Safaa Cherif : « Les sites classés au patrimoine mondial ne l’ont jamais...

Safaa Cherif : « Les sites classés au patrimoine mondial ne l’ont jamais été à l’échelle nationale ! »

Par - Tunis-Hebdo
Et si l’amphithéâtre d’El Jem n’existait plus ?
Safaa Cherif
Les intempéries, qui ont touché le pays et détruit en septembre de nombreux foyers faisant des dizaines de victimes, ont révélé au grand jour l’état déplorable dans lequel se trouve notre patrimoine historique. Des aqueducs, des remparts, des bâtisses millénaires et même des ouvrages contemporains se sont littéralement écroulés sous la force des eaux. Pointés du doigt par l’opinion publique, les architectes tunisiens sont la cible de virulentes critiques qui remettent en cause leurs compétences et leurs aptitudes à construire ou à restaurer convenablement nos édifices. L’association Édifices et Mémoires (E&M) a bien voulu nous éclairer à ce sujet par l’intermédiaire de l’un de ses membres, l’architecte Safaa Cherif : Entretien…

Un ksar à Médenine, une arche à Ghar el Melh, une partie des remparts de Kairouan, pourquoi notre patrimoine tombe soudainement en ruine ?

La destruction et les saccages que notre patrimoine a subis ces derniers temps ne sont pas une première ! Les Tunisiens commencent à se rendre compte de l’ampleur du désastre grâce, entre autres, aux images et vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux mais surtout aux efforts d’une société civile active et vigilante à l’image de l’association Édifices et Mémoires.

Il est vrai qu’on a pu assister, ces derniers temps, à une aggravation exponentielle de ce phénomène. Cela est dû, selon nous, à l’absence de vision globale vis-à-vis de la gestion du patrimoine. Voilà pourquoi nous sommes sans cesse sur le qui-vive.

L’absence de documents stratégiques de gestion du patrimoine est la principale cause de la situation catastrophique actuelle. Le code du patrimoine tunisien n’a jamais été appliqué en matière de création de secteurs sauvegardés.

Par exemple, aucun plan de sauvegarde et de mise en valeur (Psmv) n’a été élaboré depuis 1993, même les ensembles historiques classés au patrimoine mondial (Tunis, Sousse, Kairouan) n’ont jamais été classés à l’échelle nationale !

« On ne forme pas d’architectes du patrimoine en Tunisie ! »

On ne devrait pas non plus nier la difficulté que rencontre l’administration centralisée en matière de gestion des permis de bâtir et de révision des plans d’aménagement urbains ou territoriaux. Ces derniers se voient bloqués au sein des établissements chargés du patrimoine pour des raisons d’absence d’un inventaire précis et complet du patrimoine tunisien.

En d’autres termes, il n’y a aucune vision claire, ni de stratégies à court, moyen et long terme. Par conséquent, les localités, les régions et le ministère de l’Équipement, de l’Habitat et de l’Aménagement du territoire se trouvent, parfois, dans l’obligation de passer outre afin de répondre à des besoins urgents sociaux ou économiques.

Quel est le principal obstacle à la préservation de nos monuments ?

Les obstacles sont d’ordre institutionnel et administratif. Les organismes chargés du patrimoine n’ont aucune juridiction leur permettant d’agir sur le terrain en vue de stopper une agression sur un bien d’intérêt historique. Ces organismes ne peuvent que porter plainte ou alerter les concernés.

Sachez aussi que l’absence d’outils juridiques efficaces et flexibles en matière de gestion du territoire à intérêt historique et culturel contribue à une mutation incontrôlée du territoire. Il n’y a pas eu non plus d’expériences sérieuses visant à intégrer le patrimoine bâti dans la dynamique économique et touristique afin qu’il se transforme en vecteur de développement durable, et ce, pour des raisons foncières.

On a récemment mis en cause les compétences professionnelles des restaurateurs, qu’en est-il réellement ?

On a, effectivement, constaté que certains types de détérioration touchant nos bâtisses historiques sont le fruit d’anciennes interventions humaines ratées. Il y a quelques années, on utilisait des matériaux inadéquats et des techniques de restauration inefficaces, voire néfastes. On en paie le prix fort aujourd’hui !

Cela est principalement dû au manque de formation et d’absence de spécialisation dans le domaine architectural. Il n’existe pas, en Tunisie, une formation orientée à l’égard des architectes du patrimoine !

Destruction d’un ksar à Médenine

Certains disent que les constructions de l’époque sont plus solides que celles de maintenant…

Ce n’est pas toujours vrai. Je pense que c’est une allusion au fait que les constructions en pierre, typique de l’époque antique et médiévale, sont généralement stables et éternelles si on respecte les techniques de montage et les propriétés physico-chimiques des matériaux. On remarque néanmoins que des immeubles du centre-ville de Tunis datant du 19ème ou du début du 20ème siècle tombent plus rapidement en ruine que des édifices centenaires.

« La Révolution de 2011 a permis de nous réconcilier avec notre passé »

Avec l’urbanisation à grande échelle, on construit à une vitesse faramineuse et dans n’importe quel endroit. Même si les techniques de construction ont évolué avec le temps, on a du mal à les adapter aux conditions géologiques et climatiques. Construire un bâtiment en béton armé sur un terrain vaseux et marécageux n’est pas un choix judicieux et pourtant, c’est monnaie courante dans ce pays.

Quels sont les principaux organismes chargés de la restauration du patrimoine tunisien ?

Les organismes censés gérer le patrimoine bâti sont le ministère de la Culture ainsi que ses deux institutions, à savoir l’Institut National du Patrimoine chargé des études scientifiques et techniques et de l’inventaire ainsi que de la gestion administrative et l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de promotion culturelle qui est un régisseur s’occupant des structures d’accueil des sites et des monuments ouverts à la visite.

En revanche, le nouveau code des collectivités locales incite chaque municipalité et région à assurer le suivi et la gestion du patrimoine bâti dans le respect du code du patrimoine et du code de l’urbanisme.

Avez-vous senti, depuis la Révolution, un regain d’intérêt de l’Etat vis-à-vis du patrimoine ?

En souhaitant rompre avec le passé beylical depuis sa prise de pouvoir en 1957, Bourguiba a entraîné la démolition de plusieurs édifices du règne précédent tel que Dar al-Taj à La Marsa ou le palais beylical d’Hammam-Lif.

Lorsqu’il a destitué Bourguiba, Ben Ali a fait de même en modifiant et en négligeant plusieurs symboles rappelant le premier président tunisien. Le remplacement de la statue de Bourguiba par une horloge en plein centre de la capitale en fut le parfait exemple.

Après la Révolution, la statue de Bourguiba a été remise à sa place initiale sur l’avenue éponyme à Tunis sans que la grande horloge du temps de Ben Ali ne soit enlevée. Cet acte pourrait être considéré comme un signe de réconciliation avec l’Histoire.

Nous avons donc vécu pendant près de 55 ans d’histoires façonnées par les différents protagonistes de ce pays. Les événements de 2011 ont permis de nous questionner sur notre passé à travers notre architecture.

Aujourd’hui, l’Etat se trouve en face d’une société civile active et dévouée qui n’a de cesse de préserver son patrimoine. Bien qu’il ait réagi, à maintes reprises, face à certaines agressions, l’Etat n’a pas montré une politique claire dans le but de valoriser ce patrimoine et de l’intégrer dans le circuit socioéconomique.

Interview réalisée par Mohamed Habib LADJIMI

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