Un zombie de soixante ans entre indépendance menacée et goulag islamiste

D’autres sont nés avec la Révolution du 14 janvier 2011 ou au lendemain du 7 novembre 1987.J’ai vu le jour entre les lendemains de l’indépendance du 20 mars 1956, la naissance de la République le 25 juillet 1957 et la promulgation de la Constitution de juin 1959.

Indépendants, invulnérables et souverains

A soixante ans, je vois le monde et mon pays comme ils sont à mes yeux et mon appréciation des choses est le juste reflet de mon expérience de vie, l’ensemble de ce que j’ai subi, conquis, appris et désiré.

Ce préambule pour dire combien je me sens lié à cette journée au cours de laquelle nous avons célébré depuis des décennies l’indépendance de la Tunisie. Enfant, cette notion d’indépendance avait des contours flous, théoriques, mouvants.

Ce que je savais, c’était que nous étions dissociés de la France et désormais libres de notre destin. Ce que je comprenais confusément, c’est qu’il fallait être invulnérables, en quelque sorte invincibles comme les héros dont les aventures nous pétrissaient.

C’est bien cela, l’indépendance devait nous rendre invulnérables au sens où plus personne ne pourrait prétendre malmener notre intégrité territoriale. Notre libération du joug colonial nous avait déjà rendus souverains, un peu comme les rois des livres d’histoire qui régnaient sur leurs pays.

Les petits Tunisiens de mon âge étaient-ils alors des rois souverains et invulnérables ? Je crois que c’est ce que ma génération avait ressenti. Très tôt, dès l’âge de six ans et même avant, il fallait porter le fardeau du développement du pays. Pour cela, il fallait apprendre et devenir les meilleurs. Il fallait tout apprendre pour demain construire un pays.

Il fallait – comme dans un western – avoir la mentalité, le souffle et l’ardeur des pionniers. Il fallait aussi partir de presque rien, d’une poussière d’individus disait-on alors, il fallait devenir un peuple.

La poussière d’individu réincarnée en zombie

Paradoxalement, de nos jours encore, je me sens aussi vague qu’une poussière d’individu. Chaque jour, je meurs mille fois pour renaître autant de fois le lendemain. Comme un zombie, une sorte de mort-vivant, qui cherche à retrouver son humanité, sa liberté, simplement son souffle d’être vivant.

Soixante années ne m’ont toujours pas appris à plier l’échine mais j’avoue humblement avoir été passablement domestiqué, réduit à l’aumône de quelques rêves et illusions et surtout sidéré par les gens qui aiment marcher en rangs ordonnés, selon les corporations qui se nourrissent sur la bête, les appartenances exacerbées à cause de l’autre en face qui refuse de mourir et laisser le champ libre aux vérités du moment, selon aussi ces sensibilités si fines et maladives qu’elles s’excluent pour rester aussi immaculées qu’une vierge toujours craintive et vite effarouchée.

Mon pays est-il indépendant ? Moi en tous cas, je ne le suis pas !

J’en ai conclu depuis fort longtemps que si mon pays était indépendant moi je ne l’étais pas et ne le serais probablement jamais. C’est depuis que je rêve que ces 20 mars soient aussi la fête de chacun d’entre nous, porteur d’une étincelle de souveraineté mais aussi lourd de ses rêves et des projectiles divers qu’il tire sur les comètes aux queues incandescentes.

Ce n’est pas peu de choses que de dire que j’ai vécu une révolution, une vraie avec un dictateur en fuite, des prises de plusieurs bastilles dont les prisonniers furent libérés et même des supermarchés dévalisés pour faire bonne mesure. Depuis, la révolution continue et n’est toujours pas arrivée à son terme.

Comme une roue qui patine inlassablement ou un vampire qui, comme le comte Dracula, ne peut ni vivre ni mourir. Les zombies d’ailleurs se multiplient sans que nul ne puisse y remédier, comme dans les films. Cela me renvoie aux Envahisseurs de la télévision de papa qui se réincarnaient sans cesse ou au Prisonnier qui voulait simplement être un homme libre, pas un numéro.

Comme je ne reconnais plus mon pays, j’ai fini par admettre que les gens ont simplement changé ou pire qu’ils étaient envoûtés, otages d’une magicienne ou d’une sirène cantatrice et peut-être même sevrés du lotos qui fait tout oublier, même sa conscience zombiesque.

Karmas redoutables et triades capitolines

Je ne sais pas pour vous mais lorsque je vois des naufragés en puissance se jeter dans les bras de la mer, je me dis qu’ils fuient un danger imminent. Même les autres que tout destine aux vies confortables préfèrent la fuite, généralement de l’autre côté de la Méditerranée.

Que fuient-ils ? L’indépendance ou la révolution ? La menace de devenir un zombie ou celle d’une résurrection dans la peau d’un barbu. Certains karmas sont redoutables et laissent présager des réincarnations impossibles à tenir.

Imaginez une starlette condamnée à renaître en porteuse de burqa ou un Casanova mondain qui revit dans la peau d’un djihadiste. Ou un Tunisien de soixante ans islamisé par le bas qui se retrouverait berger dans l’enclos des vaches sacrées de l’ashram d’un wahabiste défroqué.

Echec et mat : le goulag a aspiré vos aspirations

C’est que je ne sais plus où j’en suis. J’ai pour tradition de fêter l’indépendance mais elle est en échec et presque mat à cause de la révolution qui est elle aussi en échec et presque mat à cause de la contre-révolution islamiste qui ne respecte jamais la règle du jeu. Le Barbu suprême menace à chaque instant de renverser l’échiquier et nous montrer de quel bois il se chauffe.

Ses pions n’en font qu’à leur tête, ceci pour ne pas parler des tours de contrôle, des fous de Dieu et des chevaux de Troie qui nous matraquent les reins et cravachent ceux qui sortiraient du rang. « Invoquer l’indépendance, mais vous êtes fous à lier ! Vous prévaloir de la révolution, mais c’est du délire ! Le goulag vous attend si vous continuez ces perversions.

Commencez par prier cinq fois par jour et nous verrons pour votre cas « Je me demande à quoi ressemblerait un goulag islamiste. Un peu de maquis montagnard avec un zeste de rééducation coranique et des organes coupés à chaque incartade ou pensée subreptice.

Des fois, je redoute de me retrouver dans un camp de redressement pour les âmes mal nées ou simplement pas assez malléables. Mais bon, je n’oublie pas que l’indépendance me rend en quelque sorte invulnérable, à l’image d’Astérix, Maciste, Sabata ou James Bond.

Sans doute, jouerais-je la Grande évasion si les choses tournaient aussi mal. C’est que, voyez-vous, lorsque le Protectorat qatari commencera à se faire plus pesant, il faudra entrer en résistance, nous défendre et démasquer les traîtres, les lâches et les simples chasseurs de primes.

Et si c’est un Protectorat turc, il ne suffira pas d’appeler les Espagnols à la rescousse comme les Hafsides en leur temps, il faudra plutôt se retrousser les manches et regagner chaque pouce de terrain perdu.

Il est temps de reconquérir notre indépendance perdue

De toute façon, pour le moment rien n’est tout à fait joué. Il y aurait même quelques braves des deux sexes qui ont appelé les zombies encore entre deux eaux à se lever et marcher pour l’Indépendance. Pour ma part, je leur demanderai d’être plus explicites encore et dénoncer les matons du petit goulag et les harkis des roitelets arabes.

Finalement, le plus beau cadeau qu’on puisse faire à un peuple, c’est de l’engager à reconquérir son indépendance perdue, volée par des prédateurs de révolution et immolée par le Barbu suprême en l’honneur de l’émir de la planète des zombies à moins que ce ne soit un holocauste à la gloire du sultan de la mer qui broie du noir.

Moi, je continue à vénérer Jupiter et Baal Hamon. Vous verrez, avec le New Age, ça va devenir tendance d’être païen, surtout lorsqu’on se choisit des déités en Orient et en Occident. Et puis, la liberté de conscience, c’est pas que pour les corbeaux et les renards !

Moi, de toute façon, je vis dans le meilleur des mondes. Entre Orwell et Aldous, je tutoie même mes geôliers. Je suis protégé par la plus belle constitution du monde, je vis dans un pays ensoleillé avec pour triade capitoline Rached, Abdelfattah et Maherzia. Je suis libre comme les enfants de Regueb et les combattants du Chaambi.

Je suis désincarné comme un bébé qui vient de naître pour mourir. Je suis un ectoplasme sinistré, le fantôme de soixante ans d’illusions, un simple zombie qui ne sait plus si demain il goûtera au repos éternel ou s’il est condamné au goulag islamiste pour le restant de ses jours.

J’en jalouserais ceux qui refusent de naître pour ne pas vivre dans cet enfer où tout va bien madame la marquise, où se portent bien les bonimenteurs et les balivernes et où les traîtres se cachent pour ne pas célébrer l’indépendance qu’ils cherchent à brader et la révolution qu’ils finiront par émasculer.

Post-scriptum : Toute ressemblance avec un pays qui se nomme Tunisie n’est que pure illusion et simple fait du hasard objectif. J’ai commencé à écrire ce texte mais au bout, j’ai l’impression qu’un zombie – plutôt un djinn – s’est emparé de moi. J’ai même peur que ces paroles soient celles de l’un des anges massacrés par l’insanité publique qui se serait emparé de ma plume. Ou alors suis-je véritablement un zombie en son éternel purgatoire ?

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