La Carthage du Rio Grande : Une ville fantôme au Nouveau Mexique

Carthage-Today-Farley, New Mexico, USA

Pour Richard T. Bryant

Imaginez le soleil, la poussière, les souvenirs qui vous assaillent et le désir qui vous tenaille à l’approche d’un lieu dont vous avez longtemps rêvé.

Trois différentes villes de Carthage m’attendent dans le grand ouest des Etats-Unis d’Amérique. La première d’entre elles est née d’un pont qui enjambe le Rio Grande et exerce une grande fascination sur moi. Comment la raconter sinon en évoquant un ami photographe, Richard T.Bryant, qui vit à proximité et à qui nous devons le cliché qui illustre cette chronique ?

Le grand large pour sortir virtuellement du confinement

Sans doute, ces semaines de confinement incitent-elles à ces retrouvailles avec David et la Carthage du Nouveau Mexique dont les lignes qui suivent, décrivent l’histoire, le présent et le lien virtuel avec la Carthage antique.

J’ai en tous cas ressenti le besoin d’écrire ce texte, après une attente de plusieurs années. Certainement pour y retrouver des horizons lointains et les partager avec vous, alors que nous sommes tous dans une longue expectative.

Dès lors, ces images et ces mots sont ce qu’ils sont: une tentative d’exorciser l’enfermement et plonger dans la lumière de l’ouest.

Dans l’ouest américain des forts et des villages fantômes

Ici se trouvait la toute première mine de charbon au Nouveau Mexique. C’est vers 1860 que des militaires américains ont exploité cette mine pour fournir du combustible à un chapelet de forts qui se trouvaient dans les parages.

Dans mon imaginaire, Fort Craig, Fort Bayard, Fort Stanton ou Fort Selden se confondent avec les images de l’ouest sauvage. De toute façon, ils n’existent plus aujourd’hui et, s’ils sont aux origines de la petite localité qui porte le nom de Carthage, c’est à une compagnie de chemins de fer que le village doit son essor.

En effet, la Santa Fe Railroad, dans l’avancée du train vers l’ouest, a construit dans les environs immédiats un pont au-dessus du Rio Grande.

La conséquence en fut que cette Carthage du Nouveau Mexique connut un boom sans précédent. Au point où elle deviendra pour un temps la plus importante ville minière de la région.

Un pont au-dessus du Rio Grande

La compagnie ferroviaire a totalement construit cette cité de Carthage. Tout ici appartenait à la Santa Fe qui possédait les magasins, les entrepôts et les maisons. Tout le charbon récolté servait alors à alimenter les locomotives à vapeur exploitées par cette compagnie.

Ensuite surviendra un rebondissement comme on n’en voit que dans cet ouest américain de la fin du dix-neuvième siècle. Pour des raisons administratives, en 1893, la compagnie ferroviaire allait déplacer la ville et fermer la mine.

En effet, obligée de changer le parcours de la voie ferrée, la Santa Fe démantela la localité et la reconstruisit un peu plus loin sous un autre nom, celui évocateur de Madrid.

De nos jours encore, le tissu urbain de la localité de Madrid témoigne de la première Carthage, celle qui deviendra en une nuit, une ville fantôme, désertée par ses habitants, ses mineurs et ses capitalistes du rail. Déconstruite, Carthage laissera un espace béant que la compagnie ferroviaire allait totalement abandonner.

Quelques mineurs resteront toutefois sur les lieux mais, en l’absence de train, ils devaient expédier leur charbon par chariots vers la ville de San Antonio. Ils finiront par jeter l’éponge et partiront. Même chose pour les exploitants des carrières voisines qui laisseront leur filon de pierre calcaire, le fameux « limestone ».

Carthage, Tokay, Farnley : trois cités cousines

Les lieux allaient s’assoupir mais dix ans plus tard, l’emplacement de Carthage allait renaître à nouveau. Des pionniers du charbon viendront en effet de San Antonio, pour y relancer la mine.

C’est une autre compagnie ferroviaire qui allait être à l’origine de ce renouveau. La New Mexico Midland Railroad allait reconstruire le chemin de fer et rendre les mines de nouveau accessibles. En conséquence, la ville de Carthage allait être édifiée une nouvelle fois, non loin de son emplacement historique.

De même, un certain Frailey reprendra les carrières de calcaire avoisinantes et profitera d’une extension de la voie ferrée pour implanter un minuscule village qui portera son nom.

C’est de manière similaire que des mines de charbon qui étaient exploitées à deux kilomètres de Carthage, seront à l’origine de la nouvelle agglomération de Tokay qui s’est développée le long de la voie ferrée.

Un linceul de poussière enveloppe de maigres vestiges

La cité de Carthage et ses voisines connaîtront une nouvelle embellie qui n’allait pas durer bien longtemps. Trois accidents allaient précipiter la nouvelle chute de Carthage.

En 1907, une explosion allait tuer neuf mineurs dans ce qui reste à nos jours l’un des pires désastres de l’histoire minière du Nouveau Mexique. Une décennie plus tard, en 1917, le pont allait s’effondrer entraînant plusieurs véhicules dans le Rio Grande. Il sera reconstruit avec des piliers en béton mais, plus tard, les grandes inondations de 1929 allaient détruire ce pont ainsi que la ville de San Antonio.

La demande en combustible allait commencer à baisser irréversiblement et la grande dépression ainsi que l’usage du gaz feront le reste. Les trois cités cousines allaient être emportées l’une après l’autre. Parfois, le bois de leurs édifices servira à des constructions dans la grande ville voisine de Socorro où se trouve le chef-lieu de cette région minière du Nouveau Mexique.

Désertée avec l’épuisement progressif des mines, Carthage est désormais figée dans un linceul de poussière. Plus rien n’a subsisté de la ville sinon quelques vestiges et un cimetière complètement délaissé.

Même ces quelques traces insignifiantes disparaîtront au tournant du nouveau siècle à cause d’un projet public de réhabilitation des zones désertiques.

Une infime étincelle et un chemin de mémoire qui me relient à Carthage

J’imagine la rumeur des bulldozers dans l’étendue désertique et le village fantôme. Tout doit disparaître, tout doit être effacé.

Cette Carthage si lointaine sait-elle que, dans la valse des siècles, l’injonction de Caton avait entraîné la destruction de notre Carthage ?

« Delenda est Carthago »: dans des bureaux de l’administration américaine, en 1999, la décision a été prise de tout raser. Carthage et les sites miniers voisins de Tokay et Farnley ont alors été livrés au pic des démolisseurs. Ne subsistent depuis que des traces infimes, dispersées dans l’immensité.

De nos jours, seul un panneau témoigne du passé. Il indique que Carthage, Tokay et Farley étaient d’importantes mines de charbon entre 1880 et 1925. Pour l’anecdote, le panneau nous apprend également que le père de Conrad Hilton – celui des hôtels – possédait ici une mine de charbon.

Ce panneau règne sur les solitudes, préservant une fragile page d’histoire. Il me renvoie à notre Carthage et son destin. Ici, en plein Nouveau Mexique, repose une Carthage détruite et reconstruite, une Carthage du charbon, née d’un pont qui enjambe le Rio Grande.

Dans mes premières approches, je la pensais liée aux cités du « Camino Real », au temps des Espagnols et à cette route qui remontait du Mexique vers la Californie. Il n’en est rien mais sait-on jamais?

Détruite et reconstruite, la Carthage du charbon

Car, nul pour l’instant, ne nous dit pourquoi cette cité a porté le nom de Carthage. Seule l’étendue est sous les yeux du visiteur qui doit se contenter d’une explication strictement matérielle. Toutefois, la poésie n’est jamais bien loin et émane de la poussière, de la luminosité et de ce chapelet de cités qui vont à Carthage et viennent de San Antonio, Madrid, Albuquerque, Socorro ou Santa Fe.

Ici, dans les méandres de la Highway 380, une infime étincelle et un chemin de mémoire nous relient à Carthage, l’Africa antique et la Tunisie.

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