Daniel Ziskind, « le mec qui promeut le cinéma arabe »

Daniel Ziskind, « le mec qui promeut le cinéma arabe »

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Daniel Ziskind à la cérémonie de clôture du Festival International du Film du Caire
Daniel Ziskind à la cérémonie de clôture du Festival International du Film du Caire

 

Après le Festival de Cannes, le Festival International du Film de Gabes (FIFAG) et les Journées Cinématographiques de Carthage (JCC), j’ai rencontré le producteur Daniel Ziskind lors de la très belle 40ème édition du Festival International du Film du Caire (CIFF) qui s’est déroulée du 20 au 29 novembre 2018.

On l’appelle « Monsieur cinéma égyptien » et en effet, depuis un peu plus d’une douzaine d’années, Daniel Ziskind travaille beaucoup avec l’Egypte, où il collabore très étroitement avec le producteur Mohamed Hefzy, nouveau président du CIFF.

 

Vous avez un parcours particulier. Il est quand même rare de trouver un européen qui non seulement s’intéresse au cinéma arabe, mais en plus produit des films arabes. En plus, ces films ont beaucoup de succès et sont sélectionnés dans des festivals prestigieux, comme par exemple Clash (2016) de Mohamed Diab et Yomeddine (2018) de Abu Bakr Shawky, sélectionnés au Festival de Cannes, l’un dans la sélection Un Certain Regard en 2016 et l’autre en compétition officielle en 2018. Ces deux films ont d’ailleurs été également choisis pour représenter l’Egypte à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. Je souhaiterais savoir pourquoi vous vous intéressez au cinéma arabe ?

Avant de connaitre le cinéma arabe, j’ai travaillé sur une trentaine de films en France. J’ai commencé comme second assistant, ensuite premier assistant, puis directeur de production, avec des metteurs en scènes comme Claude Lelouch, Alain Resnais, Jean Marie Poiré et Yves Robert.

A l’âge de 35 ans, on m’a proposé un poste à Studio Canal Plus pour faire de la production de films. Bien qu’étant sûr de bien gagner ma vie, je n’avais pas eu envie de passer mes journées dans des bureaux. A cette époque là, un ami m’avait invité au Festival International du Film du Caire. Je ne connaissais rien du tout à cette culture ni au monde arabe. Sincèrement, je me disais : « que vas-tu faire dans ce festival ? ». Mon ami avait insisté, disant qu’il y avait un projet d’un grand film et que cela serait intéressant d’y aller. J’avais fini par accepter d’aller au Caire, mais après le festival, et à mes frais, ne voulant pas être l’otage d’une personne à qui je devrais quelque chose.

Entre temps, on m’avait envoyé le livre LImmeuble Yacoubian de Alaa Al Aswany qui était paru en France chez Actes Sud et j’étais tombé amoureux du livre. Mettre toutes les couches de la société ensemble, parler en même temps du terrorisme, de la corruption, de l’intégrisme, de l’homosexualité, de la pauvreté, du harcèlement sexuel… Un film, adapté de ce roman, pouvait selon moi, aller au Brésil, en Chine, et même faire le tour du monde !

J’avais donc demandé à rencontrer les producteurs de ce film, ne sachant pas qui était Adel Imam ni Hend Sabry, ni personne d’autre d’ailleurs… Tous ces gens étaient pour moi des inconnus. Mais je voulais participer à ce film.

Six mois plus tard, on m’avait envoyé une copie de travail de L’Immeuble Yacoubian, réalisé par Marwan Hamed.

J’avais envoyé le film à Berlin et à Cannes et j’avais commencé à le montrer à des distributeurs et des vendeurs internationaux. Le film avait été invité à la Berlinale. Les producteurs égyptiens étaient tellement contents d’avoir cette invitation qu’ils l’avaient acceptée tout de suite. Entre temps le Festival de Cannes avait aussi voulu le film, mais c’était trop tard.

Il y avait eu deux projections à Berlin. Malheureusement, n’y avaient assisté que des égyptiens. De retour à Paris,  j’avais donc du organiser deux projections pour des professionnels et là, tous le voulaient : MK2, Pyramide, Le Pacte… Jean Labadie et sa femme (Le Pacte) étaient tombés amoureux du film et l’avaient pris. Immeuble Yacoubian s’est vendu dans 39 territoires en plus du monde arabe. Il avait également fait le tour des festivals et avait remporté plusieurs prix.

C’était en 2006. Depuis je n’ai jamais plus quitté la région.

Affiche du film L'immeuble Yacoubian
Affiche du film L’immeuble Yacoubian

Mon histoire avec le monde arabe est assez simple. J’ai des origines russes et algériennes de mes arrière arrière arrière grand-parents et je crois au Mektoub. J’adore ce mot Mektoub. Il faudrait d’ailleurs faire un film un jour qui s’appellerait Mektoub.

Lorsque j’avais dix ans et que j’habitais à Cannes, mon meilleur ami était tunisien et s’appelait Mohamed. Un jour des  élèves l’avaient traité de sale arabe et je m’étais battu pour le défendre. Cette histoire  avait marqué mon enfance. Le racisme des gens est quelque chose qui m’a marqué. Pourtant, avant que ma carrière professionnelle m’ait emmené vers cette région du monde, que je ne connaissais pas du tout, j’avais des à priori comme un stupide gamin : « les arabes sont riches pourtant ils ne savent pas faire de bons films… ». Mais depuis 2006, même lorsque je veux aller dans une autre partie  du monde, tout me ramène à cette région.

Je vous donne un exemple précis : le film Yomeddine du jeune Abu Bakr Shawky, sélectionné cette année en compétition officielle du festival de Cannes. Personne ne croyait en ce film là. C’est l’histoire d’un lépreux qui quitte la léproserie dans laquelle il a vécu et, en compagnie d’un jeune adolescent, part à la recherche de ses parents. Le film raconte leur périple à travers l’Egypte et le lien d’amitié qui se crée entre eux.

J’avais vu vingt minutes de ce film en 2017 au Festival du Film d’El Gouna et j’avais dit au producteur Mohamed Hefzy, avec lequel je travaille depuis quatre ans, qu’il fallait aider ces jeunes et que nous devions nous associer à ce film. Ce film est de la magie.

A mon sens, Mohamed Hefzy est le seul producteur en Egypte qui comprend l’intérêt de faire des films qui parlent à tous, à travers le monde.

Concernant le festival de Cannes, nous avons d’abord reçu une invitation de « La semaine de la critique », ensuite d’« Un Certain Regard », et dix jours plus tard, nous avons été invités en compétition officielle. Je vous assure que j’en ai pleuré parce que c’est tellement magique des histoires pareilles.

Daniel Ziskind et Abu Bakr Shawky juste après la première du film Yomeddine à Cannes
Daniel Ziskind et Abu Bakr Shawky lors de la première du film Yomeddine au Festival de Cannes

A chaque fois j’ai eu énormément de chance et lorsque je veux faire des films ailleurs, tout me ramène dans le monde arabe, donc c’est Mektoub. Je ne cherche pas d’autres explications.

Je voudrais également travailler sur le nouveau film de Mohamed Diab parce que Nelly Karim, une actrice égyptienne que j’adore, y joue un rôle. Pour moi, Nelly Karim et Hend Sabry sont les deux actrices qui, bien que très différentes dans leurs registres, peuvent faire des films à l’international. J’ai aussi travaillé avec le formidable acteur Amr Waked que j’aime beaucoup. J’ai fais avec lui deux films et je l’ai aidé à obtenir un rôle dans le film Lucy (2014) de Luc Besson.

Est-ce que le nouveau film de Mohamed Diab dont vous parlez est celui à propos de la jeune palestinienne, conçue par insémination artificielle, qui va à la recherche de son père biologique ?

Oui. C’est une histoire incroyable sur l’insémination artificielle… Le scénario est en écriture, mais vous le connaissez visiblement, vous avez des informations…

En 2017, Mohamed Diab était membre du jury de la sélection Un Certain Regard au Festival de Cannes et j’avais eu le plaisir de l’interviewer.

C’était moi qui avais proposé le nom de Mohamed Diab comme membre du jury à Cannes. Aujourd’hui, il y a une nouvelle génération de réalisateurs qui me donnent envie de me battre pour eux et pour le métier que je fais.

Ils font en effet un excellent travail !

Cérémonie de clôture du Festival International du Film du Caire
Salma Mahjoubi, actrice tunisienne, Yves Marmion, producteur français et vice-président du Club des Producteurs Européens, Daniel Ziskind, Angela Salvodi et Alberto Barbera du Festival de Venise à la cérémonie de clôture du Festival International du Film du Caire.

Les femmes, il faut trouver les femmes. Je ne vais pas faire la publicité de la Tunisie, mais je pense que les tunisiennes ont toujours été très très en avance sur tout le reste du monde arabe. Aujourd’hui, je cherche une femme en Tunisie qui pourrait faire un film qui parle au monde. Cela fait un an que je veux faire un film en Tunisie. Je rencontre des gens, je discute avec des personnes que je connais bien, comme Dora Bouchoucha, Imed Marzouk ou Habib Attia. Je ne dis pas cela pour vous faire plaisir, mais je dis cela parce que j’ai rencontré des femmes comme Mme Fatma Kilani et j’ai envie de faire un film sur une femme tunisienne, mais qui ne soit pas un film cliché.

Je voyage beaucoup dans le monde arabe, je suis frappé par l’avance (vous allez dire que tout le monde le savait, mais moi je ne le savais pas) et la modernité des  femmes tunisiennes par rapport aux autres femmes des autres pays arabes, c’est super, super impressionnant. Je vous le dit du fond du cœur.

Merci beaucoup.

Après L’Immeuble Yacoubian, qu’est-ce qui vous avait décidé à continuer dans cette voie ?

J’avais vu le film Ibrahim Labyad (2009) de Marwan Hamed (qui avait également réalisé Immeuble Yacoubian) et j’avais remarqué cet acteur formidable qu’est Amr Waked. Il était pour moi un des meilleurs acteurs masculins du film, si ce n’est le seul bon acteur masculin du film d’ailleurs, et j’avais demandé à le rencontrer. Nous sommes devenus amis et je lui avais dit qu’il  devait tourner des films en dehors de la région. Il s’était beaucoup moqué de moi, mais je lui disais : « tu es une espèce de Omar Sharif, tu as une belle gueule, tu ressembles à Mathieu Kassovitz et à Vincent Cassel, tu dois aller faire des films ailleurs. N’oublie jamais jamais d’où tu viens, n’oublie jamais ta culture, mais un acteur doit travailler dans le monde entier ».

La révolution égyptienne a commencé. Amr et moi avons coproduit ensemble El Sheita illi fat (2012) (L’hiver du mécontentement) réalisé par Brahim El Batout, que j’ai réussi à faire programmer au Festival du Film de Venise.

Daniel Zidkind et Amr Waked
Daniel Ziskind et Amr Waked

Ensuite, j’ai pensé aller faire des films ailleurs, mais c’est là que Mohamed Hefzy que je connaissais depuis longtemps, m’a demandé de travailler ensemble. Après avoir vu le film Les femmes du bus 678 (2010) de Mohamed Diab, j’ai dit à Hefzy que je voulais travailler sur le prochain film de Diab. C’est ainsi que nous avons fait Clash.

Ensuite, il y a eu Ali, la chèvre et Ibrahim (2016) de Sherif Elbendary. Et puis Nelly Karim est arrivée dans ma vie. Je suis tombé amoureux d’elle professionnellement et j’ai proposé son nom comme membre de jury à Venise. Après, il y a eu Sheikh Jackson (2017) de Amr Salama.

Mon travail est d’aider des réalisateurs, d’essayer d’emmener les films ailleurs, de trouver des coproducteurs, de faire aller les films dans les grands festivals, mais à l’arrivée qu’un film arabe soit vu à Buenos Aires ou à Shanghai, c’est juste la plus belle des récompenses. Alors en France on me dit : « c’est le mec qui promeut le cinéma arabe ». Je leur réponds que je ne promeus pas un cinéma, je promeus des talents, et depuis onze ans, ces talents viennent du monde arabe et merci à eux.

Daniel Ziskind au Festival International du Film du Caire
Nicolas Seydoux, président de Gaumont, Daniel Ziskind et Abu Bakr Shawky réalisateur du film Yomeddine lors du Festival International du Film du Caire.

Lorsque nous nous sommes rencontrés à Gabes, vous aviez parlé du militantisme de vos grands-parents. Vous disiez qu’ils militaient contre le racisme et pour défendre les droits de l’Homme et en fait, promouvoir la culture d’une région autre que la sienne est une forme de militantisme et de combat contre justement le racisme et pour les droits de l’Homme. D’une certaine façon, à travers vos films, vous montrez que l’être humain est le même partout, c’est-à-dire que nous tous avons les mêmes sentiments, les mêmes besoins, les mêmes souffrances, les mêmes rêves… Je trouve que c’est une forme de militantisme.

Probablement, mais on arrive toujours à ce mot Mektoub. A un moment, il faut rendre ce qu’on a reçu. Mes grands parents, lorsque j’étais petit, m’emmenaient dans des manifestations pour soutenir Mandela et tous les autres peuples opprimés. Lorsque mon grand-père m’y emmenait, j’étais fasciné par lui. Je n’avais pas de père, j’étais donc toujours avec mon grand-père et j’avais été élevé dans ce milieu du militantisme.

Grace à cette éducation très ouverte, je crois en la diversité. Il y a énormément de talents dans le monde arabe, mon rôle est de les soutenir et de les aider à s’exporter. Je suis convaincu que le cinéma est un outil important pour sensibiliser le public, qu’il peut changer les mentalités, rapprocher les peuples et surtout contribuer à gommer l’image négative du monde arabe construite par certains groupes et médias.

Que pensez-vous du Festival International du Film de Gabes et de ce genre d’action de la part d’hommes d’affaires ? C’est la même initiative que le Festival du Film d’El Gouna, toutes proportions gardées.

J’ai rencontré Lassaad Kilani et sa femme Fatma à Cannes l’année dernière, et j’ai été frappé par leur culture du cinéma. Ensuite, alors que ma femme et moi étions en vacances à Tunis, je les ai appelés. Nous avons dîné ensemble un soir, y compris avec son frère Rafik et sa femme Shiva, et ils nous ont raconté Gabes, leur festival et l’histoire de leur père. Ils m’avaient impressionné. Je me disais que ces gens là n’ont pas besoin de faire ce qu’ils font, ils peuvent rester chez eux tranquilles, être dans leur business. Alors pourquoi font-ils cela ? Parce qu’ils aiment leur ville. Parce qu’ils veulent rendre hommage à leur père et beau-père. Parce qu’ils m‘ont expliqué que dans leur région, les gens n’avaient pas accès au cinéma.

Ce qui me frappe à chaque fois dans les pays arabes est que tout le monde a des paraboles, où il y a des dizaines de chaines et plein de feuilletons, surtout pendant le mois de ramadan. C’est bien, c’est une culture, mais il n’y a malheureusement pas de films.

Daniel Ziskind au Festival du Film de Gabes
Daniel Ziskind, Mahmoud Jemni, Président du Festival du Film de Gabes, Rafik Kilani, Hend Sabry, Naguib Sawiris co-fondateur du Festival du Film d’El Gouna et Lassaad Kilani. 

En Mars dernier, Lassaad Kilani m’a appelé et j’y suis allé. Je l’avais fait parce que c’est mon devoir. Parce que c’est un acte militant. En plus, Hend Sabry était là, c’est un bonheur, parce que j’aime Hend, qui en plus d’être une star, représente énormément de choses, elle a une grande gueule comme je les aime. L’organisation du festival était formidable. La nouvelle salle de cinéma était belle. Je ne suis resté que deux jours à Gabes, mais j’ai vu un public différent. J’ai aussi vu ce que les organisateurs ont réussit à faire : faire venir des gens comme Moussa Touré, des cinéastes et acteurs étrangers… Gabes n’est pas Djerba, il n’y a ni plages ni piscines, ces gens viennent pour une bonne raison. Notre métier est cela. Notre métier est de faire en sorte que Moussa Touré fasse un film avec Hend Sabry, ou une actrice française… et que nos films soient vus partout, aussi bien dans les grandes villes que dans les endroits les plus reculés.

Merci beaucoup Daniel, votre exemple fait rêver. Il fait rêver que les barrières tombent. Que les frontières n’existent plus. Que seul le cinéma compte. Qu’il soit un pont entre les diverses cultures. Qu’il permette aux uns et aux autres de se connaitre et de remarquer qu’en fin de compte, nous sommes tous pareils : des êtres humains, et que lorsqu’on ouvre les bras à l’autre, on ne peut qu’être bien reçu. Et c’est ce que j’ai remarqué en vous observant au Caire. Vous y êtes à l’aise, vous y êtes chez vous.

Neïla Driss

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