L’économie intérieure est en train de créer le Maghreb de demain

Tribune | Par Amine BEN GAMRA, Expert Comptable, Commissaire Aux Comptes, Membre de l’Ordre des Experts Comptable de Tunisie
Etat des lieux

Aujourd’hui, l’Etat n’a pas de politique régionale et ne lutte pas non plus contre l’économie informelle. La contrebande est florissante dans les régions les plus pauvres entre Gafsa et la frontière algérienne et Ben Gardane et la frontière libyenne.

La population du sud, où se trouvent la plupart des réserves de pétrole, de gaz et de phosphate de la Tunisie, se sent d’autant plus lésée que, depuis la chute de Ben Ali en janvier 2011.

On illustre cette situation dans l’historique du champ de pétrole d’El Borma qui a financé pendant deux décennies (1970 et 1980) près du quart du budget national et a donc largement contribué à développer l’infrastructure et l’économie sur la côte.

Le gouvernorat de Tataouine, où se trouve El Borma, n’a pas vu suffisamment d’investissement et aujourd’hui la contrebande y est devenue une stratégie de survie. Le chaos libyen n’a fait que renforcer cette économie souterraine du Sud.

La modernisation ratée du secteur des phosphates et des fertilisants offre un autre exemple dont il convient de tirer les conséquences. En effet, le seuil des 4 millions de tonnes de production de phosphates cette année, a été qualifié de chiffre record par rapport à la production entre 2011 et 2018 alors que ladite production est en baisse de presque la moitié par rapport à son niveau de 2010 (7.5 millions de tonnes).

Par ailleurs, un état de panique a régné dernièrement dans la région de Gabès, suite à l’émission de grandes quantités de gaz par le complexe chimique implanté dans la région.

Il est donc clair que l’État n’a pas réussi à proposer un plan stratégique à faire face aux conséquences de la pollution, l’incapacité à diversifier l’économie de la région et la réticence au fil des ans à construire de nouvelles infrastructures.

L’économie intérieure est en train de créer le Maghreb de demain et à ce titre, elle est peut-être, ironie de l’histoire, porteuse d’avenir.

Les régions intérieures qui représentent 70% du territoire et un tiers de la population, fournissent aux régions côtières plus de 50% des ressources en eau, 50% du pétrole et du gaz, 70% du blé dur, 50% des fruits, légumes et olives et tout le phosphate qui est transformé en fertilisant sur la côte avant d’être exporté.

Il s’agit donc des principales régions de la Tunisie de par l’étendue de son territoire, l’importance de sa population, de ses ressources naturelles et de ses avantages en termes de coûts et de disponibilité (main-d’œuvre, sites d’implantation), et de son statut de zone prioritaire.

Malgré tous ses atouts, les régions intérieures connaissent un rythme de développement économique faible, et un taux de chômage élevé, en particulier parmi les jeunes diplômés, ce qui engendre la migration des habitants vers les régions littorales en recherche du travail. Par ailleurs, la contrebande y est devenue une stratégie de survie dans ces régions intérieures en l’absence d’investissement.

Le défi majeur auquel fait face la Tunisie aujourd’hui est celui du développement des régions intérieures, qui constitue un enjeu vital pour la pérennité du pays. Or, alors qu’il existe un mépris à peine déguisé de nombreuses élites tunisiennes pour ces campagnes, celles-ci construisent le Maghreb de demain.

Il est temps d’abandonner la politique de prélèvement extrême des ressources naturelles, devenue politiquement insoutenable, et réintégrer les régions intérieures tunisiennes dans le système économique national.

Les solutions existent et il ne manque que la volonté politique, ainsi, il y a lieu :

Accélérer la mise en place de la Banque des régions : l’objectif étant de donner aux régions l’occasion d’avoir les moyens financiers requis et de ne plus être tributaire du pouvoir central. Comme en France, l’expérience de la BPI (Banque Publique d’Investissement) est une « success story » de l’avis de la majorité des structures d’appui françaises. Elle est présente dans toutes les régions sous forme de guichets uniques, elle constitue un pôle financier, un vis-à-vis unique en matière de financement.

Mettre en place des agences régionales de développement économique ayant une orientation résolument commerciale pour notamment mieux faire connaître la région et ses atouts, détecter de nouveaux projets d’investissement et assurer le suivi des projets déjà installées.

Créer des comités régionaux de facilitation dont la mission principale est d’identifier et de palier aux entraves en matière d’investissement, à travers, notamment, la rationalisation et la simplification des procédures administratives. Ces comités doivent regrouper des acteurs du secteur public impliqués dans l’investissement et les représentants du secteur privé, et doivent s’appuier sur une dizaine de comités techniques thématiques chargés de proposer des plans d’action annuels.

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