Faut-il garder ou supprimer le tapis rouge des JCC ?

Faut-il garder ou supprimer le tapis rouge des JCC ?

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Tapis rouge
L’équipe du film « Noura rêve » sur le tapis rouge, au fond le public essaye d’apercevoir les stars.

 

Samedi 2 Novembre s’est achevée la session Nejib Ayed des Journées Cinématographiques de Carthage (JCC) par une cérémonie de clôture qui a eu lieu à la Cité de la Culture de Tunis. Cette cérémonie avait été précédée par le passage des invités sur un tapis rouge, que pourtant certains avaient appelé à supprimer.

En effet, comme chaque année, plusieurs personnes ont critiqué ces cérémonies d’ouverture et de clôture des JCC et le tapis rouge qui les accompagne. Et comme chaque année, pendant les premiers jours du festival, on n’a parlé que des robes, des décolletés et des seins ou cuisses que certains ont cru voir… Bien sûr avec toutes les remarques, insultes, jugements et condamnations qu’on peut imaginer lorsqu’il s’agit du corps des femmes.

Sur son compte Facebook, le réalisateur Hichem Ben Ammar avait même réclamé la suppression de ce tapis rouge pour la cérémonie de clôture de cette édition des JCC parce que d’après lui, il porte préjudice au festival en l’écartant de ses fondamentaux et de sa mission militante. Il est allé jusqu’à qualifier certaines invitées de « soubrettes, coiffeuses, secrétaires et autres rêveuses » voulant « pavoiser en nous imposant leur délire vestimentaire, leur botox, leur cellulite, leur ignorance, leur vulgarité, leur indiscipline qui se manifeste par un irrespect de notre travail ».

Il est vrai que certains profitent du tapis rouge pour faire parler d’eux, créer le buzz et faire la une pendant quelques jours, des divers journaux et magazines. C’est vraiment regrettable. Cela se passe malheureusement partout ainsi, surtout à l’époque des réseaux sociaux. Mais est-ce une raison pour supprimer les tapis rouges ?

Non, je ne le pense pas.

On peut évidemment critiquer la gestion des invitations aux cérémonies, demander qu’on réduise au maximum le nombre des invités non professionnels du cinéma, ou que les invitations soient nominatives pour qu’elles ne puissent pas être cédées ou même vendues, mais on ne doit pas supprimer le tapis rouge et le côté festif des cérémonies d’ouverture et de clôture des festivals.

On dit que les JCC sont un festival militant. Il l’est. Mais militant ne signifie pas morne et triste. Au contraire, ce festival doit célébrer la vie et la joie.

Voir toutes ces dames dans leurs robes gaies et chatoyantes (il est vrai, quelques rares fois pas élégantes), permet de donner de la couleur, contrairement aux tenus tristes et mornes qu’on voit de plus en plus dans les rues tunisiennes. Cela aussi est du militantisme quelque part. Une autre manière de se battre, de lutter contre la grisaille ambiante et le conservatisme rampant.

Par ailleurs, le tapis rouge est une occasion pour le public de rencontrer en chair et en os, les acteurs et actrices qu’il voit au cinéma et à la TV. Il peut enfin, une fois par an, les approcher, voire parfois leur parler et même se faire prendre en photos avec eux. Pourquoi l’en priver ? D’ailleurs pour cette raison, il serait peut-être souhaitable que les cérémonies soient à nouveau organisées au Colisée pour permettre au public de voir de près ses idoles lors du trajet à pieds entre l’hôtel Africa et la salle de cinéma, comme cela fut le cas par exemple en 2017.

Un festival est également un moment de réjouissance pour le public. Il lui permet de sortir de sa routine quotidienne et de prendre part à la grande fête que sont les JCC. Le tapis rouge est à cet égard complémentaire d’ailleurs à toute l’animation qui a lieu sur l’avenue Habib Bourguiba pendant le festival, avec spectacles, concerts et projections de films. Donner de la joie aux gens, à tous, pas seulement à quelques privilégiés, est aussi un aspect militant du festival.

Ce que confirme le producteur Habib Attia, qui a déclaré : « nous avons besoin de cette fête, nous avons besoin de décompresser une fois par an et de fêter le cinéma.  Je suis contre l’extrémisme, et demander la suppression du tapis rouge est de l’extrémisme ».

Tapis rouge
Le public essaye d’apercevoir les artistes qui défilent sur le tapis rouge.

D’après le producteur français Daniel Ziskind : « un festival a besoin d’un tapis rouge. Déjà par respect pour les équipes des films, acteurs, techniciens et réalisateurs, qui ont passé deux à trois ans, voire cinq ans de leur vie pour sortir un film. S’apprêter et se faire beau pour cette soirée spéciale dans un festival est très important pour eux. Le tapis rouge est un plus, une façon de respecter les équipes des films et de leur permettre d’en être fiers ». Par ailleurs, pour lui, « les films sélectionnés dans les festivals sont tous des films militants. Ce qui compte le plus pour un festival, c’est la qualité et le sujet de ces films. Qu’il y ait des gens qui ne voient pas les films, mais viennent sur le tapis rouge juste pour se faire photographier et en profiter pour se faire de la publicité sur le dos du festival, cela fait partie du show business, et ce n’est pas grave, puisque de toute façon, le buzz qu’ils créent profite également au festival. Je suis pour conserver les tapis rouge. Pour les compétitions c’est important, et au final, ce que l’on retient du festival, ce sont les films qu’on y voit ».

Alors qu’en Tunisie, certains voudraient supprimer le tapis rouge, d’autres festivals au contraire, ayant compris le rôle de promotion des films qu’ils remplissent, sont train de les multiplier. En 2018 par exemple, le Festival International du Film du Caire avait décidé de rendre le tapis rouge quotidien. Tous les soirs, les spectateurs venaient très nombreux voir les films programmés, attirés par la présence des stars et acteurs. L’expérience ayant été concluante, il a été décidé que pour 2019, il y aurait deux tapis rouge par soirée, comme à Cannes d’ailleurs, où chaque soir, à 19h30 et à 22h30, les équipes des films en compétition sont présentes sur le tapis rouge, se font prendre en photos et se font interviewer par les journalistes et les divers médias, TV et radios, ce qui contribue largement à la promotion du film et du festival en même temps.

Pour le critique de cinéma libanais Hauvick Habéchian, « le tapis rouge n’empêche pas le militantisme. A Cannes par exemple, on fait les deux. A côté du tapis rouge, on peut trouver des films que personne ne verra plus tard dans les salles de cinéma, qui ne seront en fait jamais distribués parce que ce sont des films vraiment très difficiles, pas commerciaux, ou qui durent parfois trois ou même quatre heures… Le tapis rouge permet au public de voir les acteurs, les réalisateurs…  Je pense que c’est un tout. Je couvre les JCC depuis des années, et il y a toujours eu un tapis rouge, quoi que je ne sais pas s’il existait ou pas depuis les premières éditions ».  Pour lui, le problème est ailleurs : « il me semble que pour plusieurs festivals, comme celui d’El Gouna par exemple, et peut-être même les JCC, il y a un problème avec la presse. Je crois qu’environ 10% seulement des journalistes qui couvrent ces festivals s’intéressent et écrivent des articles sur les films. Les autres vont faire la politique du ‘le public veut ça’, et vont surtout s’intéresser à l’aspect événementiel. Ce qui donne parfois une image déformée de la nature même du festival. Par contre ce qui me gêne vraiment dans nos pays concernant les tapis rouges, ce sont les jugements moraux, par exemple lorsque certains se permettent de dire que ce sont des festivals de ‘putes’. Je suis catégoriquement contre ».

En effet, dans nos pays arabo-musulmans, il y a un problème avec une certaine presse, qui non seulement manque de culture cinématographique, mais recherche aussi le buzz en publiant des articles et photos sur les tenues vestimentaires des invités, ce qui fait vendre et augmenter le nombre de clics. Surtout de nos jours, dans cette ambiance de plus en plus misogynes, hypocrite et bigote qui fait que le moindre décolleté donne lieu à des centaines de partages et commentaires… Plutôt que de vouloir supprimer le tapis rouge, il serait peut-être d’ailleurs plus judicieux de penser à une meilleure formation de ces divers journalistes et critiques.

Tapis rouge
Les membres du jury de la compétition Longs métrages de fiction sur le tapis rouge.

Et puis, comme l’a si bien dit Mme Chiraz Laatiri, directrice du Centre National du Cinéma et de I’image, « les JCC ne sont pas ces robes, mais tout un programme établit par une équipe qui a travaillé toute une année, pour sélectionner de beaux films, organiser des séminaires intéressants…. C’est ce qui est important et c’est sur cela qu’il faut se concentrer. Les JCC sont beaucoup plus grandes et plus profondes, je vous invite à ne pas vous concentrer sur ces aspects superficiels et consulter le vrai contenu du festival sur sa page Facebook : projections, panels, Master class, Carthage Pro, Carthage Talks, Carthage Digital, Ciné Avenue, les Focus, les JCC dans les prisons… tout cela est le programme du feu Nejib Ayed. Je vous assure que son équipe a travaillé dur pour l’assurer et le mettre en œuvre ».

Et en effet, c’est le plus important. Les JCC n’ont pas perdu leur aspect militant. Au contraire, surtout pour cette nouvelle session Nejib Ayed, la sélection de films ayant était très belle et de grande qualité.

Plutôt que d’appeler à supprimer le tapis rouge, pourquoi ne pas essayer d’en tirer le meilleur profit pour tous, cinéastes, cinéphiles et spectateurs ?

Neila Driss.

 

* Une version plus courte de cet article a été publiée sur le numéro 8 du bulletin La Quotidienne des JCC du 2 Novembre 2019.

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