« Regarde-moi » de Néjib Belkadhi : Une fiction, à perte de regard !

« Regarde-moi » de Néjib Belkadhi : Une fiction, à perte de regard !

Par - Tunis-Hebdo

Après une sélection au festival international du film de Toronto et une participation aux Journées Cinématographiques de Carthage, le film tunisien « Regarde-moi » de Néjib Belkadhi concourra en compétition officielle du non moins important FESPACO qui se tiendra du 23 février au 2 mars 2019 au Burkina Faso. Sorti dans les salles en Tunisie depuis la mi-novembre, le film continue toujours à avoir sa dose de public. Tant mieux pour cette fiction qui manque certes de teneur et de proportion, mais qui brûle étonnement d’ambition. Rentrons dedans.

La tentation est tenace de présumer que Néjib Belkadhi, inconsciemment ou non, semble trouver dans la thématique de l’autisme sa plus parfaite expression abordant le monde qui l’entoure ; la plus susceptible sans doute d’invoquer les tourments comportementaux quasi stéréotypés chez toute une collectivité tunisienne contemporaine ; la plus en phase surtout avec les tournants de cette ère de la « post-révolution », marquée par la dégénérescence, l’intolérance et l’incommunicabilité.

Le thème est bien précieux mais ce n’est point une fin en soi. L’autisme dans « regarde-moi », troisième long-métrage de son auteur, se veut plutôt et avant tout un prétexte pour déployer les tribulations d’un père en quête d’une impraticable paternité.

Un désir de paternité

Les premières minutes du film ont permis à Néjib Belkadhi d’exposer promptement et non sans une certaine efficacité une situation initiale des plus propices pour son personnage principal.

Quadragénaire au physique robuste et à la barbe légèrement grise et toujours entretenue, Lotfi est installé depuis plusieurs années à Marseille, se tenant plutôt bien dans sa peau d’immigré tunisien et parvenant visiblement à réussir sa nouvelle vie. Il gère un magasin d’électroménager, se fait respecter par les siens et se lie par amour à une Française, Sophie, dont il attend désormais un bébé. Tout va pour le mieux et l’événement méritera d’être marqué par une fête.

Scénario oblige, le réalisateur ne s’attardera pas là-dessus. Un coup de téléphone de Tunis et hop ! Le perturbateur est survenu non sans pertes et fracas. Alors qu’il était ivre de joie, au sens propre comme au figuré, par son imminente paternité, Lotfi se fait voir tout d’un coup les remous de son passé lui revenir en pleine figure.

Le piteux état de son ex-femme, décidément à l’article de la mort, le fera retourner au pays afin de décider du sort de Youssef, son fils autiste âgé de plus de huit ans. L’on assiste depuis lors, et ce jusqu’à la fin du film, à une longue et effrénée descente aux enfers de ce père, partant à la poursuite d’une paternité autrefois abandonnée, longtemps dissimulée et sciemment refoulée. En ce sens, le crédit initial de la situation s’estompe en raison même de son exposition.

Balayant d’un revers de main tout dilemme de représentation, le récit se fait davantage motiver par la reconquête d’une paternité révolue que par l’appétence de celle naissante. Catapultée d’ailleurs hors-champ et comme désormais refoulée à son tour, celle-ci ne fera surface que par image échographique, sur le fond d’écran d’un ordinateur, ou par métonymie, dans la voix off téléphonique de la compagne Sophie.

Ici, la sonnerie du portable, insupportable et au volume de son, bien irritant, résonnera à chaque fois tel un rappel implacable d’une filiation nouvelle, menacée comme la précédente par la cession paternelle.

Seulement, si le réalisateur a su conférer à ce drame familial un tout petit brin d’authenticité en contournant le traquenard du pathos, sa caméra, en revanche, n’a pas su en saisir à plein volume toute la teneur psychologique. Arbitraire, souvent désaxée et un tantinet nerveuse, elle n’a fait que détailler, parfois à la va-vite, les phases compliquées du parcours d’un père défiant les syndromes de l’autisme.

L’autisme, une affaire d’optique !

Incurable, le « trouble du spectre de l’autisme » nécessite prise en charge et accompagnement, accablant proches et parents, et affectant entourage et environnement. Documentation oblige, Néjib Belkadhi semble sélectionner dans le répertoire diverses situations pour en alimenter la démonstration.

Mais de peur que cela parte dans tous les sens, le registre étant très riche en possibilités, il a tâché au premier abord de limiter ce qu’il a imité. Entre certaines agitations, quelques crises et autres complications, c’est surtout l’incapacité de communiquer, et plus spécifiquement celle de croiser un regard, qui fera par-dessus tout office de véritable motrice de toute tension.

Le regard blanc, oblique et toujours fuyant, l’enfant Youssef s’en prend à tout œil qui s’y pointe. Il extirpe les mirettes de ses joujoux de figurines et abîme celles sur dessins et photos. Seuls des éclats de fluorescent dans un magasin ou des éclairs de lampe clignotant à la maison sont capables d’attirer activement son attention.

En face, se multiplient les démarches, les tentatives et les efforts de son père, cherchant dans son obsession une si espérée communication. L’enjeu étant de stimuler ce coup d’œil à coup de lumières battantes jusqu’à s’ingénier à le cerner par dispositif interposé. A l’aide d’un caméscope numérique, Lotfi s’évertuera à scruter, telle la quadrature du cercle, les frontières de ce regard impossible à saisir.

Chassant à priori tout risque de sens stratifié, l’autisme dans « regarde-moi » se veut, pertinemment et par parti pris, une affaire de regard. Mais chassez ainsi le risque, il reviendra aussitôt au galop. En tapant abusivement le carton de la mise en abyme, Néjib Belkadhi, croyant pourtant jouer aux plus fins, fait sans doute acter par ce geste immesuré « la fin de partie » à sa propre caméra.

Car engourdie sous cette couche d’optique de trop, elle s’interdira désormais toute éventuelle étendue de son tempérament. A défaut, et c’est bien dommage, d’en puiser plutôt la portée dans les profondeurs visuelles d’une telle problématique, coulant abondamment en signification, et d’en intensifier alors la teneur par coups de cinéma denses, pesants et percutants.

Une faim de cinéma

Si l’enchâssement du dispositif a continué de plus belle durant un bon bout de temps, la chute du film est venue pousser le jeu de miroir à sa plus plate dimension. Là où se révèle vaine toute expectative de Lotfi d’arracher à son fils un regard caméra, tout éphémère qu’il soit, c’est finalement de l’autre côté de la focale que l’espérance sera plutôt permise.

Youssef, le filmé, se mue en filmeur et l’acte d’énonciation, quasi thérapeutique, devient par là-même synonyme de salvation. L’idée n’est pas du tout banale mais le procédé a été galvaudé par une mise en scène des plus factices. N’empêche, cet autre côté de l’espoir dévoile l’expression d’une primitive et épurée envie de cinéma.

Paradoxalement, le film nous laisse, dans sa digestion, sur une de ces faims plutôt inassouvies de cinéma. C’est bien dommage, quitte à nous répéter, au vu des richesses inépuisables de la thématique et des éventualités visuelles qui pourraient en émaner.

Car, le drame de famille ayant étalé ses ingrédients, la portée des événements relatés reste néanmoins très limitée. Limitée par un intérêt seulement narratif et instantané, passager et sans creusement. Se succèdent alors, à un même niveau de lecture et à vitesse tournante, mouvements, dialogues et détails ponctuels des personnages.

Marquée ainsi par la rapidité, l’écriture semble effleurer le sens et devancer l’image. L’action prime et la grammaire du film semble mener à une fiction consciencieusement encadrée qui donne bien trop de responsabilités à ses acteurs.

Les plus importants, amenés à incarner le père revanchard et son fils autiste, ont carrément porté le film sur leur dos : « Lotfi » sera interprété à bonne enseigne par Nidhal Saadi, un télégénique notoire plutôt aguerri aux joutes feuilletonesques ; et l’enfant « Youssef » par Idryss Kharroubi, dont la performance, à saluer, n’a pas manqué de mystifier plus d’un spectateur.

Au reste, avouons que Néjib Belkadhi n’a pas trop réussi la suite de son casting qui révèle décidément des rôles secondaires manifestement lacunaires. Disposés principalement pour donner la réplique à Nidhal Saadi, que la caméra du réalisateur ne lâchera pas d’une semelle, des actrices et des acteurs comme Anne Paris (compagne de Lotfi), robotique et très juste dans son jeu, Aziz Jebali (son frère), absolument imbuvable et performant en piètre cabotin, ou Sawsen Maalej (sa belle-sœur) complètement bornée dans son sur-jeu, ont toutes et tous manqué visiblement le coche.

Anecdotique, l’apparition de Mouna Noureddine (mère de Lotfi), dont le passage sera l’occasion de pointer du doigt le regard de la société sur « la folie » de l’autisme, ne manquera pas de faire plaisir aux plus puristes des nostalgiques.

Tout compte fait, « Regarde-moi » de Néjib Belkadhi a beau avoir du pain sur la planche, mais en faisant lever de la pâte molle, il trompe sa faim au loup sans parvenir à le chasser carrément hors du bois. Voici pourquoi cette œuvre, tout en ayant les dents bien longues, manque tout aussi bien de cœur que de tripes. N’empêche, c’est un film qui brûle d’ambition.

Slim BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 28/01/2019

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