L’Oracle de la Matrice

Tribune | Par Kamel SELLAOUI, Expert-Comptable mémorialiste

Les Tunisiens découvrent un peu sonnés que certains de nos bacheliers ont une moyenne supérieure à 20 tels que 20.15. On en fait des vannes, on suggère même de laisser le pourboire au ministère de l’éducation.

Mais ça sent quand même le bug dans le système, le genre d’erreur que le cerveau refuse d’accepter malgré les sourires rassurants du ministre et des responsables. Le genre de bug qui te laisse estomaqué et scotché comme dans la scène de Matrix lorsque Morpheus explique à Neo la réalité de la Matrice.

Et en effet il y a bien un bug, un énorme bug que nous traînons depuis plus de cinq siècles dans notre système éducatif.

Et ce bug n’est pas dans les calculs je suis sûr que les super-calculateurs du centre Khawarizmi ont bien fait leur travail. Tels l’Oracle, programme chargé d’étudier la psyché humaine et de planifier la prophétie dans la saga Matrix, notre centre Khawarizmi, nos enseignants et nos écoles sont programmés pour planifier la prophétie sur ce que nous sommes et nous serions, avec une précision à deux chiffres après la virgule.

Le bug est ailleurs , dans notre manière de voir le monde, nos enfants et nos étudiants . Dans le système d’évaluation et de notation qui est devenu caduc, obsolète et inopérant … et lorsque vous y réfléchissez deux minutes et bien ça saute aux yeux, et tout prend du sens tout d’un coup!

Parce que ce qu’on ne vous dit pas c’est que le système de notation que nous utilisons ne veut plus rien dire. Que 20 (pourquoi 20 , 100 ou 666 ?) ne veut rien dire.

Que le fameux 10 fatidique qui sépare ceux qui réussissent des redoublants ne veut rien dire (oui oui si vous avez redoublé vous avez été peut être victime d’un dogme insensé). Et le problème n’est ni le 10 ni le 20 ni aucun des chiffres allant de 0 à 20 , aucun de ces chiffres ne veut plus rien dire.

Un changement de Paradigme devenu impératif

Le monde moderne ne fonctionne pas en effet en valeurs absolues (chiffres de 1 à 20), mais en valeurs relatives (A B C D F) basées sur une évaluation au pair (le A n’est excellent que parce que comparé aux autres pairs B à F il sort du lot), le F – Failed- n’est un échec que parce que comparativement aux autres pairs A-D il est bien solitaire et il a donc échoué.

La technique nécessite des calculs complexes pour les novices (loi normale, percentiles…) et par simplification à un moment où on n’avait pas des ordinateurs on se compliquait pas la vie des professeurs, des élèves et surtout des parents qui voulaient un système flattant les Egos des uns et des autres. Bref comme dans une idéologie collective tout le monde était d’accord que le monde était parfait tels qu’il est.

Y a t-il vraiment une différence entre les deux systèmes?

Les plus sceptiques diront que le système A – F n’est qu’une conversion de l’échelle 0 – 20. Commencez par assigner un F à tous les notes de zéro à 10, et à partir de la note 10 attribuez une des lettres A-D à chaque palier de deux points; Rien n’a changé n’est ce pas ?

Le système A-F est généralement utilisé en «notant sur une courbe».

Lorsqu’on dit que les notes sont «marquées sur la courbe de la loi Normale», cela signifie généralement qu’un pourcentage prédéterminé d’élèves obtiendra chaque note. Par exemple, un certain nombre d’étudiants recevront un A+ (les 4% supérieurs), un certain nombre recevra un A (7% suivants), et ainsi de suite. En fin de compte, la distribution des notes s’ajustera sur une courbe en forme de cloche, la majorité des élèves obtenant des notes près de la partie médiane de la courbe (plage «B»).

Cependant, cela implique nécessairement le fait qu’un certain pourcentage d’élèves prédéterminé obtiendront inévitablement des notes «F» et échoueront entièrement au cours (les 6% inférieurs).

Mais pourquoi Diable va-t-on comparer les étudiants les uns aux autres ?

Selon les détracteurs de cette méthode d’évaluation, elle a pour effet néfaste une variation de niveau entre les différentes cohortes et générations, par rapport à un niveau fixe supposé être le référentiel. Nous pouvons ainsi aboutir à une génération brillante et une génération médiocre.

Cette méthode, selon les mêmes détracteurs, peut être aussi auto-destructrice par un nivellement vers le bas des talents. Un exemple fourni par les sceptiques serait qu’un élève brillant serait enclin à être attiré par la majorité médiocre, à défaut qu’il puisse la tirer collectivement vers le haut. En effet l’étudiant brillant peut aisément être le premier de la classe avec le moindre effort possible car “il calculerait implicitement le niveau de ses pairs”.

Le niveau de l’élève – par ailleurs brillant par rapport au sous-entendu référentiel standard et fixe- déclinera rapidement s’il serait évalué sur une échelle “mobile” en mouvement avec une inclination naturelle pour le nivellement vers le bas.

D’autres pensent que comparer les étudiants les uns aux autres ne peut être un moyen efficace d’évaluation… L’idée de base de l’éducation est que chaque élève « soit obligé » (noter l’approche profondément paternaliste) d’acquérir un certain volume de connaissances, et il n’est nullement question d’ailleurs qu’on soit meilleur que les autres…

L’évaluation est liée à ce que l’étudiant réalise comme performance dans l’absolu et non pas à sa performance relative par rapport à ses pairs. Enfin, pourquoi un élève moyen qui se retrouve dans une classe excellente devrait être sanctionné par la performance des autres ?

Quid du contenu et des connaissances ?

Les passionnés de “la méthode de la fixité” opposeront enfin que rien dans la “méthode en mouvement” ne permette de déterminer le degré d’assimilation ou d’apprentissage atteint par l’étudiant – ce qui est l’objet principal des examens.

Le Monde parallèle

L’évaluation dans le système anglo-saxon est basée sur les compétences. Ainsi l’étudiant a droit ,avant d’avoir même commencé le cours, à “des rubrics”, c’est à dire une grille décrivant sur quelle échelle de performance il sera évalué. Ces rubrics sont mobiles d’un semestre à une autre ou d’une année à une autre, puisque les compétences et performances sont elles mêmes mobiles .

Il s’ensuit une dynamique d’évaluation qui s’adapte au progrès et aux nouveautés de la science, de la recherche et de la vie tout court. L’évaluation est donc en 2 phases : une phase où l’évaluation se fait selon les rubrics et on obtient un certain nombre de points assigné à chacun selon sa performance sur les compétences cibles, et une deuxième phase où une note A -F est tirée de la population des observations précédentes.

Deux visions diamétralement opposées du Monde : un monde en fixité et un monde en mouvement

Tels Galilée qui affirmait que la terre tournait alors que ses détracteurs préféraient une vision du monde plus simple et moins encombrante pour les esprits : un monde fixe et au centre de l’Univers. Galilée est allé au bûcher, personne ne se souvient des prêtres qui l’ont envoyé à la sentence fatidique, mais l’humanité entière se souviendra de Galilée. Dans l’éducation, la pensée critique doit être la règle, la conformité étant l’exception.

Quant à l’affirmation selon laquelle l’étudiant distingué déclinerait et la majorité d’un niveau « moyen » ne s’améliorerait pas, ces concepts sont basés sur une vision fixe d’un monde fixe, où les connaissances seraient fixes, la source de ces connaissances sont fixes (l’enseignant), avec pour preuve que les méthodes pédagogiques se basent essentiellement sur la mémorisation (voire l’endoctrinement), la transcription et d’autres approches qui considèrent le cerveau et la mémoire comme un contenant (fixe par ailleurs) qu’on peut vider et remplir à volonté, ainsi que d’autres aberrations que nous constatons dans nos écoles.

Ces approches entraînent des dérives que nous voyons chaque jour parmi lesquelles des pratiques où l’enseignant conserve le même contenu (jusqu’à la ligne, paragraphe, section et chapitre près) pendant des années, voire pendant des décennies.

Puisque tout est fixe, pourquoi faire de la recherche, pourquoi débattre et aller aux fin fond des choses ou ce que les anglo-saxons appellent tout simplement « Meaning » ? Nous le savons tous, l’étudiant «distingué» et “brillant” est celui qui répète religieusement ce que le professeur a dit. Celui ou celle qui prend le chemin de l’argumentation de la persuasion est un égaré, un rebel… Seules les certitudes prévalent, rien ne doit être remis en cause.

L’origine du Mal

Cet endoctrinement – qui tire d’ailleurs ses sources des traditions de l’enseignement religieux – porte en son sein cette vision réductrice qui insulte l’intelligence de nos jeunes en assimilant leurs cerveaux à des contenants, et est à l’origine même du Mal, de tous les Maux dirai-je, et il y en a un qui est particulièrement troublant et évident : le terrorisme.

Les prêtres obscurs traitent nos jeunes en utilisant les mêmes méthodes auxquels ils ont été si bien formés pendant de si longues années à l’école : l’endoctrinement, l’absence quasi-totale d’esprit critique, et ne jamais remettre en question quoique ce soit.

Une civilisation qui a perdu son inertie vitale depuis le 15ème siècle

Les civilisations “vigoureuses”,“énergiques” et “fortes” se rendent parfaitement compte que la science est en mouvement, et enseignent la science comme un objet en moment. À partir de là, nous voyons bien que le système anglo-saxon épouse la pensée critique (critical thinking) et rejette l’endoctrinement.

Des “livres recommandés” sont adoptés dans les cours de manière quasi systématique – notez l’utilisation du mot recommandé invitant l’étudiant à ne pas se limiter au spectre des livres connus par l’enseignant – de sorte que l’élève distingué recherche des ressources qui inspirent son âme et qui parlent à son esprit – recommandé ou non- dans le but de renforcer l’éventail de son argumentaire et sa pensée critique.

De fil en aiguille et d’un semestre à l’autre, le professeur enrichit sa leçon avec les nouvelles recherches apportées par ses étudiants, éclairées par le débat et la discussion des esprits les plus brillants.

Si la science est mobile, que les véhicules de son enseignement (l’enseignant, le cours, les ressources..) sont mobiles suivant la science qui évolue, alors l’évaluation doit être définitivement en mouvement.

L’étudiant brillant est celui qui enrichit la recherche, et comme les connaissances sont infinies, cela conduira inévitablement à une connaissance collective accrue. Quant à l’affirmation selon laquelle certains élèves sont punis par l’excellence des autres, je préfère et de loin m’asseoir à côté de personnes bien plus brillantes que moi.

Changeons le logiciel, changeons de mindset, osons réformer l’éducation au lieu de répéter des principes rébarbatifs, qui ne veulent plus rien dire et qui surtout ne servent plus le pays.

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