Les nostalgies d’Isabelle Cohen

Les nostalgies d’Isabelle Cohen

Par - Tunis-Hebdo
Cochers devant l’hôtel de ville

A l’origine, Isabelle Cohen avait simplement créé une page sur le réseau social Facebook. Et puisque l’idée était de partager des photos de classe, le nom ne fut pas difficile à trouver. En effet, on choisit un simple mois éloquent « Photos des lycées en Tunisie et nostalgies ensoleillées ».

Très vite, les membres de ce nouveau groupe se mirent à poster des photos de classe des lycées Carnot ou Fallières. Le stock de photos n’étant pas inépuisable, Isabelle Cohen commença à ajouter des textes qui la ramenaient à ses souvenirs de la Tunisie.

Avec la complicité successivement de François Martinez et Freddy Galula, Isabelle Cohen a patiemment enrichi le contenu de cette page qui réunit désormais des milliers de lecteurs. Avec pour devise une phrase d’Albert Memmi qui écrivait « comme une mère, une ville natale ne se remplace pas », les membres de ce groupe baignent ainsi dans des nostalgies ensoleillées et partagent souvenirs et tranches de vie.

C’est légèrement adapté que je vous propose ce lundi de découvrir un beau texte d’Isabelle Cohen qui nous y mène à la rencontre de Giacomo Vella, cocher maltais qui, entre réel et imaginaire, va nous promener en calèche dans les rues de Tunis et au parc du Belvédère.
Un texte délicieux dont je suis sûr que vous apprécierez chaque phrase …

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Vous souvenez-vous du Belvédère de Tunis ? Ce parc absolument délicieux où mes parents m’amenaient le dimanche se nomme ainsi parce que son concepteur pouvait admirer le golfe de Tunis et le lac Bhira du sommet de la colline sur laquelle il est implanté.

Le Belvédère fut créé en 1892 sous l’impulsion de Joseph Lafourcade qui était alors jardinier en chef de la ville de Paris et qu’on appela à la rescousse à Tunis pour créer un parc dans cette ville qui manque cruellement d’eau en dehors des lagunes salées que sont la sebkha de l’Ariana au nord et, plus au sud, celle de Sejoumi.

Le diagnostic ne se fit pas attendre et la colline qui, à l’est, domine la vieille ville de Tunis et, à l’ouest, la grande plaine de l’Ariana, retint toute son attention.

Dans le passé, cette colline était entièrement couverte d’oliviers et un superbe parc à l’anglaise y sera dessiné sur plus d’une centaine d’hectares.

La particularité de ce parc, c’est qu’il est traversé à la fois par des routes carrossables, des sentiers piétonniers et des allées pour les cavaliers. Très rapidement, on avait agrémenté le parc d’un pavillon ouvert qui, auparavant, tombait en ruine dans les jardins du palais de la Rose, une ancienne demeure beylicale.

Ce kiosque qui s’appelle la Koubba et fut construit au dix-septième siècle est un joyau de l’architecture arabe. Modeste dans ses dimensions, il n’en reste pas moins un pur trésor de finesse et d’élégance, surmonté d’une coupole soutenue par de fines colonnes. Dans les galeries ouvertes, on peut admirer de discrets vitraux, des stucs finement sculptés et ouvragés et des céramiques.

Le parc a également été doté d’une « midha », un bassin qui se trouve dans les salles d’ablutions des mosquées. La midha du Belvédère est ainsi l’un des joyaux de ce parc, propice aux promenades et aux découvertes.

Pour les enfants, une sortie au Belvédère était synonyme de jeux de cache-cache et de courses éperdues à travers les frondaisons des bosquets. Ces sorties s’accompagnaient toujours des mêmes récriminations de nos mères qui s’inquiétaient de nos joues écarlates de nos têtes dégoulinantes de transpiration.

Dans les années cinquante, les endroits les plus fréquentés étaient le casino où se produisaient des artistes venus d’Europe et la piscine municipale qui a vu éclore quelques grands champions. C’est là que de nombreux gamins de Tunis ont appris à nager avant d’exercer leurs talents dans les belles plages qui longent le TGM.

Aujourd’hui encore, le Belvédère reste un parc incontournable avec son zoo et son oasis de verdure qui en fait le poumon vert de Tunis.

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Giacomo Vella était cocher et propriétaire de calèches. Il possédait six chevaux et deux calèches.

Les calèches tunisiennes sont comme toutes les calèches dans les pays chauds, c’est-à-dire entièrement découvertes. Quand une pluie aussi rare que capricieuse s’abattait sur la ville, une bâche très vite tirée, protégeait les clients. On disait de Giacomo qu’il était patron « karotzin » car en maltais (et Giacomo était maltais), on désigne la calèche par ce nom.

A Tunis, les calèches avaient pour principale fonction de transporter les gens d’un point à un autre comme le ferait un taxi. Accessoirement, elles servaient à la promenade.

Contrairement à la plupart de ses collègues qui parcouraient la ville en quête de clients, Giacomo avait des habitués.

Tous les matins, après avoir bouchonné ses chevaux et curé leurs sabots, il en attelait deux à la calèche et choisissait la paire de manière qu’ils s’entendent bien une fois solidairement attachés. Tous ces gestes étaient accomplis avec une très grande maîtrise et un savoir-faire propre aux palefreniers les plus avertis.

Après s’être assuré que les mangeoires convenablement remplies avaient été placées dans le coffre qui servait de siège au cocher, il quittait son écurie de la rue Damrémont et allait se placer à Bab el Khadhra. C’est là que ses clients l’attendaient. Il pouvait arriver que ce soit lui qui les attende ou qu’il charge trois ou quatre personnes qui ne se connaissaient pas. Avec leurs couffins et leurs paniers, il les conduisait au Marché central.

Il empruntait toujours le même itinéraire : avenue de Lyon, avenue de Paris, avenue de France et enfin rue Charles de Gaulle. Une demi-heure après, il déposait ses passagers. Il arrêtait sa calèche rue d’Espagne, mettait au cou des chevaux la mangeoire qu’il avait garnie le matin et s’en allait chez le marchand de beignets tout proche. Il retournait ensuite à la calèche récupérer clients et marchandises.

Giacomo refaisait le chemin inverse et déposait ses clients à Bab El Khadhra. Il terminait sa matinée par une ou deux courses occasionnelles ou déjà programmées, puis, de retour chez lui, Giacomo prenait soin de détacher les chevaux. Il les brossait soigneusement après les avoir abreuvé puis les replaçait dans leur stalle où ils pouvaient à loisir se reposer jusqu’au lendemain.

Giacomo entrait ensuite à la maison et après une brève toilette, il partageait le repas avec sa femme et ses enfants.
Après une courte sieste, Giacomo reprenait son activité de cocher. Pour l’après-midi, il attelait ses plus beaux chevaux et reprenait avec minutie le cérémonial du matin. Il ne laissait rien au hasard car les après-midi étaient consacrés à la promenade des clients fortunés.

Son parcours favori le conduisait immanquablement au parc du Belvédère. Il se rendait d’abord près de l’église Jeanne d’Arc puis franchissait les portes monumentales du Belvédère. Lorsqu’il s’engageait dans les allées, il racontait le Belvédère à ses passagers alors que ses chevaux se mettaient au pas. Chaque bouquet d’ordres avait son histoire et Giacomo ponctuait ses propos d’anecdotes.

Lors de la petite halte devant la koubba, Giacomo faisait l’historique du pavillon qui avait été remonté pierre par pierre dans le parc. Nouvelle halte devant la midha et nouveaux commentaires de Giacomo. La promenade se poursuit jusqu’au crépuscule et au retour à la place Jeanne d’Arc où il dépose ses clients.

C’est alors qu’après avoir encaissé sa course comme n’importe quel cocher, Giacomo, la tête dans les étoiles, repart vers Bab el Khadhra…

Hatem Bourial
Tunis-Hebdo du 03/09/2018

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