Élection présidentielle : Et si la majorité silencieuse…

La Tunisie des dernières années est longtemps restée coincée dans une bipolarisation entre deux camps qui finiront de choisir de gouverner ensemble. Malgré l’avis de leurs électeurs, il faut le souligner.

Le vote utile comme en 2014

La victoire de Nidaa Tounes en 2014 puis la débandade de ce parti ont été lourds de conséquences. Car le consensus dont nous venons de sortir aurait été tout autre si Nidaa Tounes n’avait pas connu toutes ces dissidences, pour ne pas utiliser le terme plus approprié de « manque de loyauté », voire de « trahison ».

D’ailleurs, les trahisons sont à deux niveaux car d’une part, les électeurs ont été trahis et d’autre part, la dynamique du camp moderniste et progressiste a été rompue. Ce n’est un secret pour personne: mon coeur bat à gauche mais je n’oublie pas le refus du Front populaire de s’allier à Nidaa Tounes en 2014.

J’avais moi-même voté pour Nidaa Tounes, non pas en conviction mais parce que c’était alors la seule issue face aux islamistes. Je le répète: le vote utile a été la clé de voûte de la victoire de BCE en 2014.

Et le vote utile est de nouveau à l’ordre du jour. A une différence près, car les Tunisiens ont compris qu’étant donné la configuration politique actuelle et quoiqu’en disent les uns et les autres, personne ne pourra tourner complètement le dos aux islamistes d’Ennahdha.

La troisième voie populiste

C’est vrai et je le constate chaque jour: la majorité silencieuse risque de bouleverser tous les pronostics y compris ceux des cabinets de sondeurs. Lorsque je discute ici et là, deux éléments reviennent sans cesse. Le premier de ces éléments consiste à dire que ce serait dramatique que le pays tombe dans une escarcelle populiste car tout populisme s’alliera ensuite au plus offrant.

Ensuite, ce qui est exprimé est tout aussi alarmiste car ces mêmes électeurs s’inquiètent de voir le pays tomber entre les mains des islamistes. Pour être équitable, j’ajouterai aussi que lors de plusieurs de ces conversations, j’ai eu affaire à autant d’électeurs qui, sans hésitation, s’apprêtent à voter pour les islamistes et considèrent qu’il serait temps de donner le coup d’estoc à la Tunisie de Bourguiba et accomplir la révolution.

Ces choix ne me laissent pas perplexes car ils coulent de source et laissent entrevoir que la bipolarisation est toujours là. Elle s’est enrichie simplement d’une montée du populisme, un peu à l’image de la campagne mensongère et indigne de Hachemi Hamdi qui, en 2011, parvenait à se hisser à la troisième position en distillant des mensonges.

Il a clairement fait des émules et ce type de candidats populistes s’impose désormais comme une troisième voie en Tunisie, alors que la gauche est empêtrée dans des lectures primaires de l’histoire et ne pèsera que quelques grammes dans les enjeux qui se dessinent.

L’abstention massive n’aura pas lieu

Faut-il baisser les bras? Non, bien sûr. Les Tunisiens me semblent d’abord décidés à aller voter, ce qui n’était pas évident avant la disparition de BCE en cours de mandat. C’est un premier point qui a toute son importance car l’abstention massive ne semble plus planer au-dessus de ce scrutin.

En second lieu – et c’est fondamental -, le segment de l’opinion qui représente le mieux les classes moyennes et ce que nous nommons « majorité silencieuse » semble avoir choisi justement le silence.

En d’autres termes, beaucoup de Tunisiens se contentent aujourd’hui d’écouter et reconnaître les candidats qui s’étripent de ceux qui ont pris de la hauteur, les candidats qui les manipulent de ceux qui ne tiennent pas de discours lénifiant, les candidats qui savent se taire pour rendre sa crédibilité à la parole publique de ceux qui ne se sentent bien que dans la peau de tribuns du dérisoire le plus abject.

Le grand parti des silencieux

La majorité silencieuse retient son mot à dire et il me semble qu’elle saura remettre le peuple au cœur du jeu et, avant les partis à qui nous devons l’actuel désastre, saura voter pour que les institutions ne vacillent plus ou ne soient plus à la merci du premier aventurier venu.

Le grand parti des silencieux pourrait ainsi remettre tout le monde d’accord et la Tunisie au centre. Face au délitement de l’Etat, les Tunisiens qui votent sont capables d’un sursaut qui pourra surprendre tout le monde. Ils sont nombreux qui, comme moi, pourraient au premier tour faire confiance au candidat de leur coeur.

Toutefois, je crois, que comme moi, ils ne le feront pas car la Révolution continue et les enjeux de la transition, la tension entre modernité et conservatismes, nous invite une nouvelle fois à voter utile.

Être de gauche en 2019

Faisons un dessin. Je me définis de gauche et, depuis 2011, je n’ai pas pu voter à gauche sinon en les termes identitaires qui opposent islamistes et progressistes. Je me définis de gauche mais je me sens à mille lieux du Front populaire d’où les relents staliniens et nationalistes-arabes empêchent toute synthèse contemporaine.

Je me définis de gauche et l’auberge espagnole de Nidaa Tounes m’a pour un temps représenté avant de se disloquer. In fine, je suis de gauche et tout ce qui n’est pas lié à l’islamisme me représente. Etre de gauche aujourd’hui, c’est récuser l’islamisme tout en étant apte à gouverner ensemble.

C’est aussi prendre comme un leurre tout ce que les islamistes font au pouvoir car c’est dans le tissu social qu’ils investissent l’essentiel de leurs efforts. Ainsi, être de gauche, dans une Tunisie où les conservateurs islamistes sont de droite, c’est accepter d’être membre d’une famille disparate à laquelle appartiennent toutes les sensibilités non tentées par le sectarisme.

Les trois rejets de la majorité silencieuse

N’appartenant à aucun parti, je me situe ainsi à gauche, c’est à dire dans le camp opposé – démocratiquement opposé – aux islamistes.

Beaucoup de Tunisiens me ressemblent et certains parmi eux rêvent même – ce qui serait ardu – qu’un candidat ni islamiste ni populiste puisse faire la surprise en passant dès le premier tour. Qui vivra verra! Mais qu’on se le dise, la majorité silencieuse va mettre du piquant dans la campagne. Tout simplement en gardant le silence sur ses intentions et en exprimant ses trois rejets.

Un rejet de la versatilité de beaucoup de candidats et de leurs partis. Un rejet des tribuns à l’éloquence nauséabonde et aux promesses fallacieuses. Et un rejet de ce qui ne va pas dans le sens d’une consolidation des institutions républicaines dans le cadre de la transition démocratique.

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