Nabil Ayouch : « Je ne choisis pas mes films, ce sont mes...

Nabil Ayouch : « Je ne choisis pas mes films, ce sont mes films qui me choisissent ! »

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Nabil Ayouch partipant à un panel - Festival Manarat.
Festival Manarat – Nabil Ayouch participant à un panel

 

Le réalisateur marocain Nabil Ayouch et son épouse Maryam Touzani, coscénariste et actrice de son dernier film Razzia (2018), étaient en Tunisie. Ils participaient à la première édition du Festival Manarat qui s’est déroulée du 9 au 15 juillet 2018, à travers la projection des deux films Les chevaux de Dieu (2012) (Prix de la Fédération Internationale de la presse cinématographique aux JCC 2012) et Razzia, et par la participation de Nabil au panel sur « La vitalité du cinéma de la rive sud de la Méditerranée ».

Nabil Ayouch est un réalisateur très controversé dans les pays arabes. Depuis ses tout premiers débuts, il a su s’imposer par la qualité de ses films, mais surtout par son courage dans le choix des thèmes qu’il aborde et par sa volonté de représenter les tares et les contradictions de son pays et de la société dans laquelle il vit.

Son avant dernier film Much Loved (2015) (Prix du jury aux JCC 2015), qui dévoile le monde de la prostitution à Marrakech, a d’ailleurs été interdit au Maroc et dans tous les pays arabes, à l’exception de la Tunisie, quoique sa première projection à Tunis lors des JCC 2015 s’était déroulée sous très haute surveillance.

Les Chevaux de Dieu, projeté en hors compétition, est inspiré des attentats de Casablanca de 2003 et raconte la radicalisation des jeunes. Film malheureusement d’actualité dans nos pays.

Razzia, le film en compétition, raconte cinq destinées, reliées sans le savoir. Différents visages, différentes trajectoires, différentes luttes mais une même quête de liberté. Et le bruit d’une révolte qui monte…

Razzia est un film très puissant qui ne peut vraiment pas laisser indifférent. Les images sont belles, surtout celles tournées en montagne. Mais il est un peu confus. On a l’impression que Nabil Ayouch a voulu y traiter tous les sujets : le racisme, le problème des minorités juives, le statut de la femme, l’islamisme rampant, les problèmes identitaires, l’homosexualité, les différences de classe…. C’est trop pour un même film. Surtout que le montage est déroutant.

Affiche du film Razzia
Affiche du film Razzia

Pourquoi ce film ? Aviez-vous quelque chose de particulier à dire ?

Je vis dans une société qui est en mouvement où une partie des libertés n’est pas acquise, loin de là. Et parce que je sens qu’il y a véritablement une ligne de front qui s’est créée, entre, on va simplifier les choses, les progressistes et les conservateurs, j’ai envie grâce à, et avec mes films, de pouvoir défendre une certaine idée du monde et une certaine idée d’un schéma de société. C’est pour cela, et je crois que c’est lié naturellement à mon histoire personnelle, que les minorités qu’elles soient sexuelles ou religieuses, ou les femmes qui luttent pour défendre leurs droits, sont souvent des figures de prou dans mes films. Tout simplement.

Pourquoi votre histoire personnelle ?

Parce que je n’ai pas grandi au Maroc, j’ai été élevé en banlieue parisienne entre plusieurs cultures et plusieurs religions, un père musulman marocain, une mère juive tunisienne devenue française, une école laïque républicaine, et puis surtout un sentiment de vivre à la marge de quelque chose, la grande ville, Paris des Lumières, et de faire partie d’une minorité agissante.

Vous êtes donc convaincu que « La Culture est La Solution » pour lutter contre ce conservatisme ?

Je pense que les Arts et la Culture sont essentiels pour véhiculer des mots, des idées, des messages, c’est évident.
Mais je pense surtout que le politique a échoué et qu’un film, à quelque type de création que cela soit, aujourd’hui devient une arme.

Oui, mais encore faut-il que ce film soit vu!

Razzia est sorti au Maroc et des dizaines de milliers de personnes se sont précipitées dans les salles pour aller le voir. Cela veut dire qu’il y a une soif véritable de comprendre et d’avancer dans le débat.
Lorsque Maryam Touzani et moi avons fait le tour du Maroc pour participer à des discussions autour de Razzia, nous nous sommes rendu compte que le film libérait une parole. Des gens qui se croyaient seuls dans leurs combats, dans leurs coins, dans des villes parfois conservatrices, se sont rendus compte qu’ils n’étaient pas tous seuls et surtout ont vu sur écran des gens qui leur ressemblent, des gens dans lesquels ils pourraient s’incarner, s’identifier et rien que pour cela, c’est bien que le film existe.

Festival Manarat - Nabil Ayouch et Maryam Touzani lors du débat qui a suivi la projection de Razzia
Festival Manarat – Nabil Ayouch et Maryam Touzani lors du débat qui a suivi la projection de Razzia

Pourquoi ce titre Razzia ?

Razzia est un mot arabe, c’est « Ghazwa », le fait d’arriver dans le territoire de l’autre et de tout prendre et emporter. C’est la spoliation. C’est prendre quelque chose qui n’est pas à vous. Moi je pense qu’on ne prend pas impunément quelque chose à quelqu’un sans qu’un jour il ne vienne la réclamer. Que cela soient des biens matériels ou de la dignité.

Le film démarre avec un professeur dans les montagnes de l’Atlas en résistance, en lutte contre un système qui veut lui imposer une nouvelle voie d’enseignement. Et comme tous les changements venus d’en haut, cette reforme du système éducatif, qui n’est d’ailleurs pas propre au Maroc, a tendance à vouloir uniformiser et à créer une certaine forme d’hégémonisme culturel, là où paradoxalement je pense que les différences nous renforcent, nous rendent plus forts et nous rendent capables d’accepter nos faiblesses et nos fragilités.

Comme ce professeur, les personnages du film sont en lutte, en résistance, dans un désir de simplement vivre en accord avec eux-mêmes. Il n’y a rien de plus beau et de plus essentiel que d’être en accord avec soi même.

Je pense que ceux qui ont voulu imposer une langue commune ou une culture commune ou une forme d’hégémonisme culturel, y arrivent pendant un certain temps, une certaine époque, mais il y a chez nous, chez les humains, une forme de résilience de mémoire dans l’ADN qui fait que nous savons et que nous sentons tous d’où nous venons. Nous venons de couches successives, de mélanges de peuples, de religions et de cultures, qui à un moment vont s’entremêler et qui font ce que nous sommes aujourd’hui. Et vouloir mettre un couvert sur la marmite en disant : « non tout cela n’a jamais existé » et créer d’autres mythes, va forcement se heurter à cette résilience à un moment donné ou à un autre. Nous en sommes là aujourd’hui, nous sommes dans cet instant précis où quelque part une espèce de ligne Maginot a été tracée et ces luttes explosent au grand jour. C’est beau. C’est passionnant.

Moi j’adore vivre à Casablanca. Avec  Maryam, nous nous réveillons et nous nous disons que nous sommes en vie, nous savons pourquoi nous vivons là bas, nous savons pourquoi nous faisons du cinéma, pourquoi nous faisons de l’image et ce que nous avons envie de raconter avec ce type d’image. Nous sommes au cœur du réacteur. C’est excitant, parfois effrayant mais c’est beau !

Razzia - Amine Ennaji dans le rôle de l'enseignant
Razzia – Amine Ennaji dans le rôle de l’enseignant

Votre film est puissant. Sur tous les plans : esthétique, jeu des acteurs, constat politique, courage d’aborder certains sujets… Mais le montage est déroutant, on passe d’une scène à une autre, à travers plusieurs histoires parallèles…

Le montage a été une phase un peu complexe de ce film parce qu’il fallait raconter cinq histoires et cinq personnages, avec la volonté de les montrer d’abord tels qu’ils sont, et non pas par ce qu’ils portent. Et ce qu’ils portent est un rêve commun, une envie commune, un désir commun de vivre, de vivre comme ils l’entendent. Nous avons longtemps cherché avec les monteuses (il y a eu deux monteuses successives) la meilleure façon de raconter ce film et finalement nous sommes revenus au scénario, coécrit avec Maryam, et qui était déjà dans une structure assez similaire. C’est à dire un prologue qui raconte la vie de ce professeur qui est quelque part dans les montagnes, et entre au cœur du village qui représente l’humanité qu’on abîme, qu’on blesse… et puis ensuite on a du trouver une manière de faire entrer et sortir chaque fois les personnages du film à des moments essentiels, qui petit à petit construisent et racontent indépendamment les uns des autres, toujours sur un fil, toujours sous tension, pour qu’à un moment à la fin, ils soient pris  par une sorte d’énergie commune qui les dépasse, qui dépasse la révolution de l’intime.
Je pense que toutes les grandes révolutions commencent par une révolution de l’intime.

Cela a été difficile de trouver un moyen de raconter, mais en fait ce qui a prédominé, c’est tout ce désir de parler d’elles et de parler d’eux, et en parlant d’elles et d’eux, nous parlons de nous.

Et vous Maryam, pourquoi avez-vous choisi de jouer le rôle de Sélima dans le film ? Est-ce en rapport avec le statut de la femme marocaine ?

Ce qui m’a encouragée à jouer ce rôle est avant tout ce que je ressens en tant que femme marocaine dans la vie de tous les jours dans l’espace publique et c’est ce que Sélima raconte à travers son personnage. Il y a forcément beaucoup de choses de moi qui sortent et que j’exprime à travers l’écriture du personnage de Sélima et cela m’a donné envie de pouvoir aller au-delà.

Je crois qu’aujourd’hui, il faut être conquérante, il ne faut plus subir, ne plus attendre, il faut aller là on ne nous attend pas et arracher nos droits. Je n’ai pas envie de céder. Je ne céderai pas un centimètre, ni même un millimètre de cet espace là, parce que j’ai envie d’exister dans le même espace que toutes ces personnes qui veulent m’empêcher d’exister. Je vous donne un exemple : il y a quelques années je pouvais aller dans n’importe quelle plage et me baigner avec un deux pièces, aujourd’hui c’est presque impossible. Selima le fait dans le film. Je pense que la plupart des femmes mènent leur combat dans le silence et nous avons besoin de femmes qui mènent leur combat au grand jour pour en inspirer d’autres.

Nabil et moi avons écrit le scénario ensemble sans penser que j’allais jouer ce rôle, l’idée est venue après.  Ce que je vis aujourd’hui au Maroc me donne envie justement de pouvoir revendiquer des choses au grand jour, et quelle meilleure manière de le faire qu’à travers un film et un personnage comme celui de Sélima ? Pour moi,  cela avait un réel sens de pouvoir jouer ce rôle. En tout cas cela répondait à un besoin.

Maryam Touzani dans le rôle de Selima
Maryam Touzani dans le rôle de Selima

Nabil Ayouch reprend la parole :

La situation de la femme aujourd’hui au Maroc régresse parce que des hommes au nom de principes religieux ou autres, veulent cacher la femme. Ils veulent cacher son corps et la priver de ses droits les plus élémentaires parce que ce sont eux qui ont dessiné cette société. Il est très important de se battre contre eux.

Il y a 20/25 ans, nous avons connu des avancées importantes au niveau politique et au niveau social et là maintenant nous nous rendons compte que les choses que nous pensions acquises ne le sont pas et qu’au contraire elles doivent faire l’objet de conquêtes et de luttes nouvelles.

Et cela rejoint finalement d’autres combats menés ailleurs dans le monde. Comme par exemple les droits civiques fondamentaux aux USA : pareil on pensait que le combat des minorités était derrière nous, or on a un type qui, élu président de la république, entraîne avec lui une liberté de parole, qui est absolument incroyable, de gens qui peuvent se permettre de dire ouvertement qu’ils veulent tuer quelqu’un juste à cause de la couleur de sa peau! Cela rejoint ce que l’on voit en Europe : en Autriche, en Hongrie et en Italie concernant la question des minorités et des migrants. Aujourd’hui, il y a une vague de populisme qui traverse le monde. Elle prend différentes formes et différents visages, mais elle est extrêmement préoccupante, y compris au Maroc et plus particulièrement à propos de la femme.

Comment choisissez-vous les thèmes de vos films ?

Je ne choisis pas mes films, ce sont mes films qui me choisissent.
J’aime profondément le Maroc et je n’y vis pas par hasard. J’ai pensé partir plusieurs fois après Much Loved, mais si je suis resté, cela prouve à quel point je suis attaché à ce pays et aux gens qui l’habitent. Je connais l’âme profonde marocaine pour l’avoir approchée, vécue, traversée, pénétrée depuis le tout début, depuis mon premier court métrage Les pierres bleues du désert en 1992 et j’ai aimé ce Maroc pluriel qui s’est construit sur la diversité culturelle, sur l’altérité et sur la différence. C’est pour cela que je pense qu’il est très important de se battre pour que les minorités, quelles qu’elles soient, se sentent marocaines, pour que la femme marocaine ait des droits équivalents à ceux de l’homme et qu’elle ait une représentation dont elle soit fière et qui lui revient de droit. Et je n’abdiquerai jamais : tant qu’il y aura des injustices, j’aurai envie de me battre contre ces injustices parce qu’il y a un sentiment de révolte qui m’anime.
D’où est-ce que cela vient ? Je ne sais pas. Ce sont des choses personnelles que je n’arrive pas à expliquer et c’est pour cela que je dis que ce n’est pas moi qui choisi mes sujets, ce sont les sujets qui s’imposent à moi.

Que pensez-vous de ce nouveau Festival Manarat?

Je remercie Manarat de nous avoir invités, Maryam et moi. Je trouve que le vrai courage n’est pas de forcement de faire des films, c’est aussi de les montrer et de permettre qu’ils circulent. Je trouve que dans l’organisation de Dora Bouchoucha d’un festival comme Manarat, il y a une dimension militante qu’il faut souligner et en tout cas qui me touche personnellement énormément.

Manarat est un nouveau né et je crois que de bonnes fées se sont penchées sur son berceau. En tout cas des fées qui incarnent une certaine force et une certaine résistance à l’adversité, parce qu’il y a quelques jours, des attentats ont secoué ce pays. On aurait pu baisser les rideaux, on aurait pu dire c’est terminé tout s’arrête, on aurait pu céder à la violence et à la barbarie du terrorisme, or au contraire les organisateurs du festival, et avec eux et derrière eux toute une population avide de culture, ont décidé que NON et que la meilleure réponse à ces attentats devait être justement les Arts et la Culture : montrer les films et créer du lien en montrant ces films et en ouvrant des fenêtres sur le monde. Et cela est très beau. Alors donc voilà, il y ces événements tragiques qui se sont passés ici il y a quelques jours, et en même temps une réponse tellement belle et tellement puissante à cette tragédie. Je suis fier d’avoir pu être présent à cette première édition de Manarat qui sera marquante.

Neila Driss

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