Octobre musical : La longue transe de Rana Gorgani

Octobre musical : La longue transe de Rana Gorgani

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Une planète tourne autour du soleil, une étoile traverse le firmament, une danseuse virevolte au son du « tar »…

La performance de Rana Gorgani jeudi soir à l’Acropolium était une quête d’extase, un long instant suspendu à la recherche d’un équilibre toujours improbable, d’une plénitude qui toujours s’éloigne et revient.

Un lieu extatique toujours hors de portée

Revêtue de la tunique blanche des « mourid », Rana Gorgani s’est lancée dans un entre-deux qui n’a pris fin que lorsqu’ont retenti les dernières notes de musique.

Plongée dans sa transe, la danseuse semblait évoluer sur un fil invisible, dans un lieu extatique invisible aux profanes.

Encore et toujours, elle tournait, recherchait sa trajectoire spirituelle, tendait la paume d’une main vers le ciel et orientait l’autre paume vers la terre, tournait comme pour symboliser la quête d’un point d’appui ou le destin d’une étoile ou d’un grain de poussière.

Un spasme recommencé, une prière éplorée

Désincarné, absurde et libre de toute attache, un corps aberrant voltigeait sous les yeux surpris d’une audience qui n’aurait jamais pensé qu’une rotation sur soi pouvait frôler l’infini des âmes errantes, durer une éternité – qu’est-ce que l’éternité sinon l’absence de temps? -, s’achever dans un spasme toujours recommencé.

Lancinant, aussi monotone que la répétition éplorée du « dhikr », aussi patient qu’une prière incantatoire, le son du « tar » emplissait l’espace et, à lui seul, portait une danseuse entre ciel et terre, dans l’infini du cosmos et l’aberration des étoiles.

Le corps jubilatoire d’une danseuse

Le « tar a deux coeurs et ressemble à un luth à long manche.

Métaphoriquement ces deux coeurs sont ceux de la danseuse et du musicien à l’unisson de la contemplation.

Les cordes du « tar » vibraient et donnaient son élan à la danseuse qu’on aurait dite autant portée par la musique que par le souvenir des derviches tourneurs et l’appétit de la source lointaine à retrouver.

Pour le public confronté à une démarche spirituelle qui, au fond, n’est pas un spectacle, il fallait soit plonger dans le vertige soit se figer dans l’attente de la libération finale du corps jubilatoire de la danseuse.

Un silence impressionnant régnait sur l’Acropolium, seulement traversé par la musique de Mohsen Fazeli.

Seuils, stations et fulgurances

L’assistance très nombreuse – l’ancienne cathédrale était pleine à craquer – retenait son souffle et attendait le moment jouissif lorsque la sarabande du corps deviendra illumination de l’âme.

Rana Gorgani semblait traverser des seuils successifs, des stations spirituelles, des fulgurances qui la portaient toujours plus loin. Et le public retenait son souffle dans un silence recueilli.

Fascinante soirée où une seule personne, sans un mot et sans cesser de tourner, introduisit près de six cents « spectateurs » dans une autre dimension.

Le barzakh n’était jamais loin, à portée de giration et de musique. Les deux disciples – car peut-on les qualifier de simples artistes? – l’atteindront finalement.

Godot et le corps halluciné d’une danseuse

Cette lenteur, cette sensation de se perdre, d’attendre indéfiniment me renvoyait au Godot de Beckett dont le nom composé à partir de « God » (Dieu en anglais) n’est pas si anodin.

Fût-il le corps halluciné d’une danseuse, on attend toujours Godot! Et, probablement, fallait-il ce soir se fondre dans la glaise des mystiques, la chair incandescente de leur ferveur et le flot des fleuves dans lesquels on ne se baigne jamais deux fois…

Encore une fois, l’Octobre musical nous offre une élévation spirituelle et, dans un geste qui suggère des approches contemporaines, nous invite à méditer sur quelques évidences.

L’indicible d’un instant abstrait du temps

Car, au sortir de ce moment aérien passé en compagnie des Iraniens Rana Gorgani et Mohsen Fazeli, la première impression était une imprégnation subite: une heure durant, le temps s’est écoulé autrement et c’est à ce moment qu’on finissait par le réaliser.

Dès lors, la méditation prenait le pas et invitait à se dire et répéter ces quelques évidences secrètes. Parfois, la musique n’est plus la musique, la danse n’est pas la danse et le temps n’est plus une durée…

Pour évoluer entre le « dhaher » (le visible) et le « batten » (ce qui ne saurait être vu car celé intérieurement), il faut savoir changer ses yeux, trouver le regard intérieur, boire à la source de la connaissance.

Et c’est ainsi qu’un corps qui danse et le temps qui s’étire deviennent initiation pure, effleurement de la vérité, instant au fond indicible…

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