Tunisie : Une diplomatie qui crie FaMIne !

Dans leur décision de nous accorder des prêts, les bailleurs de fonds font-ils cas de nos orientations politiques ? A bien des égards, la réponse est oui. C’est pourquoi, nous estimons impératif que la Tunisie dissipe le flou qui caractérise sa politique étrangère, à la fois hésitante et ambigüe, si elle espère emprunter à des conditions avantageuses.

Emprunter de l’argent n’est pas une fatalité. Tous les pays du monde quelles que soient leur envergure et leurs performances économiques recourent aux emprunts pour financer leur déficit public. Quand on sait que le pays le plus riche et le plus puissant du monde est également le plus gros emprunteur du globe, on sait qu’il n’y a aucune honte à faire figure de super endetté.

La dette publique américaine se chiffre à 20.000 milliards de dollars, et dépasse le montant de son PIB (108%). Celle du Japon, troisième puissance mondiale, s’élève à 10.000 milliards de dollars, à environ 240% du PIB. Sont-ils, pour autant, pauvres ? En ont-ils besoin de renflouer leurs caisses pour faire marcher l’économie ?

La Tunisie, bon élève du FMI !

Qu’il est loin le temps où notre pays était considéré bon élève du FMI et cité, de surcroît, comme l’exemple à suivre pour les pays en développement. Cette considération internationale à notre égard n’était pas motivée par le seul fait que nous étions un pays solvable, respectueux des échéances de remboursement, elle dépasse cet aspect des choses pour inclure la bonne allocation de ces ressources et surtout l’excellente performance économique réalisée par le pays.

Quand l’institution de Bretton Woods dresse en 2007 « un tableau fort positif de la situation dans le pays, qu’il est question de « bonne gouvernance de l’économie », que « la politique sociale continuerait à porter ses fruits » et de décliner « une accélération de la croissance, une amélioration des indicateurs sociaux et la préservation des grands équilibres macroéconomiques », cela constituait, à bien des égards, une gratitude que l’on aurait dû entretenir le plus longtemps possible. Malheureusement, ça n’a pas été le cas.

Aujourd’hui, notre image de bon élève est ternie vis-à-vis des bailleurs de fonds institutionnels multilatéraux. Nous avons perdu la confiance du FMI, la BM semble se désolidariser de nos projets d’investissements (y en a-t-il réellement) et la BAD continue à nous prêter (au compte-gouttes) juste parce que Tunis abrite le Bureau régional de la BAD pour l’Afrique du Nord.

D’un autre côté, quand nous sortons sur les marchés financiers internationaux, dit également marché international des capitaux, nous le faisons à des conditions extrêmement douloureuses (taux d’intérêt à 7% et 8%) qui compromettent le service de la dette. Ceci dit, pour boucler son Budget de l’Etat, la Tunisie est obligée, en 2020, d’emprunter 11,248 milliards de dinars dont 9 Mdt de l’extérieur. Quand on voit les atermoiements de notre politique étrangère, on ne sait pas avec quels arguments et avec quel crédit nous espérons emprunter à bon prix.

De quelle politique étrangère parle-t-on ?

Il faut plutôt se demander si, décidément, nous avons une politique étrangère en bonne et due forme, car au point où semblent se bousculer les événements tout porte à croire que nous n’avons ni ligne directrice ni une politique prospective à même de guider nos choix.

Ça a commencé avec le président Moncef Marzouki et cette fameuse Conférence des « amis de la Syrie » tenue en février 2012 à Tunis, une réunion qui a rassemblé une soixantaine de pays (sans la Chine et la Russie) et qui était organisée dans la seule intention de faire plier le régime de Damas. Pour les beaux yeux du Qatar auquel Marzouki est inféodé jusqu’à la moelle.

Qu’est-ce que nous avons gagné en contrepartie ? Rien de plus qu’un isolement vis-à-vis de certains de nos partenaires économiques, entre autres la Russie, les Emirats Arabes Unis et à un degré moindre l’Arabie Saoudite, lesquels nous ont fermé les vannes d’un financement qui nous aurait aidé à sortir, à cette époque-là, de l’ornière.

La première conséquence de cette mauvaise manœuvre de Marzouki est le blocage des mégaprojets touristico-immobiliers émiratis dans notre pays (Tunis Sport city sur les berges du Lac et «la Porte de la Méditerranée»). Avec Béji Caid Essebsi comme président de la République, la politique étrangère de la Tunisie a recouvré une légitimité internationale, non pas parce que nos positions vis-à-vis des grandes questions géopolitiques sont devenues concordantes, mais seulement grâce à la personnalité charismatique du défunt président.

Il avait une grande aura non seulement auprès des présidents étrangers mais également auprès des responsables des institutions financières internationales. Souvenez-vous des affinités qui le liaient à Christine Lagarde, l’ex-présidente du FMI. C’est, entre autres, grâce à cette relation que le FMI est venu à notre secours.

Les tergiversations de Kais Saïed !

Maintenant, les choses ont bien changé. Kais Saïed ne semble pas être conscient ni de la conjoncture socio-économique du pays ni de la situation géopolitique régionale, notamment des événements en Algérie et en Libye. Pourquoi s’est-il empressé de congédier le ministre des AE, laissant notre diplomatie patauger dans l’inconnu ?

Le bon sens et le pragmatisme n’auraient-ils pas été de maintenir le ministre dans sa position même si l’incompatibilité est de mise. L’objectif étant d’assurer la gestion courante du département. Le mieux aurait été de donner le pouvoir plénipotentiaire à Jhinaoui pour conduire des négociations au regard de son vécu diplomatique et des liens qu’il a tissés avec les chancelleries étrangères.

S’en débarrasser sans mobile particulier, dans le seul dessein de faire plaisir à des conseillers qui ne l’apprécient pas, est non seulement une erreur de casting grave mais surtout une déraison politique qui n’est pas sans conséquences.

La visite surprise d’Erdogan à Carthage me rappelle, à bien des égards, celle qu’avait effectuée à l’improviste Kadhafi à Tunis en 1972 et le discours au Palmarium qu’il a prononcé à l’adresse du peuple tunisien. Pour le Guide de la révolution, il était question à l’époque de rassembler les positions de Tunis et de Tripoli pour crucifier le grand Satan, les Etats-Unis d’Amérique. Ce jour-là, Bourguiba a rejoint Kadhafi au Palmarium et lui a donné une leçon d’histoire, de politique et de sagesse.

Kaïes Saïed n’a pas l’envergure pour se comporter ainsi.

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 13/01/2020

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