Milou, la Gazelle et l’Eskimo

Si parfois, vos nostalgies vous prennent en traitre, elles peuvent aussi surgir au détour d’un anniversaire ou d’une quelconque célébration.

Il en est ainsi de deux anniversaires qui ont eu l’heur de m’interpeller, suscitant en moi une vague de souvenirs dont je sais que nous les partageons. De la sorte, savoureuse et légère, une gazelle pas comme les autres gambade sur nos papilles alors qu’un eskimo surgi du froid fait renaître un subtil goût de chocolat au parfum de cinéma.

Dès lors, j’avance au flair, tel un Milou à visage humain qui aurait retrouvé les pistes d’une longue tradition qui conjugue la halwa chamia et les glaces. Ah ! Milou ….

C’était le bon vieux temps de Tintin et de son fidèle compagnon qui nous emmenaient dans des ailleurs aventuriers.

Dire que ce petit chien blanc a fait le voyage vers la Lune, retrouvé des trésors incas et traqué Rackham le Rouge !

Les animaux sont partout dans notre imaginaire qu’ils peuplent de leur allure bonhomme. Ce sont les chiens savants de Vitalis qui sont les premiers de ces animaux dont je me souviens. Les compagnons de Rémy dans le « Sans Famille » d’Hector Malot font toujours fait partie de mon imaginaire. Mais c’est Milou qui a vite fait de prendre la place la plus importante.

De fait, j’ai grandi dans un véritable bestiaire de papier. Les chiens y étaient nombreux à l’image de Rintintin, Belle ou Lassie. Comment oublier l’Idéfix d’Astérix ou le Rantanplan de Lucky Luke ? Et Pouik que nous retrouvions dans les aventures de Captain Swing ? Et tous les autres qui surgissaient comme d’un rêve et rétablissaient des situations compromises ?

Chacun de nos héros d’antan était accompagné d’une armada de bêtes narquoises. Parfois, les animaux étaient promus personnages principaux comme le Rex des séries policières, Flipper le Dauphin, le cheval Ouragan, le poney Poly dont les aventures furent tournées en Tunisie et tant d’autres qui eurent leur temps de gloire, à l’image de la guenon Judy dans la série « Daktari ».

Vous souvenez-vous de la facétieuse Cheetah ? Nous l’avons découverte en même temps que Tarzan, Jane et Boy. Un temps, elle fut l’animal le plus célèbre du monde et ne sera concurrencée que par Laïka, la chienne de l’espace.

Comment dire, ces animaux font partie de la légende de l’humanité et aussi de nos familles. Comme Snoopy ou Garfield, ils sont toujours présents et charrient ironie, regard décalé et souvenirs. D’ailleurs, certains chiens sont cyniques au sens propre du terme et disent tout haut ce que nous pensons tout bas.

Il fut un temps où ma galerie personnelle comprenait des gorilles, des chats sauvages, des lions et des marsupiaux. C’était lorsque Zembla et Akim régnaient sur la jungle avec les Kar, Bwana, Zig, Ming, Satanas et Pétoulet. Une véritable ménagerie qu’on ne voyait de près que dans les cirques ou les zoos.

Difficile de les nommer tous mais ils sont nombreux à nous avoir appris la ténacité, la fidélité et la persévérance. C’est drôle de constater que ce sont des animaux qui m’ont enseigné bien des valeurs. Mais c’est la vérité dans toute sa crudité. Et puis Esope, Kalila et Dimna ainsi que Jean de La Fontaine y étaient pour beaucoup. Avec ce dernier surtout, c’est un bestiaire fabuleux qui se déployait dans nos cahiers de récitation.

Nous y reviendrons d’ailleurs car quelques amis tentent cette année de remettre à l’honneur les Fables de La Fontaine. Pour l’instant, restons-en à Milou et ses potes et, tel un chien à l’affût, suivons la piste du goût …

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La Gazelle ! On l’imagine gambadant allégrement cette gazelle qui nous accompagne depuis 80 ans, cette gazelle au goût de sésame et aux saveurs de chamia. Elle est née du côté de Bab El Assel, dans une petite fabrique fondée par Ripol et Garcia. Cette petite entreprise a porté le nom de Grande Fabrique de Confiserie Orientale. Elle a vite fait de prospérer mettant au goût du jour la halwa chamia. Lors de ses débuts, trois labels différents sortaient de cette fabrique. Le Croissant, le Lion et La Gazelle.

De nos jours, il ne reste plus que La Gazelle. Et quelle Gazelle ! La confiserie nommée GFCO a été reprise en 1957 pour la famille Ben Yedder, modernisée tout en gardant recettes traditionnelles et méthodes à l’ancienne. Depuis, La Gazelle est restée un repère incontournable pour des générations de Tunisiens qui se souviennent des boîtes en fer blanc de toutes les tailles et des saveurs qu’elles contenaient.

La chamia est un don du sésame et tout, dans sa fabrication, réside dans l’art de le broyer et les méthodes de le marier aux fruits secs. Ces histoires de chamia sont inépuisables. Elles peuvent renvoyer à l’épicier du quartier et le classique « zebda-chamia » qu’on déguste encore sur le pouce, entre deux tranches de pain.

C’est aussi la figure tutélaire de Ahmed Oueld Ebba qui surgit. C’est lui le premier à avoir marié le « sohlob » traditionnel à la chamia et cela a accouché du délice que nous nommons « Djerk Ebba ». Sid’Ahmed avait inventé une recette qui fera florès. Au droô qui se trouvait à la base, il ajoutait une pincée de bonne chamia, une coulée de miel et une poignée de fruits secs. Un véritable délice dont la mémoire (et la recette) ont survécu à Sid Ahmed.

Enfin, La Gazelle, ce sont les veillées du Ramadan, les goûters qu’on apportait avec soi à l’école et, probablement, le mets le plus fédérateur, celui qui réunissait toutes les communautés qui sacrifiaient à sa dégustation. Produit indistinctement par des Musulmans, Chrétiens et Juifs, la halwa chamia répond toujours à toutes les attentes et il n’est pas rare qu’en France ou au Canada, on guette son arrivée sur les rayons pour s’en délecter.

Cet amour de Gazelle me renvoie aussi à un souvenir, celui de ma mère dressant la liste des denrées à acheter pour le mois et réservant toujours une ligne pour la chamia. En ce temps, elle n’écrivait pas « chamia » mais « caca de pigeon » comme on surnommait affectueusement ce produit qui fait partie de nous, à la même enseigne que le couscous, la baklawa ou les macaronis.

Bon anniversaire à notre bonne vieille Gazelle !

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Les cinémas de mon enfance avaient un parfum : celui des détergents et des aérosols que les propriétaires utilisaient pour mettre du baume dans l’air.

Je suis certain que nous nous souvenons tous de cette odeur parfumée, cet effluve des temples du septième art. Il y a aussi le souvenir incontournable de la sciure qu’on répandait sur le sol, dans le foyer qui accueillait les spectateurs. Ces vieilles traditions ont aujourd’hui disparu tout comme les ouvreuses qui vous accompagnaient jusqu’à votre siège et vous proposaient un programme.

C’était le bon vieux temps du cinéma ! A l’époque, un ou deux documentaires précédaient le film, parfois un dessin animé agrémentait la matinée puis venait le tour des bandes annonces que nous nommions « lancement ».

Enfin, c’était l’entracte ! Apparaissaient alors les ouvreuses, communément nommées  « placeuses ». Mais cette fois-ci, elles revenaient avec des paniers chargés de pralines et de glaces.

Ces glaces sont pour toute une génération inséparables du cinéma. On les nomme « Eskimo » et elles se déclinent toujours en trois saveurs : pistache, fraise et chocolat. On se les arrachait à l’enseigne « pas d’entracte sans eskimo ». Avec leur bâtonnet, la croûte chocolatée et la glace qui se cachait dessous, ces glaces étaient un véritable délice.

Elles le sont toujours d’ailleurs puisque je viens d’y regoûter lors d’un des entractes de l’Octobre musical.

J’ai alors appris que les glaces Eskimo fêtaient leur cinquantième anniversaire. Nées en 1968, ces glaces sont toujours prisées par le public, et affichent sur leur emballage le portrait d’un petit esquimau.

Car les Esquimaux, ce peuple du grand nord, ont inspiré les créateurs de cette glace et de ce label. Avec une promesse rafraichissante voire un frisson glacial, les glaces Eskimo se dégustent avec une pensée pour les étendues glacées de l’Arctique. En tout cas, ces glaces évoquent neige, manteaux blancs et anoraks imperméables.

Je les ai retrouvés, mes « Eskimo » sans aucune ride et avec un goût intact. Heureusement, je n’ai pas succombé à une autre tentation qui aurait fait désordre. C’est qu’en ce temps jadis dont je vous parle, les ados que nous étions soufflaient dans l’emballage, l’emplissaient d’air et d’une claque, le faisaient éclater comme un ballon de baudruche.

Ce bruit sec, en rafales, car nous étions souvent une quinzaine à nous rendre ensemble au cinéma, avait le don d’agacer les autres spectateurs, ce qui nous amusait beaucoup. A l’Acropolium, alors que le public écoutait religieusement Bach ou Mozart, je me demande quel effet aurait été obtenu par un emballage qui éclate.

Je ne le saurai jamais car il est hors de question que je le fasse… Avec le temps, on ose moins mais on se souvient beaucoup. C’est pour cela qu’aujourd’hui, Milou gourmand, je vous invite à retrouver le goût de madeleines de La Gazelle et de l’Eskimo !

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 05/11/2018

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