Les assiettes de Bourguiba

Les assiettes de Bourguiba

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Tribune | Par Olivier-Jamil Clément – Historien, entrepreneur social et modérateur du Groupe Facebook Mémoire d’une chéchia – Tunisie

La société Tirschenreuth a livré en 1958 un service de table en porcelaine au président Bourguiba à Tunis. L’une des pièces de ce service est en vente actuellement dans le site de ventes aux enchères en ligne Ebay pour la modique somme de 270,00 Euros.

C’est une grande assiette plate dont le bord est décoré par des arabesques sur fond bleu de cobalt entourées par de la dorure, avec des armoiries que j’ai cru a priori être celles de la république tunisienne mais qui sont en réalité celles du Royaume indépendant de Tunisie en 1956 et les premières armoiries de la République tunisienne, entre 1957 et 1963. C’est la preuve si besoin est que cet objet de collection a été produit pendant les toutes premières années de l’Indépendance de la Tunisie.

 

Le haut de l’assiette en porcelaine produite pour Bourguiba par la maison Tirschenreuth en 1958
Les Armoiries du Royaume indépendant de Tunisie et les premières armoiries de la République tunisienne (1956- 1957-1963)

Cette assiette en porcelaine est magnifique. C’est un objet de luxe, richement décorée, qui suscite bien des émotions de surprise ou d’émerveillement face à sa beauté.

Des photos ont été publiées aujourd’hui dans le groupe Facebook « Mémoire d’une chéchia – Tunisie » et plusieurs dizaines de personnes ont immédiatement réagi émotionnellement très positivement.

« Mémoire d’une chéchia – Tunisie » est un groupe d’intellectuels ouvert, contrairement à certains autres médias sociaux comme Instagram, qui ne permet pas d’échanger en temps semi-réel sur les photos qui y sont postées.

Le groupe MdC permet l’expression d’émotions et une ouverture sur le monde grâce à des échanges sous forme de textes, d’images et de liens dans le réseau internet. Pour être sincère, je dois avouer que ce groupe souffre de la rumeur d’être politiquement partial…

J’avais tenté la veille tant bien que mal de répondre à cette critique ou ce reproche formulé par l’un de ses membres en argumentant que chacun est libre d’avoir et d’exprimer son opinion sur un sujet donné, et que ce n’est pas un critère de censure pour les modérateurs du groupe MdC, et par conséquent l’on ne peut pas affubler tout le groupe d’une étiquette politique ou idéologique unique en raison de la très grande diversité des opinions de ses membres.

Au bout d’exactement trois ans d’existence, le groupe Facebook « Mémoire d’une chéchia – Tunisie » a atteint 18.500 membres, ce qui est un plébiscite pour groupe culturel dédié à l’histoire, à la mémoire et au patrimoine de la Tunisie.

Au dos de l’assiette figure une inscription avec le loge de la marque avec la signature « Tirschenreuth Bavaria Germany » et l’inscription (en allemand) « Geliefert 1958 an Staatpräsident BOURGUIBA TUNIS » que l’on pourrait traduire par « Livré en 1958 au Président Bourguiba à Tunis ».

Dos de l’assiette en porcelaine de luxe « made in Germany »

Tirschenreuth est le siège d’un centre administratif situé au Nord-Est de la Bavière, à proximité de la frontière tchèque. La ville existe depuis le XIIe siècle au moins. La découverte d’un gisement de kaolin a changé son destin. Une fabrique de porcelaine y a été créée en 1832 et la ville est devenue à la fin du XIXe siècle un centre important de production de porcelaine.

La marque Tirschenreuth est devenue en 1927 la propriété de la société Lorenz Hutschenreuther AG, qui possède l’une des marques de porcelaine la plus prestigieuse du pays. Il y a donc derrière ce produit (de grande consommation ?) une longue tradition industrielle et beaucoup d’expérience et de savoir-faire.

L’usine Tirschenreuth a fermé ses portes au milieu des années 1980 suite à la crise de l’industrie de la porcelaine en Allemagne liée à l’importation de produits similaires à bas prix fabriqués à l’étranger et donc plus compétitifs, à l’augmentation du chômage en Allemagne, et à un changement profond des modes de vie et de consommation.

La critique face à cet objet porte bien sûr sur le train de vie des souverains et des chefs d’Etats en exercice. On reproche aux beys tout comme à Bourguiga leur train de vie mondain et leurs goûts de luxe… On reproche en particulier aux beys d’avoir reçu des cadeaux (ou du bakchich) sans savoir que c’était autrefois, dans une société précapitaliste où il n’y avait pas d’argent, le mode de rémunération normal des fonctionnaires, en nature !

Quant à Bourguiba, une fois arrivé au pouvoir, on lui a reproché exactement la même chose, à savoir son train de vie luxueux, et en plus le fait d’avoir construit un théâtre dans le palais de Carthage, ce qui est supposé ruiner le pays. « L’histoire est un éternel recommencement. » (sic).

Bien que certains aient de l’indulgence pour les palais beylicaux, qu’ils trouvent a posteriori « très beaux ». Comment comparer dans ces conditions le train de vie des chefs d’Etat au Maghreb en 1958 ? Nous avons quelques indices à travers les photographies de presse de l’époque.

Dans le cas du Maroc comme de la Tunisie avant 1957, le train de vie des souverains semble très simple, proche du peuple, comparable à celui des citadins aisés, à la manière des rois bourgeois. Quand Sidi Lamine Bey a reçu le général de Gaulle dans son palais de Carthage en 1945, sa table était préparée avec une grande simplicité, sans luxe ostentatoire, avec des verres à vin ordinaires. De même pour le Maroc où Mohamed V était connue pour sa modestie.

On a des témoignages de Malika Oufkir relatifs au début du règne de son fils Hassan deux où elle affirme que le roi déjeunait dans son palais de Rabat dans des gamelles en email fabriquées en Chine et utilisait des couverts ordinaires.

Repas donné par Sidi Lamine Bey en l’honneur du général de Gaulle au palais de Carthage en 1945 (à l’époque des tickets de rationnement)

En Tunisie, l’année 1957 semble marquer un tournant. Une photo de presse montrant l’accueil du roi Mohamed V, alors en visite en Tunisie en novembre 1957, à un moment où il s’apprête à saluer son hôte le président Bourguiba, on peut voir une table joliment préparée, avec des verres et des carafes en cristal, des assiettes en porcelaine et un grand nombre de friandises.

L’assiette en porcelaine de Bourguiba est un indice sur son train de vie, une indication sur ses valeurs. Bourguiba une fois arrivé au pouvoir a adopté le mode de vie moderne et les symboles de la richesse des souverains et des chefs d’Etats occidentaux.

Certains tunisiens lui reprochent d’avoir été dispendieux dans les faits, contrairement à la légende et à l’image qu’il aurait aimé ou souhaiter laisser de lui. On lui reproche l’énorme différence de richesse et de train de vie entre gouvernant et gouvernés dans un pays pauvre ou en voie de (sous- ?) développement.

On lui reproche les inégalités, un certain mensonge ou de l’hypocrisie au niveau de la communication intérieure de l’Etat. Les tunisiens ont accepté á un moment donné de se sacrifier et ont cru dans le bourguibisme, sans savoir ce qui se passait vraiment à l’intérieur des palais dont la révélation du luxe des accessoires et du mobiliers charme ses partisans autant qu’il indigne certains opposants.

Certains vont beaucoup plus loin en disant que Bourguiba a été « pire que les rois » (sic) et que la tentative de coup d’Etat de 1962 était légitime… Qui a raison ?

Ce que l’on reproche à Bourguiba, ce ne sont pas d’avoir acheté à l’étranger un service de table en porcelaine mais d’avoir dépensé en général « pour lui-même, beaucoup plus que le budget de l’état ne le permettait ».

« A titre d’exemple, le théâtre qu’il a construit dans le palais de Carthage. Avait-on besoin d’un théâtre dans un palais présidentiel ? Quel roi a construit un théâtre dans un palais ? Ce théâtre est une miniature du théâtre municipal de l’avenue. Combien a-t-il coûté ? La restauration du théâtre municipal n’a pu être réalisée que par l’intervention de la France et de l’Italie.

Vous savez combien coûte le théâtre de Bourguiba ? « Une vidéo dans YouTube présentée par Lotfi Rahmouni présente ce théâtre inauguré en 1964, il est l’œuvre de l’architecte Olivier Clément Cacoub et a une capacité de 157 sièges. Il est resté fermé au grand public jusqu’en 2012.

Et pourtant, à un moment où l’on aurait pu croire que les opinons allaient se cristalliser (il y a « Beaucoup de haine [contre Bourguiba] ! », les personnes critiques ont mentionné la peur de parler en raison de la terreur quand un despote est en exercice, et la crainte de provoquer des polémiques ensuite.

Ils éprouvent néanmoins le besoin de parler en invoquant l’argument de la conscience citoyenne pour dénoncer et éviter dans l’avenir « les abus des dictateurs » (sic). Et relater des faits historiques n’est pas faire preuve de haine, à leur avis. Les abus des gouvernants sont mis sur le compte de leur « folie », ce qui permet de les déresponsabiliser en partie.

Le temps est venu dans le débat de relativiser. Les services de porcelaine d’autrefois étaient un symbole de richesse et le signe d’un train de vie bourgeois. Ils étaient très grands, comprenaient des dizaines de pièces correspondant à un usage, à des codes ou à une étiquette très précise.

Leur vue fait la joie des nostalgiques et des amateurs d’objets de collection. Bourguiba, en achetant de la porcelaine de marque allemande a certainement voulu montrer sa liberté de choix en tant que gros client et commanditaire.

Les palais présidentiels, les cours royales et les chancelleries sont de gros marchés pour les vendeurs de produits de luxe en général et de porcelaine en particulier. En achetant des produits « made in Germany » Bourguiba a montré son indépendance vis-à-vis des produits français.

Les produits allemands étaient peut-être moins chers à cette époque que la porcelaine de Limoges, leader du marché. Et puis comme la Tunisie ne produisait pas à cette époque-là de porcelaine, Bourguiba devait acheter son service à l’étranger !

Enfin, Bourguiba est mort pauvre, sans rien ou presque. Au vu de la taille des villas, la richesse de certains citoyens de Monastir semble avoir largement dépassé la sienne. On ne peut donc pas l’accuser d’avoir été corrompu ou d’avoir trop dépensé pour lui-même bien qu’il n’ait pas toujours fait attention aux dépenses : on raconte qu’il « a jeté un cendrier sur la figure de Hédi Nouira car celui-ci lui a refusé un déplacement à l’étranger, faute de budget. »

Le marché des services de table a considérablement évolué. Nous avons appris grâce à un reportage diffusé dans YouTube que la production de la manufacture de Limoges a été délocalisée en Tunisie.

La société Tunisie Porcelaine produit à Chbedda, dans la banlieue de Tunis, dans quatre unités de production 15 millions de pièces de porcelaine par an, 6000 tonnes de porcelaine (soit vingt fois plus que dans l’usine de Limoges), a un millier d’employés, et travaille avec des matières premières importées de Limoges en utilisant l’estampille « Pâte de Limoges ».

Une séquence de ce reportage montre justement des assiettes similaires à celle montrée plus haut destinées au palais présidentiel de Carthage…

Conclusion. « Les assiettes du combattant suprême nous ont donné l’occasion de faire des échanges fructueux. »

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