On ne fait pas de crise sans casser des œufs !

On ne fait pas de crise sans casser des œufs !

Par - Tunis-Hebdo
• Hassib Fakhfakh (président de l’Association tunisienne des producteurs d’œufs de consommation) : « Les éleveurs vendent des œufs à perte depuis 2014 ! »
• Radhouane Ghorrafi (secrétaire général à l’UTAP) : « L’Etat favorise le lobby des pâtissiers au détriment des agriculteurs »
Au même titre que le secteur laitier et celui des viandes rouges, la filière des œufs traverse, elle aussi, des temps obscurs.

Depuis que le ministère du Commerce a décidé de revoir à la baisse les prix de vente des œufs à tous les niveaux du circuit de distribution, les professionnels du secteur ont exprimé leur colère et leur incompréhension vis-à-vis d’un Etat qui, visiblement, ne tient pas compte des contraintes économiques que rencontrent, au quotidien, nos éleveurs, grossistes et distributeurs.

Allons-nous, inéluctablement, vers une pénurie des œufs ou l’Etat va-t-il, une fois de plus, recourir à l’importation ? Hassib Fakhfakh, président de l’Association tunisienne des producteurs d’œufs de consommation, a bien voulu nous clarifier la situation : « Il n’y a pas de pénurie d’œufs en Tunisie. Nous produisons, mensuellement, 150 millions d’unités, c’est suffisant pour répondre à la demande nationale.

Il est vrai que nous avions un surplus de production en 2012 qui a diminué au fil des ans parce que nous vendons de grandes quantités à la Libye. Mais l’augmentation des prix de l’alimentation des volailles, des vaccins, du carburant et de l’électricité a fait que la production a diminué de 13,83% entre 2015 et 2017 ! »

Par rapport aux nouvelles tarifications instaurées par le ministère du Commerce, M. Fakhfakh a remis les pendules à l’heure : « Le ministère du Commerce prend des décisions sans nous consulter au préalable.

Lorsque l’Etat a fixé les nouveaux prix de vente des œufs le 8 octobre dernier, à savoir 195 millimes l’unité au niveau de la production (780 millimes les 4 œufs) et 840 millimes les 4 œufs au niveau de la vente au public, le coût de la nourriture des bêtes (maïs et soja importés) a augmenté de 36 dinars la tonne le lendemain et, un mois plus tard, de 30 dinars la tonne.

Par conséquent, rien n’a changé pour les éleveurs qui continuent de vendre à perte depuis 2014. Sans oublier que nous avons eu le droit à une descente de 800 agents armés jusqu’aux dents en pleine nuit dans des entrepôts de production à Nabeul qui stockaient, en toute légalité, des œufs pour le mois de Ramadan. On n’est pas des terroristes, bon sang ! »

Hassib Fakhfah a voulu illustrer ses propos par un exemple concret : « Si un producteur à Sfax vend son œuf à 195 millimes à un grossiste de Tunis, il devra compter 5 millimes de frais de transport. Arrivé à Tunis, l’œuf est passé à 200 millimes.

Le temps que le grossiste prenne en charge l’œuf et le livre au distributeur, son prix aura augmenté de 10 millimes, soit 210 millimes. L’œuf sera ensuite acheté par le distributeur à 220 millimes avant d’être revendu au consommateur. En clair, on oblige le distributeur ou l’épicier à vendre les 4 œufs à 840 millimes alors qu’ils les achètent au grossiste à 880 millimes.

C’est totalement ahurissant ! Du coup, les commerçants ne veulent plus acheter d’œufs et les producteurs sont obligés de vendre leurs œufs, en toute discrétion, à 210 millimes pièce pour s’en sortir. Aujourd’hui, on a des éleveurs et des agriculteurs qui se sont réfugiés à l’étranger, d’autres sont en prison pour des chèques impayés et d’autres se sont vu saisir leur fermes.

De son côté, Radhouane Ghorrafi, secrétaire général à l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP), n’a pas caché sa déception quant au refus du ministère du Commerce de dialoguer avec les agriculteurs : « Nous sommes ouverts au débat ! Nous ne sommes pas contre une diminution des prix de vente des œufs, bien au contraire, mais qu’elle ne se fasse pas au détriment des agriculteurs et des commerçants.

Le ministre du Commerce, Omar Behi, a été convié à plusieurs reprises par nos représentants pour débattre de la question, il a toujours refusé l’invitation. Si l’on veut, véritablement, appliquer les nouveau tarifs, il faut que la nourriture pour les bêtes revient à 400 dinars la tonne au lieu de 1100 dinars aujourd’hui ».

Pessimisme et incompréhension, tels sont les deux sentiments qui ressortent des propos de M. Ghorrafi : « On fixe le prix de l’œuf à 195 millimes alors que son coût de revient est de 204 millimes. Où est la logique dans tout ça ? Jusqu’à quand l’Etat va fermer les yeux sur ce qui se passe en Tunisie et continuer à subventionner les produis de première nécessité comme la farine, le lait et maintenant les œufs ?

En refusant d’accorder une augmentation de 100 millimes le litre de lait à la production, l’Etat a préféré dépenser 700 millimes le litre pour en importer ! Le plus terrible dans toute cette affaire, c’est que le ministère a diminué les tarifs de vente des œufs deux mois avant les fêtes de fin d’année ?

A qui profite cette décision selon vous si ce n’est au lobby des pâtissiers qui vendent des gâteaux à des prix exorbitants. Un simple citoyen peut-il se permettre d’acheter un gâteau aujourd’hui ? Certainement pas ! »

Le secrétaire général à l’UTAP a fini sur cette note de conclusion : « L’Etat n’a pas conscience ou fait mine d’ignorer la réalité des prix. J’ai l’impression et c’est l’avis de tous les citoyens, que le gouvernement et le peuple ne vivent pas dans le même pays. C’est triste à dire et je m’en excuse, mais les chiffres le démontrent, le secteur agricole n’a jamais autant souffert que depuis la révolution ».

Adel Ayachi, marchand de volailles à Tunis, témoigne : « L’Etat est à côté de la plaque et rejette la faute sur les commerçants en les qualifiant de voleurs et d’escrocs. La vérité, tout le monde la connaît, les 4 œufs ordinaires sont vendus à 1,000 dinar et les 4 œufs Omega 3 à 1,350 dinar. Ce n’est pas du vol, c’est de la survie !

D’ailleurs les consommateurs ne s’en plaignent pas. Il est vrai que l’on se doit de rendre 50 millimes à l’acheteur chaque fois qu’il achète 4 œufs ordinaires car leur prix réel est de 950 millimes, mais l’acheteur ne les réclame même pas tellement il est désabusé par le coût des autres denrées. A mon avis, l’Etat crée un problème qu’il n’a pas lieu d’être ! »

Mohamed Habib LADJIMI
Tunis-Hebdo du 07/01/2019

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