Octobre musical : Ménestrels espagnols de la béatitude

Octobre musical : Ménestrels espagnols de la béatitude

Par -
CP : Hatem Bourial

 

L’Octobre musical de Carthage a accueilli samedi 13 octobre un moment rare, fragile et précieux. L’ensemble espagnol « Capella de ministrers » se produisait dans le cadre d’une soirée essentiellement destinée à présenter des œuvres musicales du temps de Cervantès.

Un répertoire choisi en hommage à Cervantès

Cette formation dirigée par Carles Magraner dont l’instrument de prédilection est la vièle à archet, est un trio qui comprend aussi Robert Cases (guitare et téorbe) et la soprano Delia Agundez.

Intitulé « Almas dichosas » (Ames heureuses), le programme comprenait des pièces composées entre le seizième et le dix-huitième siècle, un registre musical dans lequel excelle cette formation invitée par l’ambassade d’Espagne et l’Institut Cervantès.

D’une durée de 90 mn, le récital s’articulait autour d’un prologue, de deux parties et un épilogue, avec des œuvres de José Marin, Juan Aranés ou Alonso Mudarra.

Après une brève introduction prononcée par l’ambassadeur d’Espagne en Tunisie, les musiciens apparurent et la magie opéra pleinement.

Une soprano en état de grâce

Il y avait quelque chose d’imperceptible qui flottait hier soir dans le ciel de l’Acropolium en état de grâce.
Les puristes vous le diront: lorsqu’une soprano est au sommet de son art, elle devient une médiatrice de l’indicible.

D’une pureté absolue, la voix de Delia Agundez explorait des territoires lointains. A la fois cristalline et aérienne, elle modulait ses textes selon une architecture éphémère, celle d’une voix qui semblait venir d’outre-ciel.

 

 

Avec la gestuelle d’une diva, revêtue d’un fourreau d’un rouge éclatant, Agundez possède la voix d’un séraphin. Tour à tour angélique et erratique, elle vivait dans l’univers de ses chansons. Son visage exprimait toutes les émotions et, en le scrutant, on ne pouvait s’empêcher de songer aux personnages célestes qui peuplent les fresques de Raphael ou Michel-Ange.

Cette soprano, on l’aurait dite surgie d’une fresque, libérée pour un soir du fardeau de l’incarnation tant elle reflétait une grâce intemporelle.

En entonnant « Yo soy la locura » (Je suis la folie), elle semblait littéralement habitée, envoûtée par ce qu’elle chantait. Avec des gestes amples, elle mimait la folie, chuchotait aux oreilles des musiciens, traversait la scène et continuait sa mélopée.

Sur le rythme de la complainte, Agundez a tissé sa toile, avec une voix d’une extrême douceur qui évoluait entre lamento et incantation.

Sublime autant lorsque le chant se faisait confidentiel que lorsque des notes joyeuses y étaient instillées.

Cette prestation de Delia Agundez restera assurément dans les annales de l’Octobre musical.

Alliage idéal entre les aigus et les graves

D’une sobriété absolue, deux musiciens portaient cette voix, lui donnaient la ligne harmonique qui permettaient son envol.

Les notes lancinantes de la vièle à archet traversaient l’espace, avec un bourdon caractéristique. Plus jubilatoires, la guitare et le téorbe apportaient leurs tonalités plus lumineuses.

L’alliage était idéal, mariait l’aigu et le grave qui se confondaient pour, ensemble, devenir le socle et l’élan d’une voix.
Les grands maîtres savent s’effacer pour servir la musique et ce fut le cas de Robert Cases et Carles Magraner, légèrement en repli mais omniprésents tout au long du récital.

Les instruments pouvaient aussi surprendre surtout le long manche du téorbe et la réminiscence de la viole de gambe qui surgissait au son de la vièle à archet.

Mais l’essentiel est ailleurs! Car la soprano et les musiciens dressaient aussi une généalogie de la musique espagnole, arpentaient les siècles et les répertoires.

Et s’il est un terme qui qualifierait le mieux cette soirée espagnole, c’est bien celui d’élévation au sens baudelairien du terme voire même celui d’apothéose, au sens latin de l’expression.

Car, samedi à l’Acropolium, il ne manquait que le surgissement d’un aigle jupitérien qui serait venu ravir une chanteuse divine et la porter sur ses ailes jusqu’à l’Olympe.

C’est dire la magie opérée par ces trois musiciens, c’est dire la douceur infinie du moment, c’est dire l’art dans sa plénitude, lorsqu’il confine au sublime.

Au réveil de l’auditeur béat et bienheureux, au sortir de l’instant magique, trois musiciens saluaient et le public leur disait son bonheur avec de longues acclamations et une ovation debout.

Assurément, l’un des plus beaux récitals de l’histoire de l’Octobre musical!

 

H.B. 

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