Que sais-je sur Abdelaziz El Aroui ? -II- El Aroui et la propagande

Abdelaziz El Aroui n’était pas mondain et n’aimait pas s’associer aux soirées de la bourgeoisie tunisoise. Par contre, en tant que bon vivant, il se plaisait énormément en compagnie d’humbles personnes y compris de confession juive dont il raffolait de leurs petits plats (la «kimya») tout en sirotant un verre de Boukha qu’il serrait implacablement.

Il s’agit d’une forte boisson traditionnelle nationale à base de figue et qu’on trouve si peu aujourd’hui, chez nous…
Il faisait lui-même, chaque jour, son marché. Et quoi qu’on dise, il n’était pas avare et ne privait les membres de sa famille de rien. Il les habillait bien aussi. Il n’a jamais voulu apprendre à conduire allant jusqu’à refuser de posséder sa propre voiture.

El Aroui se rendait fréquemment à Monastir. Une fois, il y fit inviter un de ses amis intimes pour y déguster un bon couscous à «louzaf». Ce sont de minuscules poissons et contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, ils ne grossissent jamais. Les Monastiriens, les grands comme les petits, en raffolent !

Au diner servi au foyer familial traditionnel, la jeune et élégante sœur de «Si Abdelaziz» leur servit à table en tête à tête. C’est alors que notre conteur national s’est vite rendu compte de l’émoi de son invité qui ne quitta nullement des yeux sa petite sœur.

Il lui lança à brûle-pourpoint : «Elle te plaît, n’est-ce pas ?» Son invité répliqua : «Oui, c’est bien vrai !» C’est, alors, que El Aroui lui annonça d’un ton solennel : «Tu peux l’épouser !» Et le mariage fut conclu, de suite, autour de la table. Pudique de nature, la sœur de «Baba Aziz» – qui a saisi quelques brides de cette conversation la concernant – évita de retourner retrouver les deux hommes pour débarrasser la table.

C’est en 1945 que El Aroui a cessé de boire et quelques années plus tard, de fumer. C’était un grand bosseur doublé d’un observateur averti. Il ne négligeait jamais ce qu’il entreprenait. C’était aussi un homme de parole, fidèle envers ses amis, doté d’un grand dévouement et d’une bonne âme. Il a édité son propre hebdomadaire «Hebdo-Tunisie» et collaboré avec pas moins de quatre journaux nationaux, particulièrement le «Petit Matin», le «Croissant» et le «Chameau».

El Aroui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand les armées vaincues de l’Axe ont dû évacuer notre pays, fut embauché par le représentant de la France pour faire la propagande au profit de son pays. C’est ce qu’il accepta de faire moyennant un salaire royal de six cents francs de l’époque, une somme équivalente à la solde d’un professeur agrégé d’université.

De plus, le haut représentant mis à sa disposition une grosse cylindrée de marque Ford munie d’un haut-parleur au-devant et un autre derrière. Il y a lieu de croire que El Aroui est né un micro à la main et juste à hauteur de sa bouche.

La tâche exigée à Abdelaziz El Aroui consistait à parcourir toute les villes et villages de la Tunisie afin de faire des causeries au micro de son véhicule et cela au profit de la France. De la propagande pour les occupants de la patrie, alors que les Destouriens sont emprisonnés à tour de bras. Est-ce là la vraie grave erreur d’appréciation de la vie de ce personnage exceptionnel ?

Certes, après l’indépendance, Bourguiba semble ne lui avoir pas tenu rigueur outre mesure, mais n’a pas tenu non plus à le faire hautement distinguer. Toutefois, il l’a reçu en tête à tête en tant que nouveau président de la République. Y a-t-il eu une franche explication entre eux ? De toute façon, Bourguiba semble avoir «épongé» en quelque sorte les égarements de son parent monastirien, ancien ami et camarade de classe.

L’épouse de «Baba Aziz» ne manqua pas souvent de reprocher à «Si Lahbib» de n’avoir jamais dit un seul mot de bien dans ses discours concernant son mari, à plus forte raison, lors de ses multiples speechs biographiques à l’IPSI parmi les futurs journalistes.

A mon avis et à plus d’un égard, le comportement socioculturel mené par Abdelaziz El Aroui (1898-1971) n’est pas loin du combat politique mené par Habib Bourguiba. Les deux sont d’une intelligence vive, voire de redoutables manœuvriers.

Et si El Aroui avait su mieux se comporter vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, suite au retrait des forces de l’Axe de Tunisie, il aurait eu, par mérite, une reconnaissance meilleure que celle d’être nommé à la tête de la Radio nationale, surtout avec l’avènement de l’indépendance et le triomphe de Bourguiba…

M’hamed BEN YOUSSEF
Tunis-Hebdo du 12/11/2018

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