ces pratiques, le bonheur « des diseurs de gentillesses » tout particulièrement.

Ces cours possibles et fort souhaitables d’empathie sont de nature à améliorer qualitativement l’enseignement, toutes disciplines confondues. Tant la classe est une remarquable arène de transmission d’humanisme, de partage, de savoirs, d’intelligence, de sciences, de respect, de tolérance mais hélas, aussi, de tabous, de silences, de dangers, de criminalités diverses et de terrorismes.

La Tunisie a mal partout et le plus important remède, la plus importante intervention, les opérations les plus urgentes sont, indubitablement, à l’école à l’heure où je vous écris. Agissons »

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