Chronique de Hatem Bourial | Sous la Coupole, des chansons…

Chronique de Hatem Bourial | Sous la Coupole, des chansons…

Par - Tunis-Hebdo

Ce sont des airs connus, d’anciennes chansons, qui retraversent ma mémoire. L’époque était à l’Orient et, fin des années soixante, nous avions assisté à une véritable déferlante artistique.

Le palais des sports d’El Menzah était devenu l’écrin privilégié des artistes du moment. Au début des années soixante-dix, ce nouvel espace inauguré lors des Jeux Méditerranéens de 1967 avait supplanté toutes les autres salles de représentations. Car, dans le temps, le stade Chedly Zouiten et le palais de la foire étaient les arènes les plus vastes de Tunis.

En ce temps, les salles de représentations étaient plus petites. On se retrouvait au Théâtre municipal, au Casino du Belvédère et aussi à la Pépinière. Très divers, les publics aimaient aussi se retrouver au Colisée ou à l’ABC ainsi que dans les banlieues proches de la capitale. On parle encore de l’Hacienda à Salammbô, de l’Olivier rouge à Sidi Bou Saïd ou de la Tour Blanche à Gammarth.

Que de stars, et non des moindres, ont évolué dans ces lieux où la fête se conjuguait avec un art de vivre qui a aujourd’hui dépéri. Il faut imaginer Charles Aznavour sur les planches du Casino de Tunis ou les tréteaux de la Tour Blanche pour se rendre compte du frémissement de la jeunesse de cette époque dont un demi-siècle nous sépare désormais.

Pour l’anecdote, on raconte aussi que les premiers grands concerts de jazz ont eu lieu sur l’avenue Gambetta qui a été renommée Mohamed V. C’est là que les soldats américains stationnés à Tunis en 1943 avaient donné des concerts improvisés et aussi reçu des stars en tournée. C’est sur cette grande avenue qu’ont été accueillis les plus grands cirques visitant la Tunisie. En ce temps, tout le quartier était nommé Gambetta et se trouvait en quelque sorte aux limites de la ville.

Seulement, aucune espace n’avait la « gueule » de la Coupole d’El Menzah. Edifiée dans le cadre de la Cité nationale sportive, cette coupole avait à la fois une allure futuriste et monumentale. Aux côtés de la Piscine olympique et du stade de football, le palais des sports allait vite s’imposer comme le lieu phare de la capitale. On y voyait surtout les sportifs et les artistes et peu à peu la coupole sera aussi investie par les politiciens pour leurs meetings.

Ainsi, jusqu’à la construction du Palais des expositions du Kram et de la Cité de la Culture, cette Coupole d’El Menzah demeura le lieu de prédilection des grands rendez-vous. On y a vu défiler bien du monde alors que Tunis voyait s’élever beaucoup de nouveaux édifices.

C’est de cette période à cheval entre les années soixante et soixante-dix que date la construction de l’Africa, de l’International ou du palais des congrès, sur l’avenue Mohamed V. Tunis connaissait alors une véritable mutation architecturale qui avait aussi vu la construction du palais de Carthage ou encore celle de la Maison du parti destourien à La Kasbah.

Cette période dans nos mémoires reste lié à la musique et au football. Le football avait connu de riches heures grâce aux nombreux matches d’exhibition . A l’époque, les équipes d’Europe de l’est étaient nombreuses à se produire en Tunisie. On voyait aussi de nombreux clubs européens jouer des matches-gala contre l’équipe de Tunisie. De cette période reste le souvenir de parties très disputés de nos joueurs contre la Juventus, Anderlecht, la Lazio ou encore l’Etoile rouge de Belgrade ou le Lokomotiv Sofia.

Le Brésil « en personne » avait joué à El Menzah ! Ce stade qui a maintenant une cinquantaine d’années se souvient de centaines de rencontres parfois décisives comme pour la qualification du onze tunisien pour la Coupe du monde en Argentine ou encore les finales de Coupe de Tunisie. Il faudrait un jour songer à écrire l’histoire de cet écrin qui a aussi reçu des stars internationales à l’image de Michael Jackson et d’autres.

Même chose pour la Coupole qui a drainé les foules pour les autres sports collectifs. On y a vu les Harlem Globe Trotters en démonstration tout comme, au grand dam du public, on y a vu David Poison mettre le champion tunisien Tahar Belhassen K.O. au premier round.

Quant aux stars de toutes les époques, elles ont aussi défilé sur la scène de la Coupole. Certains vous raconteront les concerts inoubliables de Boney M, Demis Roussos ou Johnny. D’autres évoqueront plutôt les stars orientales qui ont aussi donné ses lettres de gloire à cette coupole pas comme les autres…

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Si mes souvenirs sont bons, c’est Om Kalthoum qui avait ouvert le bal avec deux concerts qui sont demeurés des balises incontournables pour les mélomanes.

La diva égyptienne alors surnommée « L’Astre de l’Orient » avait émerveillé le public en chantant des œuvres comme « Fakarouni » ou « Al Atlal ». Ces deux concerts avaient mis la ville en émoi et la petite histoire se souvient des fans de la diva qui vendirent par exemple leur burnous pour payer les 10 et 20 dinars que coûtaient les billets. Une fortune à cette époque.

Si le concert d’Om Kalthoum est demeuré inoubliable, il y eut d’autres artistes et d’autres arènes musicales. En effet, cette fin des années soixante avait vu la naissance de nos plus grands festivals et du coup, plusieurs artistes égyptiens, libanais et orientaux avaient fait le déplacement pour Carthage, Tabarka ou Hammamet.

Comme ne pas évoquer Faïrouz ? La star libanaise s’était produite à la Coupole avec un grand renfort de danseurs et de choristes. Les soirées furent mémorables et le public réserva un triomphe à Faïrouz et aux Rahabani.

Deux autres stars sont inséparables de cette période. Il s’agit de Najet Essaghira et Abdelhalim Hafedh. Ces deux artistes se sont produits à plusieurs reprises et chacune de leurs venues suscitait l’émoi du grand public.

Il faut dire aussi que les premiers pas de la télévision tunisienne furent pour beaucoup dans la médiatisation de ces concerts. Ainsi, il ne reste pas grand-chose des concerts de Farid Latrache ou Laure Daccache en Tunisie, seulement quelques photos et des films d’actualité. Au contraire, les deux récitals d’Oum Kalthoum, les passages de Fairouz, Najet ou Abdelhalim ont été documentés comme il se doit par la télévision nationale. Ces reportages continuent à être diffusés de nos jours encore !

En son temps, Om Kalthoum eut droit à un bain de foule ainsi qu’à une rue à son nom. Ce ne fut pas le cas de Faïrouz, Najet ou Abdelhalim quoiqu’il n’est jamais trop tard pour bien faire. A part ces stars, il y eut des dizaines d’autres artistes auxquels le public tunisien réserva un triomphe.

Je me souviens par exemple de Gougouche, Loublouba ou Thoulathi El Marah. Très vite adoptés pour le public, ces artistes avaient ensuite monopolisé la télévision et on repassait leurs chansons à tout bout de champ. Ce fut aussi le cas de Abdelmottaleb, un chanteur égyptien à l’ancienne. Il chantait assis et se levait pour saluer le public.

A la même époque, Schérazade faisait sensation tout comme Houyem Younès qui, d’inconnue, devint la star du moment. Comment oublier Chérifa Fadhel et ses danses coquines ? Et la voix de stentor de Fahd Ballène qui allait conquérir le public ? Les stars se succédaient sur nos scènes alors que Sayed Mekkaoui et Sabah Fakhri allaient initier le public aux charmes d’un « tarab » nouveau.

La période était extraordinaire de ferveur artistique et l’on peut affirmer sans se tromper que tout ce qui comptait dans la chanson arabe de l’époque s’était produit à Tunis. Toutes nos salles de concerts – surtout la Coupole – se souviennent de cette ferveur et de ces vibrations musicales.

C’était une époque où notre coupole n’avait pas encore été souillée par les charlatans intégristes venus faire la promotion de l’excision et de l’obscurantisme. Une époque révolue mais dont l’écho demeure persistant alors que la Tunisie continue à perdre ses repères…

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 18/03/2019

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