Lettre ouverte à M. Béji Caïd Essebsi

Lettre ouverte à M. Béji Caïd Essebsi

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Tribune | Par Houda Marzouki, une citoyenne amoureuse de la Tunisie – Jendouba, le 9 août 2018

Avant les élections de 2014, je vous ai adressé une lettre où, comme des milliers de femmes, je soutenais votre candidature en contrepartie de votre engagement à ne pas pactiser avec les islamistes pour les raisons que vous connaissez mieux que personne ! La suite, vous le savez, a été pour les deux millions de voix féminines, un vrai outrage puisque, au mépris de tous vos électeurs, vous êtes passé outre vos engagements préélectoraux . Soit ! l’Histoire seule jugera cela !

Aujourd’hui, face à ce ras-de-marée islamiste qui, tel un cancer, est en train de ronger les fondements mêmes de la RÉPUBLIQUE TUNISIENNE, de cet ETAT que Bourguiba – dont vous affirmez être le légataire – a élevé au rang des nations respectées, aujourd’hui donc je me trouve dans l’urgence de vous adresser une deuxième lettre, car je crois (j’espère et non naïvement, comme en 2014) que vous pouvez encore agir.

L’année dernière, vous avez créé un comité pour étudier les possibilités de légiférer sur les libertés individuelles et l’égalité en héritage. Cela fut fait. Un sérieux rapport vous a été remis début juin – C’est le fruit d’un long travail documenté qui s’est appuyé sur des réunions, des dialogues, des entretiens, des recherches, le tout fait auprès d’instances nationales et internationales légitimement reconnues. Vous n’êtes pas sans savoir que ce rapport a suscité de vives réactions surtout chez les ennemis des libertés et de la la femme.

Tels des hyènes en furie, ils se sont ligués contre Madame Bochra Belhaj Hamida, la présidente du COLIBE. Usant de tous les moyens que la lâcheté et la félonie permettent – le dénigrement, les mensonges les plus abjects, la manipulation, la calomnie – ils se déchaînent pour faire avorter ce projet qu’ils n’ont pas lu, et j’en mets mes mains au feu ! Cela n’étonne pas de la part d’obscurantistes réactionnaires, conservateurs, à peine sortis de l’âge de pierre ! Leur tactique est connue : il faut tuer dans l’œuf tout projet innovant avant qu’un pas ne soit fait vers le changement.

Car ce sont les ennemis de l’évolution, surtout quand elle concerne les femmes. Ce qui les dérange ou disons ce qui les assassine c’est de voir que leur ordre va être chamboulé, leur monde écroulé sur leurs vieilles épaules. Alors, pour empêcher un air nouveau d’aérer leur petite cervelle, ils pervertissent la vérité, dénigrent, usent de mensonges en vue d’ameuter l’opinion publique.

Par contre, ce qui m’étonne c’est votre silence (qui peut passer pour complice) vous l’instigateur de ce projet ; vous et ceux-là qui se disent progressistes ; ils laissent faire, pire encore, ils prétextent que ce n’est pas le moment, comme si un progrès social avait un moment précis pour se réaliser ! Quelle hypocrite couardise !

Monsieur, dans deux jours, ce sera le 13 août, une date-symbole, porteuse d’espoir et de renouveau pour les TUNISIENNES (QUI VOUS ONT ELU !). Ces TUNISIENNES, Monsieur, ont fait leur preuve partout et n’ont plu rien à prouver depuis des décennies déjà : quand bien même la responsabilité est lourde et usante parfois, elles s’assument partout où le devoir les appelle, au détriment de leur santé et même de leur évolution professionnelle.

Partant de cet état des choses, il est donc tout à fait normal qu’elles aspirent à plus de droits et d’équité sociale. C’est en ce sens qu’a été soulevée la question de l’égalité dans l’héritage. Question qui tarde, avouons le, à être résolue. Les esprits chagrins, les réactionnaires qui se cachent, trouvent qu’elle porte atteinte à la famille, à la chariaa et que sais-je encore ! Ils crient à l’hérésie et pour peu, des tribunaux de l’inquisition seraient installés pour ceux qui réfléchissent à la question et la discutent !

Cela n’est pas digne de la Tunisie de Bourguiba, j’ose le dire ! Ni d’ailleurs d’un peuple qui s’est soulevé contre la dictature un 17 décembre 2010 !

Ces farouches défenseurs de la chariaa, en fait, que par pure hypocrisie et de peur pour leurs petits intérêts financiers. Ils affirment, avec des sourates à l’appui, que la femme, tout compte fait, hérite plus que l’homme. Mais alors, le projet serait en leur faveur ? Arrêtons donc cette injustice et rendons aux hommes ce qui leur revient ! Monsieur le Président, vous savez, comme tout le monde, que ces judas modernes ne se démènent pas autant, par respect de la chariaa, encore moins par la force d’une foi sincère. C’est leur peur atavique de mâles détrônés – c’est ainsi qu’ils le voient – qui explique leur refus de lois progressistes et leur volonté d’assujettir la femme. Ils la veulent toujours une courtisane bonne pour assouvir leurs bas instincts et perpétuer leur nom !

Malheureusement pour eux ! L’Histoire avance malgré eux. Grâce au courage, à la perspicacité et au pouvoir visionnaire de certains politiques audacieux. Qui forcent les destinées des peuples en imposant des changements sociaux avant même que les lois n’aient été adoptées !

Monsieur, vous avez certainement des femmes autour de vous. Peut-être ne sont-elles pas représentatives des autres Tunisiennes. Même si ! Elles ont assez d’argent pour s’intéresser à l’égalité en héritage. Pensez à celles-là qui en bavent pour garantir le pain quotidien de leur famille, elles rapportent de l’argent, souvent confisqué par des maris chômeurs mais « errajel, sayed el 3ayla ».

Pensez à celles-là qu’on prive d’héritage, en ne les inscrivant pas sur le certificat de décès du père ou en falsifiant son testament, dans le but de faire profiter les frères cupides de la totalité des biens laissés. Pensez à celles-là qui ne réclament pas leur part par égard pour la famille et pour éviter les scandales de la justice. Pensez à celles-là qui ne connaissent pas leurs droits et qu’on peut facilement rouler. Pensez à toutes ces femmes qu’on spolie injustement depuis des siècles et à qui il est grand temps de rendre justice.

Voyez donc Monsieur combien il est nécessaire voire urgent de promulguer la loi pour l’égalité en héritage ! D’autant plus que cela ne porte pas préjudice à la religion, qui ne stipule comme obligatoire que les cinq préceptes que vous connaissez. Et puis, l’Islam possède cette qualité de « l’ijtihad » qui fait de lui une religion valable pour tout lieu, toute époque.

En fin de compte, cette loi tant controversée est déjà ’appliquée par plusieurs pères – dont le mien, paix à son âme – Elle n’est donc pas, une hérésie, une « bed3a » comme s’ingénient à le prétendre les jésuites actuels. Et entre nous, quel homme ne sauterait pas de bonheur à savoir que sa femme hérite autant que ses frères ? Mais bon, la bigoterie nous pousse parfois à des partis-pris erronés et irréfléchis !

Rappel : Ma première lettre adressée à M. Béji Caïd Essebsi le 30 novembre 2014

Je me permets de vous écrire parce que nous avons en commun l’amour de la TUNISIE. Je sais pour qui je ne voterai pas. Mais j’hésite à voter pour vous. Et pour cause, il me faut – comme à des milliers d’autres – des garanties.

Ce n’est un secret pour personne que Nidaa Touness est un parti hétéroclite qui rassemble différentes tendances politiques toutes unies sous la bannière de la modernité et de l’Etat de droit. Soit !

Il n’est pas caché, non plus que d’anciens rcdistes font partie de ce mouvement. Ce qui est déjà un hic ! Mais bon, jusqu’à ce que des preuves de leur culpabilité avec l’ancien régime ne les accablent, on leur accorde le bénéfice du doute .

Même si, l’acquittement du dictateur égyptien n’augure rien de bon. Disons que les Tunisiens sont d’une autre trempe et « allah yostorna »!

Monsieur, il vous incombe de sauver la TUNISIE. Mais pour cela, vous devez gagner au prochain tour ; ce qui n’est pas une mince affaire. Car les vautours ont pioché perfidement dans l’Histoire pour faire sortir des faits douteux, que seuls des historiens, bien formés mais surtout objectifs, se doivent de démontrer. L’avenir se chargera de clarifier cela.

Vous, Monsieur, vous vous devez de :

  1. Nous assurer sur votre politique étrangère afin de redorer l’image de la Tunisie Souveraine. En renouant avec la Syrie.
  2. Travailler à préserver la sécurité des Tunisiens. En combattant le terrorisme.
  3. Rétablir l’Etat de droit. En appliquant justement la loi.

Ces trois tâches restent de séduisants slogans, justes faits pour le ralliement, si elles ne sont pas intégrées dans un programme. Ce programme doit tenir compte :

  1. du dysfonctionnement de l’école. En révisant le système éducatif, et en modernisant son rôle.
  2. de la nécessité de la culture. En augmentant les crédits et en multipliant les espaces.
  3. des aspirations des jeunes. En les considérant de réels actants et en les faisant participer effectivement.
  4. des disparités régionales. En tenant compte des spécificités propres à chaque région et en installant en conséquence des programmes de développement économique.
  5. des injustices sociales. En restaurant la suprématie du droit et en luttant contre la misère et le chômage.
  6. des risques encourus par une démocratie naissante. En veillant fermement à l’application de la constitution.

Je sais, Monsieur, que vous pouvez promettre de réaliser tout cela, et davantage encore. Je sais également que les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. C’est pourquoi, il me faut plus pour vous croire. Il vous faut vous engager sur l’honneur et surtout présenter votre programme par écrit. Je sais qu’en vous présentant à la fonction de président, vous ne lorgnez pas le palais de Carthage. Car je sais que vous aimez la TUNISIE.

Une citoyenne. 30 novembre 2014

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