Juif, Tunisien et Français : L’identité plurielle d’Albert Memmi

Albert Memmi

La communauté juive tunisienne fête depuis hier Shavuot. Cette célébration au seuil de l’été, passe inaperçue comme la plupart de nos fêtes juives.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, il était de coutume en Tunisie, que les autorités présentent des vœux à l’occasion des grandes fêtes comme Pessah ou Rosh Hoshana.

La tradition s’est perdue et seules de rares exceptions en maintiennent l’esprit. Ceci dit, puisse ce modeste billet pallier à nos manquements et contribuer à souhaiter une bonne fête de Shavuot à nos compatriotes.

A cette occasion et pour aussi rendre hommage à Albert Memmi, décédé il y a une semaine à Paris, je vous invite à réfléchir sur le texte suivant.

Memmi en est l’auteur et il y pose un dilemme ardu sur fond d’histoire immémoriale. Intitulé « Juif, Tunisien et Français », ce texte est paru en 1994 dans la revue « Confluences méditerranéennes ».

L’équation de Memmi

« Etre juif n’est pas une simple revendication plus ou moins romantique, c’est un fait, qu’il serait indigne de notre part et absurde de voiler… D’autant plus que dans nos pays d’origine, cette appartenance est beaucoup plus significative, plus large et plus complexe que celle d’une dimension simplement religieuse.

Nous appartenons à l’une des plus vieilles communautés de notre pays natal, puisque nous fûmes là, avant le christianisme et bien avant l’Islam. Nous sommes donc des juifs, mais nous sommes aussi les plus vieux Tunisiens.

Nous avons adopté tous les traits culturels successifs qui ont marqué ce pays : le couscous et le burnous, la sieste et le jasmin, le goût de la mer et la peur du soleil. Ma propre mère n’a jamais parlé le français, ni aucune langue européenne. Je n’ai moi-même parlé cette langue magnifique qu’à partir de l’âge de sept ans.

Je ne dirai pas que cette intime cohabitation, jusqu’à la symbiose quelquefois, avec les Tunisiens, puniques d’abord, chrétiens ensuite, musulmans enfin, fut toujours aisée. Nous fûmes minoritaires ; dans des conditions historiques où la religion était présente dans toutes les démarches de la vie : nous n’étions pas de la religion des majoritaires.

Nous gardons un autre genre de regret : lorsque la jeune nation tunisienne s’est affranchie de la tutelle du colonisateur, elle n’a pas su garder une élite juive de premier ordre et dont certains avaient parié de toute leur âme pour leur intégration dans cette jeune nation.

Quoi qu’il en soit, il est vrai que la plupart d’entre nous ont choisi de suivre les Français dans la métropole et de s’y refaire une situation, devenue enviable quelquefois.

Nous sommes donc devenus des Français d’adoption et l’on doit pas nous reprocher notre fidélité à un pays qui nous a adoptés, nous a offert, presque sans discussion, de partager l’opulence de sa culture , les bienfaits de la démocratie et de la justice économique.

C’est simple : nous avons mal à notre mémoire, nous souffrons d’un défaut de reconnaissance. Il suffit d’un séjour dans la Tunisie moderne pour constater que nous sommes exclus de son Histoire.

Le temps use tout, c’est vrai les absents ont toujours tort. Nous ne sommes pas musulmans, c’est vrai, et la Tunisie s’est constituée en nation musulmane… Ce pays musulman et arabe dans sa très grande majorité est aussi notre pays natal.

Je l’ai beaucoup écrit : on ne peut acquérir une patrie d’adoption, la France pour nous, lui être loyal et même y être heureux, on a pourtant jamais fini avec son pays natal…Nous souhaitons réintégrer la mémoire collective de la Tunisie, que notre place, historique, économique et culturelle, y soit définitivement reconnue et assurée. »

Non au déni de reconnaissance

Voici le document dans lequel Memmi nous met face à une équation quasiment impossible. Je vous invite à méditer sur ce texte et, si vous le souhaitez, nous pourrons en discuter.

Pour ma part, je suis sidéré par la lâcheté et l’aveuglement de ceux qui refusent de rendre hommage au grand Albert Memmi. Ils en sont au point où il leur manque même le courage de justifier leur déni de reconnaissance.

La mort d’un Tunisien en exil depuis un demi-siècle, pèsera sur leurs consciences où le racisme et la haine judéophobe le disputent à d’exécrables idéologies.

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