Sœurs blanches : Six cœurs qui battent pour la Tunisie

Crédit photo : Hatem Bourial

Samedi dernier, j’ai vécu un moment exceptionnel, un de ces moments qui comptent dans une vie vouée à la fraternité et au partage.

Ce jour là, j’ai répondu à une invitation à déjeuner des Sœurs blanches de la Marsa qui me faisaient l’amitié et l’honneur de me recevoir dans leur demeure.

Comment ne pas aimer cette maison adossée à une bibliothèque qui regorge de livres et se cache dans un grand jardin?

Mes six sœurs m’y attendaient de pied ferme et entre un apéritif aux écorces d’orange, fait maison et une liqueur au limoncello, le repas fut un moment de partage initié comme il se doit par une prière reconnaissante.

C’est sœur Ywona qui m’avait téléphoné au nom de ses compagnes de route. De nationalité polonaise, Ywona est en Tunisie depuis trois ans et avait organisé, avec succès, le jubilé des 150 ans de la congrégation des Pères blancs. Une rencontre avait eu lieu à l’Acropolium à cette occasion.

Aujourd’hui, elle est responsable de la Bibliothèque où elle organise des cours d’appui pour les enfants du quartier de Tabak, à la Marsa. Créée il y a une trentaine d’années, la petite bibliothèque est ouverte tous les jours, de 14h à 17h et accueille surtout les élèves du primaire.

C’est donc Ywona qui m’ouvrit la porte. J’ai alors retrouvé qui attendaient mon arrivée, les cinq autres sœurs que je m’empresse de vous présenter.

Je commence par Specioza qui est rwandaise, vit en Tunisie depuis trois ans après près de deux décennies passées en Algérie. Elle dirige aujourd’hui Caritas Tunisie et nous collaborons ensemble de manière régulière, au service des plus fragiles et aussi des communautés d’Afrique subsaharienne.

Amalia est de nationalité espagnole. Née à Cordoue, elle a passé 17 ans au Mexique et autant d’autres années au Congo. Elle est arrivée en Tunisie en décembre dernier et piaffe d’impatience pour se mettre au service de la communauté tunisienne.

Maria est également espagnole. En nombre d’années passées en Tunisie, elle bat quasiment tous les records dans la congrégation. En effet, elle est arrivée en 1952 et n’a plus quitté ce qui est devenu son pays d’adoption. Enseignante, elle est passé dans plusieurs établissements, un peu partout en Tunisie. Après soixante-huit ans en Tunisie, Maria qui est née à Murcie, adore son pays d’adoption.

C’est aussi le cas de Melika, Française et vivant en Tunisie depuis le début des années 1970. Après un premier séjour tunisien en 1963, le devoir appellera Melika de nouveau dans ce qui, pour elle aussi, deviendra son pays de coeur.

Née à Montpellier, cette enseignante en sciences naturelles a roulé sa bosse dans de nombreuses écoles. Cécile enfin, est la dernière de mes hôtesses. Française elle aussi, elle vient d’Angers et a travaillé un peu partout en Tunisie, particulièrement à Béja. Dans sa vie de sœur, elle a connu le Congo et d’autres pays et garde une prédilection intacte pour la Tunisie.

Me voici donc convive pour un midi de la communauté sororale. Nos conversations vont se succéder au fil d’un repas époustouflant de simplicité, de générosité et de savoir-faire culinaire. Tout a été préparé en commun par les six sœurs : une entrée de crudités à la présentation aussi recherchée que le goût en était frais et savoureux, un plat à base de riz avec du poulet et un melon relevé par des feuilles de menthe fraîche en dessert.

Nous avons bien sûr évoqué tous les pères et les soeurs de la congrégation que nous connaissions. J’ai bien sûr raconté comment mon père et mes oncles avaient reçu des cours d’appui à l’Institut des Belles Lettres arabes.

Puis, nous avons eu tout le temps d’évoquer le père Jean Fontaine, le père Anton Methrop, le père David Bond et tant d’autres qui ont beaucoup donné à la Tunisie et qui, pour ma part, m’ont beaucoup appris. Je pense bien sûr au père André Louis qui fut un maître incontesté qui connait sur le bout des doigts ce que j’appelle la grammaire de la Tunisie.

Aux sœurs qui m’entouraient et m’honoraient de leur attention, j’ai aussi raconté la longue histoire du lycée Carnot qui fut d’abord un établissement fondé par les pères blancs, avant d’être cédé à l’Etat français qui à son tour, le rétrocédera à la Tunisie, au début des années 1980.

Cela me permit de rappeler que les pères blancs avaient gardé le privilège de tenir l’aumônerie du lycée sur laquelle, du temps de ma scolarité, avait rayonné l’abbé Illy. Ce dernier rassemblait les adolescents de toutes confessions pour des rencontres qui se déroulaient le samedi et étaient toujours très suivies car tous les débats y étaient libres et respectueux.

Bien sûr, j’ai aussi évoqué la maison des pères blancs à Tabarka où m’avait souvent accueilli le père Marcel Auregan et les rencontres à Rouhia puis à Tamerza avec le père Philippe Lebâtard. Je garde de cette demeure qui se trouvait sur les hauteurs de Tabarka, au lieu-dit Dachret Zenaidi, un souvenir lumineux.

De même, j’ai beaucoup appris sur les techniques de l’animation rurale aux côtés du père Philippe dont la trace est restée vive dans les régions où il a travaillé.

Outre les souvenirs et les chemins de partage, nous avons bien évidemment débattu de cette période du post-coronavirus et des nouveaux défis qu’il faudra relever. L’exemple des fidèles musulmans invités à prier dans une église en Allemagne a fait l’objet d’un débat en profondeur.

Ce fut aussi le cas pour la lettre encyclique du pape François, notamment en ce qui concerne la notion d’écologie intégrale introduite par le Souverain Pontife et entrée depuis dans la sphère de l’action environnementale. « Laudato Si » est le titre de cette encyclique sur la sauvegarde de la maison commune, diffusée il y a déjà cinq ans.

Pour tout vous dire, la conversation devenue de plus en plus animée, s’est poursuivie sur la terrasse de la maison. Plusieurs heures plus tard, nous avions même ébauché des rêves et des projets. Nous en réaliserons certainement quelques uns dans les mois à venir.

J’ai ensuite demandé aux sœurs si je pouvais prendre quelques photos et pris congé, le coeur d’autant plus revigoré qu’il s’agissait d’une première sortie après les rigueurs du Ramadan et de moments choisis entre partage et ardeur des bonnes volontés.

Il reste de ce midi qui s’est prolongé plusieurs heures ces quelques photos et des images mentales qui m’accompagneront encore pendant longtemps. Merci à Iwona, Specioza, Amalia, Maria, Melika et Cécile. Merci pour ce repas et aussi pour tout ce que vous faites pour la Tunisie. Merci pour votre témoignage chrétien et une fraternité jamais démentie.

Je crois profondément que le véritable dialogue islamo-chrétien se passe dans ces moments de grande proximité, dans le travail de compréhension que nous effectuons modestement, loin des sunlights et des bénéfices politiciens.

C’est en ce dialogue que je crois et, peut-être l’abbé Illy que j’évoque plus haut, en a-t-il été l’un des précurseurs lorsqu’il associait juifs, chrétiens et musulmans pour débattre de choses et d’autres, évaluer les différences et identifier les proximités.

C’est à cette époque que j’ai commencé à m’inscrire dans ce dialogue, sans jamais céder aux sirènes de la notoriété qui font tourner bien des têtes. Et je poursuis ce chemin, fort d’une identité ouverte et d’une volonté de témoignage. Fort aussi de l’amour du prochain, loin des talions et des anathèmes. Car rien de ce monde ne doit nous rester indifférent.

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