Figures marquantes tunisiennes : Le général Husseïn

Figures marquantes tunisiennes : Le général Husseïn

Par - Tunis-Hebdo

« Depuis longtemps, les Beys de Tunis se méfiant à la fois et des Turcs, leurs anciens maîtres, et de la population arabe, ont confié les principaux emplois du pays à des esclaves d’origine circassienne, abassienne, géorgienne, grecque, chrétienne même, connus sous le nom de Mameluks. Sans famille, sans racines dans le pays, sans influence autre que la faveur du maître, les Mameluks furent longtemps des instruments dociles entre les mains des Beys. Ceux-ci avaient, du reste, deux moyens de contrôler la conduite de leurs favoris. Souverains absolus, ils regardaient, comme leur prérogative la plus précieuse, le droit de haute et basse justice.

Souvent un pauvre plaignant, dénonçait au Maître les méfaits des hauts fonctionnaires. En second lieu, de grandes propriétés, une fortune rapidement acquise par un des Mameluks mêlés aux affaires du pays, mettaient le Souverain en éveil. Dans l’un ou l’autre cas, prompte justice était faite ; le coupable était puni par la perte de tous ses biens et souvent même de la vie. Ces procédés de justice sommaire, qui nous semblent si étranges, étaient, de temps immémorial, acceptés par les indigènes et mettaient un frein salutaire à la rapacité des favoris.

« Aujourd’hui, l’article 1er de la Constitution sauvegarde la tête, l’argent, les propriétés des Mameluks. Amour du pouvoir, cupidité, fourberie, vénalité, haine du chrétien, rien n’est changé chez eux ; leurs tendances civilisatrices n’existent que sur le papier, mais ce papier a suffi à les mettre entièrement à l’abri ».

« Les articles 1er 6 et 7 confèrent aux différents tribunaux l’exercice de la justice. Dès lors le Bey cesse d’être en rapport avec le pays. Enfermé au Bardo, gardé à vue jour et nuit par le Premier ministre qui ne le laisse jamais un instant seul, même avec les consuls des puissances étrangères, il est devenu presque invisible à ses sujets. Jamais la formule constitutionnelle : le Roi règne et ne gouverne pas, ne fut appliquée d’une manière aussi absolue ».

« Pendant que les différents articles de la Constitution dépouillaient successivement le Bey des attributions du pouvoir, les Mameluks ne négligeaient rien pour recueillir cet héritage. Maîtres des principaux emplois civils ou militaires, l’un d’eux présidait le tribunal criminel de la ville de Tunis ; un autre présidait le Conseil suprême. Ce Conseil suprême réunit à la fois les attributions du Corps législatif, du Sénat, du Conseil d’Etat, de la Cour de Cassation et de la Cour des Comptes.

Les garanties que tous les gouvernés des Etats constitutionnels trouvent dans la division des pouvoirs n’existent plus ici, et l’on ne s’explique guère comment les consuls européens, qui ont pris part à la rédaction de la Constitution tunisienne, ont pu se rendre complices de la création monstrueuse de ce Conseil suprême où tous les pouvoirs sont confondus et qui n’est qu’une réminiscence des anciens Divans turcs.

Il est vrai que la vie des Beys n’est plus menacée chaque jour, mais à la condition seulement que leur pouvoir sera nul et nulle aussi leur intervention dans toutes les affaires. Auprès du Chef de l’Etat, réduit au rôle de Roi fainéant, veille chaque jour un comité permanent composé de dix membres du Conseil suprême. Ce Comité, dit « de service ordinaire », reçoit les plaintes pour des infractions aux lois commises soit par le Bey, soit par tout autre individu. Il est composé des Mameluks les plus influents ».

Voici le couronnement de tout l’édifice. La Constitution tunisienne, dont quelques journalistes vantent le libéralisme, aboutit à la formation d’un Conseil des Dix, d’une espèce de Commission de surveillance analogue à celle qu’avait inventée l’Assemblée française de 1849. Pouvoir, influence, richesse, tout est concentré là, et la situation de la Régence est parfaitement résumée dans ces phrases lucides que le général Bonaparte adressait naguère aux populations de l’Egypte : « Y a-t-il une belle femme, elle est aux mameluks, un beau cheval, il est aux Mameluks ; de l’argent, de beaux arbres, des terres fertiles, ils sont aux Mameluks ».

Cette lettre adressée le 31 mai 1862 par le lieutenant Jean-Baptiste Campenon (1819-1891) affecté alors à l’école militaire du Bardo (et qui deviendra ministre de la guerre, à trois reprises, dans le cabinet Gambetta, dans le cabinet Ferry puis dans le cabinet Brisson), cette lettre dis-je – adressée de Tunis par Campenon au maréchal Randon, ministre de la guerre, nous donne les raisons pour lesquelles les Mameluks jouissaient d’une grande faveur auprès des Beys. Précisons, d’autre part, que le terme « Mameluk » désigne les esclaves blancs de sexe masculin tandis que l’esclave blanche de sexe féminin était dénommée « Eljia » علجية notamment une fois sa situation légitimée par un mariage.

Il faut distinguer, enfin, deux types de mameluks : les Méditerranéens et les Circassiens. Khéreddine et Mustapha Khaznadar étaient des mameluks. Sous le règne de Mohamed Es-Sadok Bey avait été établie une liste complète des Mameluks dont 63 avaient des grades d’officiers supérieurs dans l’armée.

Le général Husseïn qui fait l’objet de notre chronique d’aujourd’hui est, également, un Mameluk, d’origine circassienne, comme Khéreddine dont il était, par ailleurs, le beau-frère, tous deux ayant épousé des filles de Mustapha Khaznadar.

Comme Khéreddine, Eskander (c’est le prénom qu’avait reçu Husseïn à sa naissance ) fut enlevé, enfant, de son hameau, montagneux perdu de Circassie par des inconnus qui le vendirent quelques semaines plus tard, à Constantinople, comme esclave à un envoyé du Bey de Tunis. S’étant peu à peu habitué à sa patrie d’adoption, il fut un brillant élève de l’Ecole Militaire du Bardo.

Sadok Zmerli, dans son ouvrage « Les précurseurs », écrit à ce sujet : « Son intelligence précoce et sa robuste constitution de montagnard favoriseront son ascension et lui feront parcourir, au pas de course, pourrait-on dire, les différentes étapes de l’enseignement traditionnel. Aussitôt ce cycle achevé, ses maîtres ayant suivi de près, avec étonnement et admiration, les progrès de l’enfant, l’envoient achever son éducation à l’Ecole Militaire du Bardo, récemment créée.

On dirait que les dons que la providence lui avaient largement prodigués n’attendaient que ce moment pour s’épanouir : connaissances militaires théoriques et pratiques, littérature et science religieuse, langues étrangères, toutes les disciplines enseignées à cet établissement passionnent à un égal degré l’insatiable étudiant, qui, dès les premiers mois, s’imposera au respect de ses camarades et à l’attention admirative, de ses maîtres, frappés, les uns et les autres, par sa faculté d’assimilation qui tient du prodige Kabadou surtout, son professeur de théologie et de littérature arabe, se prend vite pour lui d’une véritable amitié qu’il traduira, en maintes circonstances , en poèmes d’une sensibilité rarement dépassée.

C’est avec la palme de major de sa promotion, qu’il quittera l’Ecole, armé d’une culture supérieure qui lui confèrera la première place parmi l’élite de l’époque, et par l’étendue du savoir et par la connaissance des langues étrangères, sans parler de l’arabe qu’il était parvenu à manier avec une aisance que lui enviaient les lettrés les plus réputés de sa génération ».

Il accompagna, ensuite, Khéreddine en mission à Paris de 1853 à 1856. En août 1858, il fut nommé 1er président de la Municipalité de Tunis fondée en 1858, puis directeur des Affaires étrangères, en mai 1860. Il échangea ces dernières fonctions en mai 1861 contre celle de président du Tribunal civil et criminel de Tunis.

Citons de nouveau Sadok Zmerli : « La révolte de Ben Ghédahoum s’étant éteinte (1864) et le pouvoir n’ayant plus de préoccupations graves de ce fait, le Général Hussein est désigné pour accompagner à Alger Sadok Bey qui devait y rencontrer l’Empereur Napoléon III. Ce choix flatteur et combien mérité, dont il avait été l’objet et qui aurait peut-être dû se porter sur un autre dignitaire, n’avait pas été, de toute évidence, l’effet du hasard ou d’une subite improvisation ; il aurait été dicté, au contraire, à l’autorité supérieure, par l’ascendant de l’estime particulière, que l’élu avait su acquérir, et par ses qualités de diplomate et par sa parfaite connaissance du français et des usages de l’Occident, à la suite des voyages qu’il y avait effectués.

Chargé du protocole et de l’organisation des réceptions officielles, traductions, entretiens privés, visites, etc. Husseïn s’en acquitte avec une maîtrise qui force l’admiration de l’Impératrice Eugénie qui ne lui ménage point ses éloges, tant pour la perfection de son langage, que pour le tact consommé dont il a fait montre en toute circonstance. Le récit détaillé de ce voyage, scrupuleusement consigné par écrit, à l’intention du Général Khéireddine, resté à Tunis, et publié in extenso au Journal Officiel du Royaume, porte la marque du talent et de l’ingéniosité littéraire du narrateur.

C’est au cours de cette mission qu’il reçoit la cravate de Commandeur de la Légion d’Honneur, en même temps que les félicitations verbales de l’Empereur des Français ».

Le général Husseïn abandonna la présidence du tribunal en juillet-août 1863, celle de la municipalité en septembre 1865 et partit pour l’Europe en juin 1867. Frappé d’une mesure d’exil, il ne revint à Tunis qu’en mai 1870.

Il fut alors nommé conseiller au ministère d’Etat ministre de l’Instruction publique et des Travaux publics, en novembre 1874, fonctions, nous dit Jean Ganiage dans son ouvrage-référence « Les origines du protectorat français en Tunisie », qu’il devait conserver jusqu’à l’établissement du protectorat. Quant à Sadok Zmerli, il écrit : « Nommé Ministre de l’Education Nationale et des Travaux Publics, poste créé par lui, il déploiera, dans ces nouvelles charges, ce dynamisme contagieux, qui l’avait constamment animé, et s’efforcera, pendant la courte période qu’il aura passée à la tête de ces services d’impulser le maximum de vigueur et d’efficacité.

La Cour, appréciant à leur juste valeur les mérites exceptionnels de ce grand serviteur du royaume, lui confère, en même temps qu’à cinq autres dignitaires, le collier en brillants de l’Ahed, qui venait d’être créé, et accepte qu’il se libère des multiples charges assumées jusqu’alors, telles que la présidence du Conseil Municipal, l’Imprimerie Officielle etc, ne conservant, en vertu de ses titres de ministre-conseiller, que le contrôle supérieur de ces institutions, mais l’activité dévorante qui avait marqué sa vie, semble lui interdire tout repos, puisque, à peine dégagé de certaines fonctions devenues trop gênantes et peut-être dangereuses il se voit confier la mission de suivre, à Livourne, puis à Florence, le procès engagé par le Gouvernement contre le Caïd Nessim Schemama, prévenu de détournements importants au détriment du Trésor tunisien.

Le procès s’éternisant, sans résultat tangible pour les poursuivants, le Général Hussein, secondé par le Cheikh Salem Bouhajeb, après des navettes multiples et exténuantes entre la Régence et la péninsule voisine, décide de s’y fixer. Ce nouvel exil, car il y en eut d’autres plus brefs dans l’existence mouvementée de cet honnête et loyal serviteur du pays, n’était pas pour lui déplaire tout à fait, surtout après la chute du court ministère Khéireddine et l’avènement à la tête du gouvernement de son ennemi juré l’ignoble Mustapha Ben Ismaïl.

Le procès se terminera en queue de poisson. Libéré de toute responsabilité, le général Husseïn fit plusieurs voyages en Turquie, en Angleterre et en France où, il s’attardera de préférence, à l’occasion de l’Exposition Universelle de 1878, d’abord. Il rencontrera en cette circonstance plusieurs compatriotes dont Abdeljelil Zaouche. Il séjournera ensuite en France pour effectuer des recherches dans les bibliothèques et établir des contacts avec les sommités littéraires françaises.

De retour en Italie, il en visitera les principales villes et se fixera définitivement à Florence. Il y mourra le 27 juillet 1887. Il aurait aimé être enterré dans sa patrie d’adoption. Cela ne lui fut, malheureusement, pas donné. Kheireddine, dont l’amitié qu’il lui vouait était indéfectible, fera transférer son corps à Constantinople.

Moncef CHARFEDDINE
Tunis-Hebdo du 15/10/2018

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