Khaled Abol Naga et Amr Waked, l’Honneur ou les honneurs?

Khaled Abol Naga et Amr Waked, l’Honneur ou les honneurs?

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Amr Waked et Khaled Abol Naga à Washington
Amr Waked et Khaled Abol Naga à Washington

 

Ils étaient adulés par le public, ils avaient les honneurs, les trophées, l’argent, la célébrité… En fait, Khaled Abol Naga et Amr Waked avaient tout ce dont on pouvait rêver. Mais en 2011, ils avaient décidé tous les deux qu’il leur manquait l’essentiel à leurs yeux : La LIBERTÉ et la DIGNITÉ.

En Janvier 2011, ils étaient place Tahrir avec des centaines de milliers d’égyptiens à scander les slogans : 3ich, 7orrya, 3adala Ijtima3ya (Pain, Liberté, Justice sociale). Ils refusaient de se plier à la dictature et souhaitaient un avenir meilleur pour leur pays.

Ils n’étaient pas les seuls artistes à soutenir cette révolution, mais ils sont parmi les très très rares à ne pas être rentrés dans les rangs par la suite.

Khaled Abol Naga et Amr Waked, Place Tahrir
Khaled Abol Naga et Amr Waked, Place Tahrir

Depuis, inlassablement ils se battent pour les droits de tous les égyptiens.

Depuis huit ans ils luttent pour réaliser leurs rêves d’un pays séculier, civil et démocratique, où tous les citoyens pourront exercer leurs droits et jouir de leurs libertés publiques et individuelles.

Depuis huit ans, ils osent parler, ils osent dénoncer, ils osent crier haut et fort.

On a voulu les faire taire, on leur a mis les bâtons dans les roues, on les a empêché de travailler, on a interdit leurs films (allant jusqu’à faire annuler le film Le vendeur inconnu de patates douces, pourtant en compétition officielle au Festival de Dubaï 2016, quarante huit heures avant sa projection), on a fomenté contre eux des campagnes diffamatoires sur les médias, on les a insultés, menacés….

Bien malgré eux, ils ont été contraints  de quitter leur pays, leurs foyers, leurs familles et leurs amis. Ils ont du sacrifier leurs carrières. En fait, ils ont du renoncer à tout pour leurs idées.

Mais malgré cet exil forcé, ils n’ont pas plié.

Leur liberté et leur dignité étant sacrées pour eux, ils ont choisi de poursuivre le combat et ne pas abandonner leurs idéaux.

Liberté d’expression, liberté de critiquer, de dénoncer tout haut les injustices, les discriminations, les abus de pouvoir, les décisions autoritaires…

Liberté qu’ils payent très cher.

Khaled Abol Naga a du faire face à des campagnes calomnieuses depuis des années, en particulier depuis qu’il a osé dire à Sissi : Er7al (Dégage).

A chaque fois qu’il participe à un événement quelconque ayant trait aux droits de l’homme, il est violemment attaqué et dénigré, comme par exemple en novembre 2017 suite à sa participation au Forum des Jeunes pour la Paix au Bahreïn. Pareil en octobre 2018. Après qu’il ait pris part au Sommet des Défenseurs des Droits de l’Homme à Paris, il s’était retrouvé avec des procès diligentés par des avocats mercenaires qui ont porté plainte contre lui pour des motifs divers.

Quant à Amr Waked, il s’est vu notifier un refus de renouvellement de son passeport auprès des autorités consulaires égyptiennes après avoir dénoncé la réforme constitutionnelle en cours.
Il a également été dernièrement condamné à huit ans de prison par un tribunal militaire pour «avoir propagé de fausses informations et insulté les institutions de l’État».

Ce mercredi 27 mars, le syndicat égyptien des acteurs, favorable au pouvoir, a radié les deux acteurs accusés de «haute trahison contre la nation et le peuple égyptien» et de vouloir nuire à «la sécurité et la stabilité de l’Égypte». Ils ne sont donc, de ce fait, plus autorisés à exercer leur métier dans leur pays.

Cette décision fait suite à la participation des deux acteurs, avec plusieurs autres opposants égyptiens, à un événement organisé par l’association The Freedom Initiative et sponsorisé par plusieurs ONG dont Human Rights Watch, pour dénoncer la réforme en cours de la constitution égyptienne qui prévoit notamment d’accroître les pouvoirs de l’armée et de permettre au président Sissi de rester en poste jusqu’en 2034 !
(Tous les détails dans la vidéo ci-dessous)

مجلس الشيوخ يستمع لخالد أبو النجا وعمر واكد حول الأوضاع الحقوقية في مصر

عقدت أمس الإثنين، في مجلس الشيوخ الأميركي جلسة استماع غير رسمية لمناقشة ملف حقوق الانسان في مصر، بمشاركة فنانين وممثلين عن منظمات حقوقية حيث أبدوا رأيهم في حالة حقوق الانسان والتعديلات الدستورية المرتقبة. وشارك في الجلسة الفنانين #خالد_أبو_النجا و #عمر_واكد

Publiée par ‎Khaled Abol Naga – خالد أبوالنجا‎ sur Mercredi 27 mars 2019

 

Les deux acteurs ont critiqué cette décision, Khaled la qualifiant de hâtive et déplorant que le président du syndicat n’ait même pas cherché à les appeler pour savoir ce qu’il s’est réellement passé et Amr regrettant qu’un syndicat dont le rôle est de défendre ses membres outrepasse ses prérogatives et sanctionne des acteurs pour leurs opinions politiques. Il a également annoncé qu’il allait porter plainte contre cette décision illégale.

كنت أتمنى من السيد النقيب الاتصال بنا على الأقل قبل الاندفاع بمثل هذا القرار المتسرع و الذي يخون قبل اي تحري عن…

Publiée par ‎Khaled Abol Naga – خالد أبوالنجا‎ sur Mardi 26 mars 2019

 

L’Association pour la Liberté de Pensée et d’Expression (Association Freedom of Thoughts and Expression – AFTE) a publié un long communiqué pour expliquer en détails l’illégalité de cette sanction. Elle a condamné la décision de radier les deux artistes pour des motifs politiques et a considéré cette pratique comme une violation de la liberté d’expression et des droits des membres et comme faisant du syndicat d’artistes un instrument d’autorité pour punir les opposants.

L’association a également dénoncé le fait que le syndicat n’a respecté ni les textes ni les procédures d’investigations et d’écoute des concernés avant de prendre sa décision.  Par ailleurs, elle a rappelé que seul un conseil de discipline (dont un des membres doit être choisi par les accusés) est habilité à prendre des mesures disciplinaires. Elle a également relevé que le droit à la défense a été bafoué, les textes prévoyant que les accusés soient informés d’avance et qu’ils puissent être assistés par des avocats.

L’AFTE a aussi déploré le fait que le syndicat, dont le rôle est de protéger les intérêts de ses membres, a faillit à son devoir en lançant des accusations graves pouvant mettre en danger la sécurité et la vie des artistes.

En réalité, les craintes de l’AFTE étaient fondées, puisque des avocats à la solde du pouvoir, se basant sur cette décision, ont déposé des plaintes contre les deux artistes en vue de faire interdire la diffusion des films, feuilletons et émissions de tous genres dans lesquels ils avaient pris part, de les déchoir de leur nationalité égyptienne et de les faire condamner à des peines de prison pour haute trahison et pour crimes contre l’État et pour les faire rechercher par Interpol pour les ramener en Égypte !

La radiation des deux artistes pour haute trahison a divisé l’opinion publique égyptienne entre sympathisants et opposants. Les uns louant leur courage et leur loyauté,  les autres condamnant leur supposée traîtrise, relayée et commentée par les diverses chaines de télévision nationales.

Cette sanction qui avait pour but de faire taire les deux acteurs, a finalement été largement propagée par les médias du monde entier et a braqué les projecteurs sur la répression, voire la persécution, des opposants en Égypte et sur le projet dictatorial de réforme de la constitution.

Le silence assourdissant de la quasi-totalité des artistes égyptiens face à cette sanction est remarquable. Il prouve encore une fois le courage de ces deux acteurs qui ont choisi de vivre en hommes libres et fiers. Ils ont préféré l’Honneur aux honneurs factices. Mais ont-ils fait le bon choix?

Sur les réseaux sociaux, les tunisiens se sont montrés plutôt solidaires avec les deux comédiens. Certains artistes ayant même manifesté le désir de leur venir en aide ou de leur rendre hommage.

Il faut dire que les deux acteurs sont connus en Tunisie. Amr Waked y a récemment tourné le film Ecrire sur la neige de Rashid Masharawi (Palestine), projeté en ouverture des JCC 2017. Quant à Khaled Abol Naga, en plus de ses fréquentes visites, il ne rate jamais l’occasion de dire que la Tunisie lui porte chance. Il rappelle d’ailleurs souvent qu’enfant, il y a tourné son premier film et qu’il y a obtenu son premier grand prix en tant que coproducteur, en l’occurrence le Tanit d’Or lors des JCC 2010 pour son film Microphone, réalisé par Ahmad Abdallah. D’ailleurs,  par un heureux hasard, la photo qui illustre la plupart des articles publiés cette semaine sur la presse internationale est celle où il reçoit ce trophée. Un signe du destin ?

Khaled Abol Naga recevant le Tanit d'Or pour son film Microphone - JCC 2010
Khaled Abol Naga recevant le Tanit d’Or pour son film Microphone – JCC 2010

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