La hausse des prix des fruits et légumes plaide en faveur de l’Aleca !

Ceux qui s’opposent à l’Accord de libre échange complet et approfondi (Aleca), sous prétexte qu’il va pénaliser les produits du terroir et compromettre leur compétitivité par rapport aux produits européens, doivent nous donner des alternatives fiables au phénomène de la hausse vertigineuse des prix. A défaut, l’Aleca pourrait constituer un début de solution même s’il ne se décline pas en finalité.

La schizophrénie du Tunisien s’est-elle également glissée dans son pouvoir d’achat ? D’une part, il s’insurge contre la cherté des produits locaux et contre la spéculation, d’autre part il achète toutes sortes de denrées, souvent à prix fort, et fait tout pour que les spéculateurs contrôlent le niveau des prix à leur guise.

Le Tunisien est un défenseur invétéré du produit local, il est aux premières loges quand il s’agit de promouvoir la campagne « Consommer tunisien ». Mais lorsqu’il est confronté à une décision d’achat, il se dirige, la plupart du temps, vers les produits importés parce qu’il considère qu’ils sont de meilleure qualité. On sait que le Tunisien est schizophrène, l’avons-nous dit, mais là ça frise la déraison

L’Aleca, c’est quoi ?

Le dico du commerce international présente l’Aleca comme une catégorie d’accord de libre-échange conclu entre l’Union européenne et un autre pays « voisin ». Il ambitionne d’accélérer l’intégration commerciale entre l’UE et ses partenaires et voisins dans des domaines très diversifiés tels que le commerce des services, l’établissement et la protection des investissements, le commerce des produits agricoles, les produits de la pêche, etc.

Il faut rappeler que l’UE et la Tunisie sont à un stade avancé de cet accord. Les discussions ont démarré en 2012 et l’annonce des débuts des négociations a eu en mai 2015. Nous sommes actuellement au quatrième round des négociations et les choses vont dans le sens d’une conclusion de cet accord.

Concrètement, cet accord porte sur la question du libre-échange entre les deux parties tant sur la réduction des droits de douanes que sur la réduction des barrières non tarifaires. A terme, il va se constituer un espace commercial dans les deux sens où il est question d’une libre circulation des produits sans aucune forme de restrictions.

A qui l’Aleca fait-il peur ?

Cette campagne subite anti-Aleca n’est pas sans nous interpeller dans la mesure où l’accord d’association entre la Tunisie et l’UE signé en 1995, et entré en vigueur en 1998, a déjà prévu, à terme, la libre circulation des marchandises et des services dans les deux sens. Pourquoi avoir attendu tout ce temps pour s’indigner ?

A qui l’Aleca fait-il, aujourd’hui, peur et pourquoi le craindre ? Craignons-nous que les produits agricoles européens investissent nos étals et fassent de l’ombre à nos produits ? Si cela aura pour effet de pousser nos agriculteurs à se mettre à niveau, à améliorer notre stratégie agricole, à moderniser notre appareil productif et à repenser notre politique en la matière, nous ne pouvons que nous réjouir de l’ouverture des frontières.

Mais cautionner le statu quo sous prétexte qu’il y va de la survie de notre économie, ce discours creux s’apparente à la démagogie. Nous sommes-nous demandés pourquoi l’Utap et les organisations agricoles sont contre le flux des produits agricoles européens alors que nos marchés manquent de tomates, de pommes de terre, de poivrons, de persil, de gombos, d’épinards, d’oignons rouges, de salades frisées, de roquette, de coriandre, et d’autres légumes qui ont disparu des étals, à l’instar des asperges, du cresson, etc.

Pourquoi cet acharnement contre les produits agricoles européens quand nos produits du terroir sont moins chers en France qu’en Tunisie et quand le prix d’un kilo de fraise, de raisin ou de figue de barbarie tunisiens est plus élevé que celui d’un kilo de banane, venant pourtant de Cuba ou d’Afrique.

S’est-on demandé pourquoi des pommes Granny Smith sont vendues 1,95 euro le kilo, à Carrefour, en France et les pommes Golden 1,10 le kilo, alors que les variétés tunisiennes, moins succulentes, sont exposées sur nos étals à 3,5 dinars, 4 dinars, voire 6 dinars.

Pourquoi les dattes et l’huile d’olive tunisiennes sont plus chères en Tunisie qu’ailleurs quand elles sont exportées ? Par quelle magie les viandes rouges, quand elles sont importées, coûtent moins cher que les viandes locales ? Pourquoi les industriels tunisiens approvisionnent l’Algérie et la Libye en lait et parallèlement importons-nous du lait belge ?

C’est un secret de polichinelle : le commerce intérieur et extérieur de notre pays est entre les mains de lobbies et de groupes d’intérêt qui manipulent le marché à leur guise. Ils créent des pénuries lorsqu’ils éprouvent le besoin d’importer et provoquent l’abondance quand ils décident de s’ouvrir à l’international. Tout cela en connivence avec les hommes au pouvoir qui se proclament garants de la stabilité sociale alors qu’ils sont en train d’appauvrir sciemment la population.

Chahir CHAKROUN
Tunis-Hebdo du 20/05/2019

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