L’argent du FMI est-il affecté aux salaires des fonctionnaires ?

Le Fonds monétaire international a approuvé, mercredi 12 juin, le versement de 247 millions de dollars à la Tunisie, sixième tranche d’un prêt obtenu à la faveur d’un accord conclu entre notre pays et le FMI, en décembre 2016, concernant un programme de prêts d’environ 2,8 milliards de dollars au titre du mécanisme élargi de crédit. Pour rappel, les autorités tunisiennes et les services du FMI se sont mis d’accord sur des mesures et des réformes visant à atteindre l’objectif d’un déficit budgétaire de 3,9 % du PIB (hors dons) pour 2019. Mais quand bien même le FMI a tenu ses engagements vis-vis- de notre pays, est-on sûr que l’argent va être affecté là où il devrait l’être selon le vœu même du bailleur du fonds international. Nous avons posé cette question à Moez Joudi.
  • Moez JOUDI « Notre pays a besoin de macro-économistes »

Pouvez-vous nous préciser où va l’argent que nous empruntons de la FMI ?

Pour revenir aux fondamentaux, le FMI et la BM sont deux institutions qui se partagent les tâches. Le premier, en l’occurrence le FMI, accorde des crédits aux pays ayant des difficultés financières qui mettent en péril la stabilité de leur système financier et contribue à des opérations de sauvetage et de réforme. La BM, de son côté, est une institution financière internationale qui accorde des prêts à des pays en développement pour la réalisation de projets publics.

Vous n’avez pas répondu à ma question !

Il est utile de rappeler que le FMI est souvent au chevet des pays qui ont un besoin financier urgent comme c’est le cas de la Tunisie. Notre besoin d’argent a été occasionné par l’augmentation des dépenses publiques, notamment celles relatives aux dépenses du personnel (salaires de la fonction publique) et au remboursement des intérêts de la dette.

Nous avons cumulé, en effet, des déficits budgétaires tels, que le recours au FMI est devenu inéluctable. En même temps, la partie tunisienne s’est engagée à faire des réformes dans le but d’enclencher une dynamique de croissance. Seulement, en l’absence d’un plan de relance, ces engagements n’ont pas été tenus ce qui explique, d’ailleurs, pourquoi cette sixième tranche du FMI n’a pas été débloquée à temps.

Disons les choses comme elles sont. Est-ce vrai qu’une grande partie de l’emprunt du FMI a été utilisée pour payer les salaires des fonctionnaires publics ?

Ceci n’est pas totalement faux. Les dépenses salariales dans le projet du budget de 2019 sont estimées à 16,5 milliards de dinars, contre 14,7 milliards de dinars, en 2018, soit 40% du budget (40,8 milliards de dinars). Il faut savoir, également, que près d’un quart du budget de l’Etat (22%) est consacré au remboursement de la dette (principal et intérêt). Le service de la dette publique pour 2019 est de 9,307 milliards de dinars.

Cette année, nous devons mobiliser, par ailleurs, des ressources de crédits aux alentours de 10,720 milliards de dinars, soit presque le même montant de la dette à rembourser en 2019. Nous nous sommes trouvés donc contraints de recourir au FMI pour faire face à toutes ces dépenses, entre autres pour payer les dépenses du personnel.

Nous savons tous que la Tunisie s’est engagée auprès du FMI à réduire le volume de la masse salariale et aussi le déficit budgétaire à hauteur de 3,9% du PIB en 2019. De plus, à notre connaissance, les services compétents du FMI suivent les affectations de l’argent qu’il nous prête. Comment se fait-il qu’on puisse «détourner» ces ressources ?

Ecoutez, le FMI est une institution politisée comme bien d’autres institutions. Il accorde, parfois, des souplesses quand le contexte le permet.

Pourquoi la Tunisie est-elle arrivée à un stade tel que sa survie financière est suspendue au FMI quand on sait que le recours à cette institution est un droit légitime que nous accorde notre quote-part en Droits de Tirages Spéciaux (DTD) auprès d’elle ?

Nous avons recouru auparavant au FMI (en 1986), mais les responsables de cette institution ne nous avaient pas imposé des directives comme celles qu’ils nous imposent aujourd’hui. La raison est toute simple : en 1986, nos négociateurs avaient pour noms Mustapha Zaânouni, Nouri Zorgati, Mohamed Ghannouchi et Rachid Sfar.

Le poids des négociateurs pèse sur les accords entre les deux parties. Le gouvernement actuel n’a pas d’envergure. Il reste longtemps à la traîne et quand il est bousculé par le temps, il boucle l’affaire sans se soucier vraiment des conséquences…

la Tunisie a-t-elle besoin d’un économiste pour la sortir de l’ornière ?

J’admets que notre pays a besoin de macro-économistes, mais le problème et la solution sont fondamentalement politiques. Il faut des débats de programme et d’idées. Le Chef du gouvernement Youssef Chahed est parti dans des calculs électoraux, notre souhait est qu’il s’engage à faire en sorte que les élections soient correctes et transparentes.

Interview réalisée par Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 17/06/2019

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