« Je suis pas bi » ou la complainte d’un simple homonational

« Je suis pas bi » ou la complainte d’un simple homonational

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Laissez-moi d’abord dire que je n’ai rien contre les « bi ». Pour ma part, ils sont nombreux dans mon entourage.
Je compte en effet beaucoup de binationaux parmi mes amis et la plupart d’entre eux sont de mère française ou d’une autre nationalité étrangère.
Certains autres de mes amis ont épousé un conjoint de nationalité étrangère et ont adopté la nationalité de leur époux.
Aujourd’hui, leurs enfants aussi ont une double nationalité et comptent aussi parmi les « bi » de mon entourage.
D’autres amis se sont installés à l’étranger et, au bout de quelques années, ont adopté la nationalité de leur pays d’accueil. De ce fait, eux aussi sont devenus des « bi » et ont fait bénéficier de ce statut leur propre famille par le biais de regroupements et de mariages contractés au village en été et vécus en général dans l’Hexagone.
Tous ces « bi » ont bénéficié de l’hospitalité des pays d’accueil contrairement à celles ou ceux qui, par l’un de leur parents, sont nés belges, danois ou français.
La démarche est différente et qu’on me permette de le dire, les loyautés le sont aussi.
J’ai ainsi souvent eu un véritable malaise devant, en général, des Français qui conspuaient la France dont ils étaient les citoyens les plus paradoxaux que j’ai eu à connaître.
La question coule alors de source: pourquoi demander à être accueilli dans une nationalité lorsqu’on ne la reconnaît que pour les avantages qu’elle vous procure?
Car, ne l’oublions pas: demander une autre nationalité que la sienne est un acte volontariste, une démarche à laquelle rien ne vous oblige fondamentalement.
Venons en à l’homonational que je suis. Dans mon cas, c’est un choix délibéré, clairement assumé. Je me trouve bien dans ma nationalité tunisienne, ne songe ni à la quitter ni à la doubler. Je suis respectueux de toutes nos diasporas y compris celles qui ont été poussées en dehors de leur pays par des pratiques basées sur la discrimination et la spoliation.
Je considère que toutes ces diasporas sont un potentiel extraordinaire et qu’il ne faut pas les négliger.
En ce qui me concerne, j’ai fait un choix que je considère patriotique. Je suis et reste homonational car où que je puisse être je reste Tunisien et il est hors de question que j’adopte une nationalité de confort dont le drapeau ne serait pas le mien.
Choix borné m’a-t-on souvent dit! Peut-être mais il est motivé par mon amour exclusif pour la Tunisie et mon respect profond pour les autres pays dont j’ai refusé de porter la nationalité pour de simples raisons de convenance personnelle.
Je considère le monde entier comme mon deuxième pays mais rien ne m’oblige personnellement à adopter une deuxième nationalité. Je le dis en toute conviction et sans aucune forme de ressentiment.
D’ailleurs, pour ne rien vous cacher, j’ai un fils français par sa mère et une épouse de nationalité américaine. Et dans les deux cas, je n’ai pas vu et ne vois pas les raisons qui me pousseraient à entrer dans leurs nationalités si ce n’est que pour des questions pratiques.
Ceci dit, je considère France et Amérique comme mes secondes patries. J’y ai vécu, étudié, appris, aimé et surtout été accueilli par des peuples respectueux de l’altérité, accueillants par essence et foncièrement hospitaliers.
Toutefois, d’une certaine manière, j’ai préféré dans ma vie respecter et préserver cette frontière qui au fond rassemble des peuples différents, des peuples voisins, des peuples amis.
Et que l’on ne me parle pas d’histoire, de colonialisme ou d’impérialisme! Car en général, les plus bruyants des redresseurs de torts sont ceux là qui bénéficient le plus de cette zone grise où la double nationalité vous permet de bénéficier de toutes les magouilles possibles et imaginables qui permettent à de petits malins de se nourrir sur le dos de deux bêtes à la fois.
Je ne vais pas entrer dans certains détails qui relèvent du scabreux ou de l’outrancier. Mais en la matière, il y aurait beaucoup à dire et redire.
Pour terminer, j’ajouterais que je suis fier de ma nationalité et subis aussi les désagréments qu’elle suppose.
Je continuerai à avoir des difficultés pour obtenir des visas. Je continuerai à subir certaines tracasseries dignes de Kafka ou Orwell. Mais, je continuerai aussi à vivre comme ont vécu mes parents et avant eux mes ancêtres. Dans l’hospitalité de l’autre et le respect de tous.
En ce sens, je suis très fier de constater que de plus en plus de personnes de nationalités européennes font la démarche (trop compliquée) pour devenir des citoyens tunisiens. Je constate aussi avec joie que de nombreux amis de confession juive ont été réintégrés dans leur nationalité tunisienne après des parcours parfois épiques.
Je suis tout aussi fier de constater que la Tunisie reste une terre d’accueil même si beaucoup reste à faire dans ce domaine. Notre manière aujourd’hui d’intégrer les Africains de l’ouest qui vivent parmi nous en dira long sur notre capacité d’hospitalité et d’humanité.
Dommage par contre qu’à cause d’une politique délibérée qui a encouragé les Tunisiens à s’investir dans le terrorisme, nous ne soyons plus aussi considérés et bienvenus que par le passé et parfois auréolés d’une suspicion de radicalisme.
Dommage aussi, qu’ingrats par nature, beaucoup de Tunisiens à double nationalité se sentent supérieurs aux homonationaux que nous sommes et le font savoir.
Dommage car cette propension à créer une Tunisie à deux vitesses où les « bi » domineraient les « homos » à cause de raisons pratiques évidentes n’est pas loyale envers le pays.
Qu’à cela ne tienne, et le débat est loin d’être clos, je reste un « homo » convaincu mais, à aucun moment, je n’accepterai d’être un citoyen de seconde zone dans mon propre pays car je ne possède pas un second passeport.
Car, tel est le paradoxe qui nous taraude aujourd’hui et il est la conséquence de l’arrogance de binationaux qui, malheureusement pour eux et leurs deux pays, n’ont pas compris la nature de leurs devoirs envers leurs deux nations et leurs peuples.
C’est un indigène heureux qui vous le dit, un autochtone du cru dont le village est toute la Tunisie, un homonational qui vit pleinement dans son siècle et ne rêve que de progrès et de fraternité.
Toutefois, tout idéaliste que je puisse être, je rejette fermement les arrogances pitoyables, les loyautés élastiques et les discours haineux sous couvert d’identités culturelles ou nationales.
Dès lors, homonational oui, mais contre les totalitarismes islamistes, le féodalisme qui renaît et l’ignorance obscurantiste qu’on répand.
Et là, c’est le devoir de tous les Tunisiens fussent-ils aussi Aléoutiens, Océaniens, Sibériens ou Bengalis de lutter contre ces fléaux.

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