Hommage à une militante : Lina, Sadok et le chemin des écoliers

Hommage à une militante : Lina, Sadok et le chemin des écoliers

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Je reçois brutalement, comme une claque sèche, la nouvelle du décès de Lina Ben Mhenni.
Je sais, elle était malade, fragilisée, au bord du précipice des âmes. Je sais, elle pouvait à tout moment passer de l’autre côté.

Mais que voulez-vous, ces nouvelles du décès d’un proche, nous les recevons tous comme un couperet fatal, comme un instant suspendu lorsqu’un cordon ombilical qui vous relie à quelqu’un est subitement coupé. Sans autre forme de procès et sans retour possible.

Lina n’est plus. Notre dernière rencontre remonte à quelque mois. C’était à la Cité de la culture et nous étions réunis autour de la question de la littérature carcérale.

Fathi Belhadj Yahia, Ezzeddine Hazgui et Sadok Ben Mhenni étaient présents et je devais modérer les discussions. Lina était venue en fin de séance et je lui avais alors rendu un hommage habillé en clin d’œil. Puis j’étais monté tout en haut de l’amphithéâtre pour l’embrasser. Ce sera notre dernière rencontre.

Des années durant, à Ez-Zahra, lorsque Lina était enfant, nous nous retrouvions son père et moi et, ensemble, nous allions accompagner Lina à l’école.

En ce temps, au milieu des années 1980, elle était encore dans les petites classes et son père la tenait toujours par la main.

Nous remontions les souks de Tunis en direction de l’école de l’Etoile où nous déposions Lina, couvé par son père Sadok depuis sa plus tendre enfance.

Cette manière de tenir son enfant par la main aura été pour la vie. Cette complicité père-fille, je l’ai rarement rencontrée. Cet amour filial fusionnel, il était leur apanage unique.

Aujourd’hui, alors que les larmes sont dans ma gorge, c’est bien sûr à la famille de Lina que je pense, à son père, mon ami de toujours et aussi à sa mère et son jeune frère auxquels je présente mes condoléances attristées.

Lina Ben Mhenni restera dans nos cœurs. Sa verve militante, son courage y compris physique, sa clairvoyance placide, nous ne les oublierons pas.

Dans mon souvenir, elle restera aussi la petite enfant que j’ai si souvent accompagné à l’école. Ce sont ces images que je revois aujourd’hui, alors que je suis sous le choc de cette perle cruelle et que toutes mes pensées vont à sa famille et ses amis les plus proches.

Qu’elle repose en paix et que nos enfants sachent qu’une jeune Tunisienne en 2011 avait bravé tout un régime, une autocratie entière. Qu’ils sachent aussi que ce combat inégal dont elle était sortie victorieuse lui avait valu d’être pressenti pour un Nobel. Qu’ils sachent enfin que parmi le dernier combat de Lina, celui qui lui tenait le plus à coeur, concernait les bibliothèques en prison.

Ses derniers mois, elle les aura passés à récolter des livres pour les prisonniers, à activer des réseaux dans le monde entier pour la dignité de notre univers carcéral. Ce combat, ses luttes et ses rêves lui survivront. Et il nous incombe, aux côtés de son père, d’en être le relais. Pour que Lina repose immortelle dans les limbes.

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