Un Maghrébin aux confins du sud marocain

Connaissez-vous Tarfaya ? Cette ville se trouve au Maroc et garde dans ses murs un pan de l’histoire de l’Aéropostale. En effet, c’est ici que Saint-Exupéry a eu l’intuition de ce qui deviendra son Petit Prince et la ville le lui rend bien à travers un musée qui lui est consacré.

Saint-Exupéry et l’intuition du Petit Prince

Des kilomètres de sable blanc et Tarfaya se trouve au bout de ce désert dont le ciel était sillonné par les avions des vols transcontinentaux. Entre 1927 et 1928, Saint-Ex a vécu ici, hanté les vastes espaces et rêvé de la croisée des chemins. Toute cette aventure humaine est racontée dans ce petit musée de Tarfaya qui, fondé en 2004, rassemble des maquettes, des photos, des affiches et des documents relatifs à l’aviateur-écrivain et à l’histoire de ces vols d’hier. De même, un exemplaire original du Petit Prince, avec la graphie de l’auteur, est posé sous le regard des visiteurs pour la mémoire du lieu et la réminiscence de l’inspiration d’un écrivain.

Le Maroc est plein de ces musées qui, la plupart du temps, vous surprennent car ils sont à la fois inattendus et fort à propos. C’est le cas du Musée des Parfums qui se trouve à Marrakech, au cœur de la médina. Cet espace rassemble la mémoire olfactive du Royaume chérifien. Il raconte la distillation des eaux florales, l’extraction des huiles végétales et mille secrets d’alchimiste. Ici, on peut créer son propre sillage après un passage par l’atelier de création qui vous propulse dans le savoir-faire des «Attarine» marocains.

Rares sont en Tunisie ceux qui le savent: le Maroc possède dans le Haut-Atlas une vallée des Roses, un lieu béni qui se trouve à quelques heures de Ouarzazate. Pour accéder à cette vallée, il faut partir de Imassine vers Kalaat Mgouna. C’est là en longeant le oued Mgoum qu’on arrive à la vallée des roses damascènes où les rosiers se comptent par milliers et s’éparpillent parmi les amandiers, les maisons en pisé et les kasbahs oubliées.

Dans cette vallée, une fois par an, au mois de mai, les visiteurs ont pour tradition d’affluer de partout. Trois jours durant, c’est le «moussem» de Kalaat Mgouna lorsque les chars fleuris traversent la ville au son des chants traditionnels. La distillation des pétales donne tous les effluves de l’eau de rose dans une atmosphère de fête fleurie. La saison est propice aux découvertes et, le long de la rivière Mgoun, ce sont des petits villages au bord des falaises dominées par des kasbahs du dix-septième siècle.

Au pays des roses, les pétales sont cueillis dès l’aube puis distillés dans d’immenses alambics. Ce sont près de mille tonnes de pétales qui sont cueillis chaque année pour produire eau de rose, huiles essentielles, concrètes et absolues qui, ensuite, font le tour des plus grands parfumeurs du monde.

Il faut apprendre à connaître le Maroc! Ainsi, dans le Moyen-Atlas, la Kasbah de Taferdoust a tout d’un Machu Picchu maghrébin. Cette nef de pierre avec ses immenses blocs de pierre se trouve non loin de Boulaouane et a des airs de vaisseau calcaire égaré dans les lacets montagneux.

Ces lieux mystérieux, témoins d’un passé immémorial, sont nombreux dans un pays de tous les possibles. Que diriez-vous par exemple d’un tour en montgolfière au-dessus de Marrakech, porté par la brise matinale, un peu en dehors du temps, avec au loin les montagnes de l’Atlas? Ou alors une randonnée pédestre du côté d’Akchour, non loin de Chafchouan, là où les montagnes rejoignent les limbes du ciel ?

Ou bien sur la route des caravanes, vers Tamagrout, aux alentours de Zagora, pour admirer les milliers de manuscrits du onzième siècle celés dans ce centre religieux qui se trouvait sur les chemins de Tombouctou ?

Le Maroc est inépuisable et sa mémoire profonde. Il faut savoir aller à la rencontre de ce pays proche pour retrouver une part de nos racines communes et aussi des beautés culturelles et naturelles à couper le souffle.

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Les monnaies marocaines du rial au dirham

Les monnaies marocaines sont un biais intéressant pour retracer l’histoire millénaire de ce royaume. Fondateur de la première dynastie marocaine, Idriss I a fait frapper dès 789 des pièces d’argent et de bronze. Quelques siècles plus tard, les Almoravides fonderont un empire qui allait jusqu’aux rives du fleuve Sénégal. C’était au onzième siècle, du temps du dinar almoravide, une pièce d’or qu’on appelait aussi «morabitin».

Avec la succession des Almohades et des Mérinides, le règne du sultan Ahmed El Mansour (qui fut surnommé Edhahbi) a fortement contribué à ancrer les relations avec l’ancien Soudan, c’est à dire les pays de l’Afrique de l’ouest. Cette politique avait alors permis de consolider les réserves en or et l’identité africaine de l’économie du Maroc.

Plus tard, le Bunduqui en or du sultan alaouite Moulay Ismail ouvrira la voie au rial hassani émis à la fin du dix-neuvième siècle par Hassan I. Au début du vingtième siècle, le rial makhzani allait à son tour s’imposer jusqu’à l’avènement du dirham marocain en 1958.

Une autre date est importante à retenir. En 1987, la création de Dar El Sikka allait permettre de produire localement billets et pièces. Cette saga de la monnaie offre un éclairage bref mais éloquent sur l’histoire du Maroc et, comme pour beaucoup d’autres aspects de l’héritage de ce pays, un musée lui est consacré avec beaucoup de pédagogie et de didactisme.

Les monnaies ne sont qu’un exemple car on peut multiplier les découvertes à l’infini dans un pays immense qui consolide sa modernité par un retour vers l’Afrique et de nouvelles ouvertures maghrébines. On pourrait par exemple suivre les pas au Maroc de plusieurs écrivains, artistes ou grands voyageurs pour mieux connaître ce pays. Ainsi, Saint-Exupéry constitue un excellent fil d’Ariane dans ce dédale du désir.

Frédéric Coconnier lui consacre un livre pour narrer toute cette aventure vécue dans les années vingt. On pourrait tout autant se mettre en mode Rolling Stone et suivre les pas de Brian Jones dans le Rif marocain. Un livre de Gaston Carre raconte les jours du fondateur du mythique groupe de rock britannique dans un petit village au sud de Tanger lorsqu’il était venu y enregistrer les flûtes sacrées de jajouka.

De même, Paul Bowles s’était-il laissé tenter par les musiques du Maroc qu’il a enregistrées en 1959, lors d’un périple dans ce pays. Entre musique andalouse et chants berbères, le grand Bowles n’induit-il pas qu’au fond, la notion de world music est née au Maroc bien avant les années 1980 qui l’ont vue prendre son essor?

Le Maroc est ainsi, comme un aimant qui attire les artistes qui, ensuite s’y fondent comme nulle part ailleurs. Delacroix, Matisse, Ravel et tant d’autres sont venus ici pour y chercher inspiration et lumière. Et la tendance se poursuit de nos jours encore.

D’ailleurs, même les Brésiliens s’y mettent! C’était il y a deux ans, en février 2017, à la surprise générale, une académie de samba s’est inspirée du Maroc pour son défilé au carnaval de Rio. Bien lui en prit car elle remportera le premier prix en faisant défiler 3800 personnes dans quarante costumes différents.

Sur le rythme d’une samba spécialement composée pour l’occasion, des dizaines de chars aux couleurs du Maroc défilaient avec des décors évocateurs. Des tentes berbères, les souks de Marrakech, des intérieurs de palais ou l’université de Fès étaient recréés sous les yeux du public du «sambadrome» de Rio. Cette initiative de l’académie Mocidade Independente de Padre Miguel a bel et bien fait sensation et aussi accessoirement souligné que cinq fois par semaine, des liaisons aériennes reliaient le Maroc au Brésil.

En ce sens, le déploiement international de Royal Air Maroc est en soi un élément éloquent dans la relation du Maroc au monde. Cette compagnie a fréquemment soutenu les événements culturels marocains en Tunisie et permis à des artistes de participer à l’Octobre musical ou au Festival de la Médina sous les auspices de l’ambassade du Maroc en Tunisie.

On se souvient ainsi des «maalem gnaoua», des maîtres du malouf, de Ness el Ghiwan et des jeunes virtuoses classiques qui se sont récemment produits en Tunisie.
Au Maroc même, cette compagnie est un important mécène des arts et contribue à des centaines de manifestations d’envergure.

De fait, pour découvrir la vitalité du Maroc, la vie culturelle est l’un des fils rouges que l’on peut choisir…

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Jazzablanca, « Moussem » et « Mawazine »

La semaine dernière, le Maroc accueillait le Festival international de la Mode en Afrique dont le berceau est le Niger et dont la onzième édition, celle du vingtième anniversaire, s’est tenue à Dakhla, au sud du Maroc.

Ce n’est là qu’une manifestation parmi des centaines, aussi originales et motivantes les unes que les autres.

Je voudrais énumérer quelques-unes de ces rencontres artistiques pour donner au lecteur un reflet de ce qui se fait au Maroc. Ainsi, le Musée Mohamed VI d’art moderne et contemporain de Rabat a récemment accueilli une grande exposition «Face à Picasso».

Des œuvres originales du grand maître espagnol ont été exposées avec entre autres l’appui du musée Picasso. Pour saluer l’importance de l’événement, l’exposition avait été placée sous le triple patronage du roi du Maroc, du roi d’Espagne et du président de la République française. Quelques mois plus tard, d’avril à août 2018, le même musée a accueilli l’exposition «La Méditerranée et l’art moderne» avec des fonds du Centre Pompidou, le patronage royal marocain et présidentiel français.

Les festivals au Maroc ne sont en aucun cas des acrobaties improvisées mais une politique clairement définie et exécutée sur l’ensemble du territoire. Ces festivals sont d’ailleurs des facteurs d’équilibre dans l’ménagement du territoire et se déclinent selon plusieurs axes.
Citons par exemple les «Mawazine» de Rabat qui réunissent le meilleur de la musique arabe, africaine et internationale. Avec en général près de 150 spectacles, ce festival a pour caractéristique le fait que 90% des spectacles sont gratuits. N’est-ce pas formidable ? Citons aussi le Festival des musiques sacrées du monde qui se déroule chaque année à Fès. Ou encore le festival des musiques du monde d’Essaouira qui met les gnaouas à l’honneur et offre de grands moments de métissage culturel.

Evoquons de même Jazzablanca qui déploie ses trois scènes chaque année depuis treize ans, au grand bonheur du public. Sur un autre mode, «Orienta» est un festival d’art contemporain qui se tient annuellement à Oujda tout comme «Caftan» est un rendez-vous annuel des stylistes à Marrakech.

Le patrimoine du Sahara est aussi à l’honneur avec le Festival international des nomades à Mhamid Ghozlane, près de Zagora et surtout le Moussem de Tan Tan qui, en juillet, réunit une trentaine de tribus nomades. Cet événement est si particulier qu’il a été proclamé par l’Unesco «chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité».

Les «moussem» sont des manifestations culturelles uniques, basées sur les traditions locales. Par exemple, le moussem des Hmadcha d’Essaouira permet d’entrer dans le monde de la transe d’une confrérie réputée pour ses rythmes. Pour sa part, le moussem de Moulay Idriss Zarhoun réunit, entre sacré et festif, les visiteurs autour de la tombe de ce saint personnage enterré à Meknés.

A Jadida, le moussem de Sidi Abdallah Amghar est l’un des plus anciens et des plus importants de ces rendez-vous. Depuis des centaines d’années, il réunit toutes les tribus de la région au mois d’août. Au Moyen-Atlas, le moussem d’Imilchil rassemble en septembre à Ait Ameur des milliers de visiteurs venus se plonger dans les chants et danses populaires de la région.

La liste est longue et plurielle. Le festival Timitar met à l’honneur à Agadir la culture amazighe d’hier et d’aujourd’hui alors que le Rai est célébré à Oujda pour affirmer l’ancrage de cette musique dans la région et découvrir les meilleurs artistes du moment dans ce style. Avec Jazzablanca, le Jazz au Chellah de Rabat et TanJazz à Tanger complètent l’offre pour cette expression musicale. La jeune scène urbaine avec le hip-hop ou le rap se retrouve aussi lors d’un festival spécifique qui a lieu à Casablanca.

Par ailleurs, Visa for Music à Rabat offre une plateforme dédiée aux musiques du Maroc, d’Afrique et du Moyen-Orient et vise à constituer un levier de visibilité pour le secteur.
Comme on peut le constater, cette profusion de festivals contribue largement à animer la scène artistique.

Dans tous les genres, d’autres événements viennent compléter cette abondance. Le Rallye du Maroc fête ses 25 ans en 2018 et s’est disputé en mars entre Marrakech et Tanger. Pour sa part, le Rallye des gazelles a bouclé 28 éditions et reste un raid 100% féminin. Enfin, le Märathon des sables est un biais passionnant pour découvrir le Grand Sud marocain.

Tous ces événements dans leur diversité témoignent d’un frémissement qui articule culture et tourisme. Il y a énormément à apprendre sur l’expérience marocaine dans ce domaine et mieux vaut tard que jamais. Pour ma part, je continue, depuis plusieurs années, à découvrir les multiples facettes du royaume.

En écrivant ces quelques lignes à Dakhla, dans le sud marocain, aux confins avec la Mauritanie, je me sens plus que jamais maghrébin c’est-à-dire que je perçois au plus profond de moi-même cette continuité territoriale qui fait que je suis ici toujours en Tunisie, jusqu’aux frontières du Sénégal et celles du Tchad ou du Niger.

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 26/11/2018

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