Quand trois jeunes Tunisiens préparèrent l’évasion de Moncef Bey de Pau

Quand trois jeunes Tunisiens préparèrent l’évasion de Moncef Bey de Pau

Par - Tunis-Hebdo
Me Lamine bellagha et le regretté Hedi Djellouli

Nos lecteurs connaissent, sans nul doute, Mohamed Abdelkrim El Khattabi, ce grand chef marocain, fils de la tribu des Beni Ouriaghel, qui fut l’un des premiers grands résistants marocains au colonialisme franco-espagnol. Né à Ajdir, en 1882 et mort au Caire en 1963, Abdelkrim souleva, en 1921, le Rif (région du nord du Maroc) contre les Espagnols puis contre les Français mais dut se rendre, le 30 mai 1926. Interné à l’Ile de la Réunion, il se réfugia au Caire au cours de son transfert en France (1947).

L’ancien chef de la révolte du Rif était en route vers la France, où une nouvelle résidence lui avait été assignée (après 21 ans passés à la Réunion). Or, le bateau qui l’emmenait en France fit escale à Port-Saïd, en Egypte. A la suite de sollicitations de la part des mouvements nationalistes marocain et tunisien au Caire, Abdelkrim décida d’interrompre son voyage vers la France et de se réfugier au Caire. Parmi ceux qui l’avaient convaincu d’agir ainsi, citons le leader Habib Bourguiba.

Quant au Roi Farouk, il lui accorda, sans problème, le droit d’asile et mit à sa disposition une belle villa où il résidera avec sa famille.

Dans la capitale égyptienne, il reprendra la lutte contre le colonialisme français, au sein du Bureau du Maghreb arabe avec les leaders de la lutte nationale de Tunisie (dont Bourguiba) du Maroc et d’Algérie.

L’évasion d’Abdelkrim fit grand bruit surtout en Afrique du Nord et incita les colonialistes français à conseiller leur gouvernement de surveiller Moncef Bey de très près, de crainte qu’il ne suivit l’exemple d’Abdelkrim et se sauvât de Pau.

C’est ainsi que Jacques de Menditte, Conseiller de la République des Basses-Pyrénées attira l’attention du Ministre de l’Intérieur sur Moncef Bey, ancien Bey de Tunis qui, déposé en 1943 par les autorités françaises, est en résidence à Pau.Menditte demanda s’il ne serait pas possible d’envisager le déplacement de l’ancien souverain de Tunisie vers un département qui ne soit ni frontalier, ni côtier.

Or, les craintes des Français étaient fondées. En effet, trois jeunes Tunisiens avaient conçu le projet de faire évader Moncef Bey de la demeure-prison où il était bel et bien « enfermé ». Ces trois jeunes « Moncefistes » convaincus sont les regrettés Hédi Jellouli, Mondher Ben Ammar et Me Lamine Bellagha. C’est ce dernier qui nous a fourni tous les détails de cette affaire. Qu’il en soit remercié.

En effet, j’ai eu le privilège de rencontrer Me Lamine Bellagha, l’instigateur de cette folle entreprise qu’était le projet (audacieux) d’évasion du regretté Moncef Bey (alors en résidence surveillée à Pau).

Je cède donc la parole à ce brillant avocat (qui était, au moment des faits, le représentant du Néo Destour en France) pour qu’il nous relate les tenants et les aboutissants de cette affaire : « Pendant mon séjour à Tunis, depuis mars 1947 pour m’inscrire au barreau, la nouvelle de la fuite, en Egypte, d’Abdelkrim, le leader marocain, tomba comme la foudre.

C’était un événement politique si important que j’avais demandé à Mongi Slim s’il n’était pas de notre intérêt d’agir de même avec Moncef Bey, à l’époque en résidence surveillée à Pau. Son opinion fut mitigée : « Je suis d’accord sur le principe, m’avait-il répondu, mais ne comptez sur aucune aide du Parti, surtout financière, débrouillez-vous seul à Paris ».

Consulté, à son tour, Bourguiba opposa la même réponse. Finalement, tout devait s’organiser en France à partir de rien. Autant dire un projet mort-né, n’eut été l’aide de Mondher Ben Ammar, une relation à Tunis, un ami sûr à Paris.
Je luis avais demandé, sans grand espoir, d’ailleurs, de sonder son ami intime, Hédi Jellouli pour savoir s’il voulait financer le projet entièrement ou en partie. Ce grand patriote, sollicité pour une petite aide, décida d’assumer tous les frais.

Qui était Hédi Jellouli ?

Hédi Jellouli (juin 1921-juillet 1973) est le fils d’El Aziz Djellouli et l’arrière petit-fils de Khéreddine Pacha. Son père qui a occupé les plus hautes fonctions était un grand patriote et un Moncéfiste notoire. J’ai lu, à ce propos, qu’avant Mahmoud El Matri puis Mustapha Kaak, le Résident général Jean Mons avait proposé à El Aziz Jellouli d’être Premier ministre. Mais il lui avait répondu qu’il refusait tout poste qu’on pouvait lui offrir tant que Moncef Bey demeurera exilé à Pau.

Son fils avait donc, de qui tenir ! Il fréquentait une jeune fille qui était riche et qui occupait un haut poste au Ministère de l’Intérieur français. C’est elle qui délivra un passeport à Habib Bourguiba grâce auquel le leader put rentrer d’Egypte en 1949.

Voici ce qu’a écrit l’ancien président, dans ses mémoires, à ce sujet : « Je décidai, donc, de rentrer à Tunis. J’avais un passeport daté de 1947 que m’avait envoyé de Paris si Hédi Jellouli–Dieu ait son âme – fils de si Aziz Djellouli. C’était un jeune homme sympathique qui résidait à Paris et qui avait réussi à se faire délivrer d’une employée de la sécurité nationale française un passeport au nom d’Habib Bourguiba, étudiant. Il me l’avait fait parvenir par l’intermédiaire de l’Ambassade de Syrie à Paris via les Affaires étrangères de Syrie et d’Egypte.

Je l’avais laissé de côté, n’ayant pas eu l’occasion de m’en servir… Hédi Jellouli se fit délivrer par son amie française un passeport au nom de Moncef Ben Naceur, commerçant, et affréta un petit avion qui devait attendre Moncef Bey et les siens, ainsi que les organisateurs de l’évasion, dans un petit aéroport d’Annecy. Coût de l’opération : un million de francs.

Auparavant, il avait fallu obtenir l’accord capital de Moncef Bey. Nous n’étions pas sûrs qu’il accepterait, à son âge, de tenter cette aventure avec tous ses risques. En lui rendant visite, grâce à son fils Raouf et l’aide du colonel Chédly Caïd Essebsi, son officier d’ordonnance et homme de grande influence sur le souverain, j’avais obtenu, à ma grande surprise, ce que j’étais venu chercher sans grand espoir.

Et ce n’est que forts de son accord, que les préparatifs proprement dits commencèrent. Mondher Ben Ammar fut chargé de la logistique, moi de la coordination avec Tunis et le Caire, enfin Hédi Jellouli de l’achat de la Delahaye, la première du Salon de l’automobile, pour le déplacement du Bey à Annecy où devait atterrir l’avion affrété par Hédi Jellouli, et l’achat des billets d’avion Genève/le Caire Via Lod en Palestine, enfin l’obtention de cinq passeports français dont l’un était destiné à Moncef Bey et le cinquième destiné à Bourguiba, passeport qui lui évitera, par la suite, d’être arrêté lors de l’atterrissage force à Mulhouse, de retour des Etats-Unis. Tous d’authentiques faux documents obtenus grâce au très haut fonctionnaire au Ministère de l’Intérieur, amie de Hédi Jellouli.

Arriva, enfin, le moment du choix de la date de l’évasion. Elle fut choisie par nos « comploteurs seuls ! Ce fut le 14 juillet car la police habituellement postée, de jour comme de nuit, devant la résidence de Moncef Bey, serait accaparée, ce jour-là, par les festivités de la Fête Nationale et par l’arrivée du Tour de France cycliste.

Or peu de jours avant le jour J, nos trois compères décidèrent de se rendre à Annecy pour s’assurer que tout était en ordre. Ils trouvèrent des barrages de police partout et des centaines de policiers tout le long de la route.

Ils crurent que les autorités françaises avaient eu vent de leur projet. Ils furent bientôt soulagés en découvrant qu’il n’en était rien. En effet, ce déploiement des forces de la police était dirigé contre le bandit Pierrot le Fou.

Qui était Pierrot le Fou ?

De son vrai nom Pierre Loutrel, Pierrot le Fou est un truand qui avait commencé à sévir au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et était vite devenu l’ennemi public N°1 des troubles années qui suivirent la Libération. Insaisissable, invulnérable, on retrouvait la marque de celui qui avait créé le gang des tractions avant dans tous les hold-up de cette vague de banditisme qui déferla après la guerre.

L’un de ses nombreux exploits avait été de rafler 35 millions de francs (somme importante à l’époque) dans les coffres de l’Hôtel des Postes de Nice.

Or, le 6 octobre 1946, s’étant livré à un braquage d’une bijouterie, les choses avaient mal tourné pour lui. Après avoir tiré un coup de feu sur le bijoutier, il avait dû s’enfuir en auto. Mais en remettant son arme dans sa ceinture, il accrocha la détente de son colt à un bouton de sa veste. Un coup partit. La balle perfora la vessie. Opéré, en secret, dans une clinique privée, son état empirera et il mourra en novembre 1946, avant d’arriver à une cachette où ses amis avaient décidé de le transporter.

Mais la nouvelle de sa mort ne fut pas divulguée et des années après sa mort, la police et les médias continuèrent à lui attribuer tous les mauvais coups et les crimes que commettaient d’autres bandits en France.
Un des complices de Pierrot le Fou vendra , longtemps après, la mèche et indiquera à la police l’île où cet ennemi public avait été enterré.

Le jour J, chacun était à son poste : Hédi Jellouli attendait, à Biarritz, l’arrivée du souverain accompagné de l’un des siens. Mondher Ben Ammar et moi-même étions dans la Delahaye, près d’Annecy, impatients de voir arriver l’avion.

Mais notre déception fut grande lorsque la porte s’ouvrit et que nous vîmes apparaître Hédi Jellouli seul, sans Moncef Bey. Ce n’était ni sa faute ni « une décision du gouvernement français pour empêcher l’ancien souverain de rejoindre Abdelkrim » comme c’est relaté dans l’ouvrage « Le Néo-Destour brise le silence » (1944-1949) car les autorités françaises étaient, en effet, loin d’imaginer que Moncef Bey pouvait s’évader de Pau.

L’échec est dû au Prince Hassine, le frère de Moncef Bey qui, avait mis en garde son frère contre des« gamins irresponsables », selon le Colonel Caïd Essebsi devenu, par la suite, l’ordonnance du Président Bourguiba.

Pourtant, tout laisse croire que ces jeunes sans expérience auraient pu réussir, dans un environnement particulièrement hostile, à concrétiser leur audacieux projet, ce qui aurait été salué comme une prouesse dans le monde entier et aurait administré la preuve qu’impossible, s’il n’est pas français, n’est pas tunisien non plus.

Moncef CHARFEDDINE
Tunis-Hebdo du 27-08-2018

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