Tutti Frutti !

Les peintres italiens de Tunisie ont été fort nombreux et ont contribué à la vie artistique du pays. Depuis la fin du dix-neuvième siècle jusqu’aux années cinquante, ils ont été nombreux à animer la scène plastique et ont laissé des milliers d’œuvres.

Certains, comme par exemple Antonio Corpora, sont très connus. Né en 1909, ce dernier était aussi bien écrivain qu’artiste. Michele Corteggiani est un autre de ces artistes qui, jusqu’à sa mort en 1919, habitait la rue Es-Sadikia. Plusieurs de ses tableaux ont orné le Théâtre municipal et le Casino de Tunis.

Moses Levy est un autre de ces artistes nés à Tunis. Installé à Viareggio, Levy est né en 1885 à Tunis et a fréquenté le lycée Carnot avant de devenir l’un des plus grands artistes italiens de Tunisie. Son fils, Nello Levy, est né en 1921 et il est considéré comme l’élève de son père. Mort en 1968, il laisse lui aussi une œuvre imposante.

Elles étaient aussi quelques femmes à pratiquer la peinture. Elles aussi laissent une trace lumineuse à l’image de Dolly Lo Presti, née en 1919 et ayant exposé au salon tunisien. Citons aussi Stella Liscia qui est née à Tunis en 1893. Originaire de Livourne, elle fut l’épouse de Giuseppe Finzi et exposera au Salon Tunisien en 1914. Ses parents ne la laisseront pas mener une carrière artistique mais elle continuera à créer des œuvres dans le secret.

Maria Linda Giglio était aussi l’une de ces artistes nées à Tunis. Elle a fréquenté l’Ecole des Beaux-Arts et participé à plusieurs expositions. Perdue de vue après les années soixante, elle aussi laisse des œuvres d’autant plus marquantes qu’elle a adhéré au groupe des Six avec Najib Belkhodja ou Sadok Gmach.

Fabio Roccheggiani est l’un des peintres italiens les plus connus en Tunisie. C’est surtout au fait d’avoir entraîné le Club Africain qu’il doit sa réputation. Il fut toutefois un peintre exemplaire dont on raconte qu’il produisait des esquisses pendant les matches. En effet, il griffonnait alors que ses joueurs étaient sur le terrain.

Né à Falconara en juin 1925,il a vécu en Tunisie et fondé le groupe des Six avec, entre autres, Carlo Caracci qui lui est né à Tunis en novembre 1935. Ce dernier a participé à de nombreuses expositions tout en n’ayant jamais quitté la Tunisie où il a d’ailleurs étudié à l’Ecole des Beaux-Arts. Carlo Caracci compte parmi les premiers promoteurs de l’abstraction.

Evoquons aussi Maurizio Valenzi qui est né à Tunis le 16 novembre 1909 dans une famille livournaise. Après avoir quitté la Tunisie, Valenzi sera élu maire de Naples et aussi député européen. Son œuvre impressionnante a commencé par des expositions en Tunisie durant les années vingt. Valenzi est l’un des peintres les plus importants de son époque.

D’autres artistes mineurs méritent aussi d’être mentionnés. Frida Uzan, née à Sousse en juin 1906, fut une artiste accomplie qui quittera sa Tunisie natale pour le Maroc. Lola Soria appartient à la même génération, née en mars 1911, elle a souvent exposé au Salon Tunisien.

On peut aussi citer Nina Raffo qui compte parmi les pionnières puisqu’elle a exposé depuis 1895. Irma Pollina figure parmi ces femmes artistes des années vingt qui étaient nombreuses dans la communauté italienne. Citons pour terminer Olga Panteleo qui, née à Tunis en 1933, a exposé en 1956 dans ce Salon qui regroupait tous les artistes de Tunisie.

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Très nombreux, les artistes italiens soulignent l’importance de cette communauté qui comptait aussi bien des musiciens que des poètes et des gens de théâtre.

Ils étaient en effet des centaines à participer à la vie des arts et le faisaient à partir de la société Dante Alighieri qui existe encore de nos jours. L’importance de la Dante a été fondamentale dans l’essor culturel des Italiens de Tunisie.

Depuis l’époque où elle se trouvait à la rue Zarkoun, la Dante a diffusé les arts et la langue au sein de la communauté italienne.

Prenant de l’importance, cette société culturelle s’est ensuite installée dans des locaux flambant neufs dans l’actuelle rue Ibn Khaldoun. En effet, la maison de la culture Ibn Khaldoun a auparavant abrité la Dante jusqu’aux années 1940. Aujourd’hui, le siège de la Dante se trouve à l’avenue de la Liberté et cette association continue à promouvoir les arts tout en dispensant des cours d’italien au public.

Evoquer la Dante incite à revenir sur quelques traces italiennes dans la ville de Tunis. Saviez-vous par exemple que le cinéma « Le Palace » se nommait Politeama Rossini et qu’il fut le théâtre de la communauté italienne depuis sa création en 1903. Savez-vous que l’actuel cinéma « Le Mondial » a aussi été créé par des Italiens.

De fait, les Italiens ont été de grands bâtisseurs et nombreux sont les immeubles de Tunis que nous devons à des architectes et entrepreneurs italiens que ce soit du côté de la Petite Sicile ou entre le marché central et la médina. Il faut le souligner, les Italiens ont contribué à créer des quartiers entiers de la ville.. C’est le cas de la Petite Sicile que nous devons à madame Fasciotti, une de ces Italiennes de tête qui a racheté des remblais pour combler une partie des marécages de Tunis et y créer ce nouveau quartier.

Ces Italiens de Tunisie ont créé d’autres quartiers à l’image de la Petite Sicile de La Goulette, la Petite Sardaigne qui se trouve non loin de Lafayette et aussi, à Sousse, Cappacio Piccolo et Grande. A dominante sicilienne, cette communauté italienne a longtemps vécu intra-muros dans la médina de Tunis. Jusqu’aux années 1970, ils étaient encore nombreux à vivre entre Bab Djazira, la rue de la Sebkha et la rue des Teinturiers.

Travaillant dans tous les domaines, ces Italiens ont toutefois commencé à quitter la Tunisie dans les années cinquante puis sont partis en masse à partir de 1964. A cette date, les expropriations qui les ont touchés les ont poussés à partir, notamment les petits agriculteurs et viticulteurs qui étaient nombreux entre Zaghouan, Nabeul et Bizerte.

Aujourd’hui, de rares descendants de ces Italiens qui sont arrivés en Tunisie vivent encore parmi nous. Certains édifices ravivent aussi le souvenir de cette communauté qui s’est installée en Tunisie autour de 1830. C’est le cas du Polazzo Gnecco où s’est réfugié Garibaldi et qui se trouve à la rue de la Commission. C’est aussi le cas de l’ancienne ambassade d’Italie de la rue Es-Sadikia (actuelle rue Gamal Abdenasser).

Ce dernier édifice a été déserté depuis quelques années et, malgré son caractère monumental, est en voie de délabrement. Des SDF dorment sur ses marches et, peu à peu, ce qui faisait la beauté de l’édifice est en train de se faner. Alors que l’ambassade a déménagé pour Mutuelleville, nul ne sait quel sera le destin de cet édifice qui fut le point de ralliement des nombreux Italiens de Tunisie.

Aujourd’hui que le temps a fait son œuvre, ces traces italiennes sont nombreuses et évoquent un pan entier de l’histoire de Tunis ainsi que le passé multiculturel de notre capitale. On pourrait longtemps énumérer ces bâtiments, revenir sur leur histoire et le vécu de ceux qui les ont habités. Tout cela relève de la mémoire collective !

Coiffeurs, tailleurs, maçons ou pâtissiers, ces Italiens font partie intégrante de notre histoire. Ceux qui sont nés ici n’ont jamais oublié leur pays natal. Ceux qui continuent à vivre ici le font comme au premier jour, avec le même amour du pays, des nostalgies durables et la mémoire de (quasiment) deux siècles.

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Parfois, l’Italie est au coin de la rue ! Cette chronique, je l’écris après des retrouvailles avec mon ancienne institutrice qui se nomme Gaetana Maiorana Biolchini.

Tout le monde l’appelle Nuccia car c’est le diminutif de Gaetanuccia, la petite Gaetane. Mais pour les voisins, c’était madame Gaby. En effet, son mari se prénommait Gaby et fut des plus connus au Kef où ils sont nés et se sont rencontrés. Gaby était à l’époque la star de l’Olympique du Kef dont il fut l’avant-centre. Les Keffois se souviennent encore de ses buts et ses dribbles.

Quant à madame Biolchini qui porte bien ses années depuis qu’elle est entrée dans le bel âge, elle se souvient des dix ans durant lesquels elle a enseigné au Kef et de la quarantaine d’années où elle a travaillé dans des écoles de la capitale. Longtemps après la retraite, elle a continué à travailler chez les Maristes puis à l’école Pinson. Et aujourd’hui, elle partage son temps entre Tunis (où vit sa sœur), Marseille (où elle habite) et la Sicile (d’où elle est originaire).

De quoi parle-t-on avec son institutrice ? Des souvenirs d’école, des anciens camarades et enseignants et aussi de nouvelles technologies. Entourée d’amis et de parents, la Nuccia retrouvait également sa cousine Vincente Curti qui a ses racines au Sers. La conversation a d’ailleurs tourné autour de cette région du nord-ouest qui, entre Ebba Ksour et Djerissa, rayonnait sur le Kef.

Puis, miracle du dessert, nous nous sommes retrouvés à parler de « Fruta Marturana ». Il s’agit de confiseries à base de pâte d’amandes qui sont très populaires en Sicile et le furent en Tunisie.

Ces « fruta marturana »sont des fruits en pâte d’amandes. Multicolores, ils tapent à l’œil et leur goût est des plus subtils. On les vendait à Tunis dans plusieurs pâtisseries dont celle du fameux Tourassi, à la rue Jemaâ Zitouna.

De nos jours, cette confiserie n’existe plus mais elle a laissé un souvenir qui demeure intact. On y achetait ces fruits au sucre dont les Siciliens raffolent toujours. En effet, à Palerme et ailleurs, on peut toujours acheter ces « fruits » généralement présentés sur des carrioles à l’entrée des confiseries.

Lorsque les « fruta » firent leur apparition sur un petit plateau, la conversation tournera autour d’eux et chacun retrouvera un souvenir de ces douceurs et d’autres. Ces confiseries survivent chez nous à travers « baklawat  el bey » qui est une de leurs déclinaisons. Sinon, le dessert fut « exquisito » pour le dire en italien.

Car lors de cette conversation, nous avions retrouvé un ancien patois bien de chez nous qui consistait à sautiller de l’arabe au français en passant toujours par l’italien et le sicilien. Nous nous sommes ensuite quittés avec la promesse de se retrouver autour d’une caponate, de gnocchis ou d’une carbonara. Avec, en dessert, une « fruita marturana » autant sicilienne que tunisoise !

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 19/11/2018

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